CHAPITRE VII
Les expériences cjiic nous venons de résumer confirment cette conclusion que les micropliag’os doivent être considérés comme la source de la substance bactéricide des blimcurs. Mais ici se pose la question suivante : les microphages sécrètent-ils cette substance pendant leur vie, rabandonnant au plasma sanguin, ou bien ne s'écbappet-ellc qu’après la mort des leucocytes et l’avarie de ces cellules, provoquée par diverses causes extérieures ? Nous touebons ici à un problème qui a été beaucoup discuté et qui présente une très grande importance pour la question de T Immunité en général.
Après la découverte du pouvoir bactéricide des sérums, plusieurs savants se sont mis à ebereber la source de la substance bactéricide. M. liankin (i) et bientôt après Kantback et Hardy (2) ont exprimé l’opinion que cette substance est le produit de sécrétion des leucocytes éosinopbiles qui représenteraient une sorte de glandes unicellulaires mobiles. Cette tbéorie n’a pu être soutenue par des arguments solides
et doit être considérée comme généralement abandonnée, car elle est en plein désaccord avec des faits bien établis. Ainsi, divers poissons osseux, malgré l’absence totale de granulations éosinopbiles on pseudo-éosinopbiles, ne sont pas moins capables, grâce à leurs phagocytes, de détruire une quantité de microbes patbogènes (Mesnil, /. c.).
Une tbéorie semblable a été énoncée par M. H. Buebner (il). Seulement pour lui ce ne sont pas les leucocytes éosinopbiles qui sécrètent la substance bactéricide, mais les leucocytes en général. Se dirigeant vers l'endroit menacé par les microbes, ces cellules sécrètent îeur produit bactéricide qui se répand dans le plasma des exsudais otdii sang. Dans ces bumeurs, les microbes subissent une destruction plus ou moins complète on au moins une avarie grave qui les rend plus sensibles à l’attaque des phagocytes. Au Congrès international d’ilygiène, tenu à Budapest en 1894, M. Buebner a proclamé cette thèse que « les leucocytes remplissent une fonction importante dans la défense naturelle de l’organisme »... « à l'aide de substances solubles qu’ils sécrètent ». Plns tard ses élèves, MM. llabn (4j et Scbattenfrob (5) ont essayé de confirmer cette tbéorie par des expériences
(1) Centrnlhlatt f. Baklenol., 1892. T. MI, pp. 777 cl 809; 1898. T. XIV, p. 852
(2) Proceedinns of the B. Soc. Lo,idon. 1892. ï. LU. p. 207 ; Bhilosophical Transactions, I89i. T. CLIIIV, p. 279.
dd) Münchener 7nedi(nnischeWochenschr., mSt, et 18.»7, p. .
(4) Ardnv fSr 1893. T. XXV, p. I88 ; 18». T. XXVIII. p. *18. Hcyh-
ner klinische Wochenschrift, ,
(51 Archiv. f. Bugiene, 1897. T. XXXI, p. I ; 1899. T. XXXV, p. Manchenei medic. Wochenschr., 1898, no* 12 cl 30.
LE MÉGA>USME DE L’IMMUNITÉ NATURELLE CONTRE LES MICROBES 199
précises, mais il leur a été impossible d’atteindre ce but d’une manière satisfaisante. Plus récemment, un autre élève de M. Buchner, M. Lachtcbenko fl), a publié un travail, dans lequel il croit avoir trouvé l’argument probant. Voici en quoi il consiste. Un sérum sanguirqpar lui-mème dépourvu de propriété bactéricide, l’acquiert quelques minutes api*(*s qu’on lui a ajouté des globules blancs d’une autre espèce de mammifère. Ainsi les leucocytes de lapin, ajoutés à du sérum de cbien, lui communiquent aussitôt le pouvoir bactéricide, alors qu un grand nombre de cellules restent vivantes et mol)iles. I\Iais lorsqu on ajoute les leucocytes de même espèce au sérum de lapin, le liquide ne devient pas plus bactéricide qu’avant. Le même résultat (pi avec le sérum de chien [leut être obtenu en mélangeant les leucocytes de lapin avec le sérum sanguin de cheval, de porc et d'autres espèces. M. Laclitcbeuko conclut de ces faits à la sécrétion vitale de la substance bactéricide parles leucocytes de lapin, irrités par le sérum d cs[)ece étrangère, (^omme un ctlet analogue a pu être observé avec des mélanges de leucocytes de lapin avec du sérum d’espèce étrangère, cliaullé a 00“, M. Laclitcbeuko se croit à l’abri de l’objection (pie 1 abandon de la substance bactéricide résulte de la mort ou de l’avarie des globules blancs. Pour lui cet etfet, nuisible sur les globules blancs, ne peut être produit que par une substance fragile^ détruite par le chautlage à 00®. M. Lachtcbenko oublie que les leucocytes sont en général des cellules délicates, capables d’être altérées même par des li(pii(les qui ne les tuent pas. Or, on sait (pie les sérums, chaulfés à (iO®, conservent encore leur pouvoir d’agglutiner tes leucocytes, ce (pii doit gêner ces cellules dans leur fonctionnement normal.
M. Irommsdorf i2), dans un travail du laboratoire de IM. Buchner, a essayé de conqiloter les résultats de M. Lachtcbenko et de les appuyer par (le nouvelles e.vpériences plus démonstratives. Maisil n’a pu réussir (pic dans (juehjues cas à obtenir nn sérum bactéricide, après avoir ajouti' dos leucocytes de la[)in à du sérum sanguin d’autres animaux.
« Parmi un grand nombre de mes expériences — dit M. Trommsdorf très souvent je n’ai [>as pu réussir à extraire les alexines des leucocytes do hqiin, d’après la méthode do Lachtcbenko » (p. 385). D’nn autre côté, .M. 'rrommsdorf a voulu établir l'état vivant des leucocytes, mélangés avec un sérum étranger, et est arrivé au résultat suivant :
« dans la plupart des cas, de même (juc dans les exsudais frais, le
(1) Archiv. f. 1000. T. XXXVII. p. 200.
(2) Ardüv far Uii>jif>ne, lOOL T. XL, p. :iS2.
CIIAI'ITRI': Vil
nombre de leucocytes vivantsaprès leur traitement avec du sérum de cheval actif, ainsi qu’avec du sérum inactif {chauffé à 60®) de chien, de bœuf et de cheval, oscillait entre 60 et 80 «/o » fp. 391). Malgré ces constatations, M.Trommsdorf arrive à la conclusion que la présence de l’alexine dans ces sérums, additionnés de leucocytes, doit être^ « avec la plus grande probabilité », attribuée à la sécrétion de la part de leucocytes vivants. Nous considérons comme beaucoup plus probable que l’alexine, dans les cas où elle passait dans le sérum, était due à la désagrégation des leucocytes morts, dont la quantité montait jusqu’à 40°/q, c’est-à-dire presque jusqu’à la moitié de leur nombre total. Notre conclusion est, en tout cas, beaucoup plus conforme aux résultats plus constants et plus précis, oljtenus par d’autres méthodes.
Malgré l’insuffisance de preuves en faveur de la théorie des sécrétions liactéricides des leucocytes, elle a été très favorablement accueillie par un grand nombre de savants. Gomme elle se heurtait a ce fait général que, dans l’animal réfractaire, les microbes restent vivants dans les plasmas des exsudais et sont, à cet état, englobés par les phagocytes, il a été très important de résoudre cette contradiction fondamentale par des expériences précises. On a souvent essayé d’obtenir du plasma sanguin et de comparer son action bactéricide à celle du sérum de même animal. Dans le précédent chapitre, nous avons déjà mentionné une tentative dans cette voie, faite par M. Sawtchenko. M. Hahn (1) avait essayé avant lui de préparer du plasma avec de l’histon ajouté à du sang. Comme ce « plasma » se montrait tout aussi bactéricide que le sérum sanguin, M. Hahn en conclut que la substance bactéricide, sécrétée par les leucocytes vivants, circule dans le sang vivant. Dans toutes ces expériences, il a été impossible d’éviter certaines causes d’erreur et c’est pour cela que M, Gengou (2) a entrepris dans mon laboratoire une nouvelle série de recherches, tâchant d’ohtenir avec du sang un liquide ressemblant autant que possible au plasma normal. La méthode qu il a employée a été décrite en détail dans un mémoire, sur un sérum anticoagulant, qu'il a publié avec M. Hordet (3). Le sang était recueilli dans des tubes paraffméset centrifugé aussitôt dans d'autres tubes, dont les parois étaient également couvertes d’une couche de paraffine. Le liquide ainsi préparé est cer-
(() Arch 'w für Hygiene, 1895. T. XXV, p. 105 et Berliner Jdin. Wochenschrifi, 1896, p. 861.
(2) Annales de l’ Institut Pasteur, 1901. T. XV, p. 232.
(3) IhüL, p. 129.
L'' MKCANIS.MK DK L'IMMCMTl': NATURK LLM GONTRI' LKS MIGROOI-S 201
tainement plus voisin du plasma circulant que ne l’est le sérum sanguin, obtenu après la coagulation du sang. Mais, malgré cela, il est loin d'etre identique au vrai plasma normal, car il se coagule encore, quoique tardivement. M. Gengou comparait, dans leur action bactéricide,le sérum sanguin et le liquide, décanté après la coagulation tardive de riiumeur, analogue au plasma. Il a exécuté un grand nombre d’expériences avec les deux liquides, provenant de chiens, lapins et rats. Il étudiait comparativement leur pouvoir bactéricide vis-à-vis de la bactéridie, du bacille typbiquc et du vibrion cbolérique. J’ai suivi de très près toutes ces expériences et je puis entièrement confirmer les données, communiquées par M. Gengou, à savoir que le liquide, se rapproebant du plasma, possède un pouvoir bactéricide iusiguifiaiit ou nul, tandis que le sérum sanguin manifeste presque toujours cette propriété à un degré prononcé.
A la suite des recberclies de M. Gengou que je viens de résumer, il devient impossible de soutenir plus longtemps la tbéorie des sécrétions bactéricides [)ar les leucocytes ou par n'importe (juel autre genre de cellules. La substance bactéricide ne circule pas dans le plasma sanguin, ni dans celui des exsudais, et cela suffit pour lui refuser la qualité d’un produit de sécrétion. Son apparition dans le sérum sanguin est due, comme celle du fd)rinferment, à la destruction ou à l'avarie plus ou moins grave des phagocytes.
Ce fait, sur lequel nous devons insister, contredit d’une façon formelle l’opinion récemment formulée par M. Wassermann (1). Dans un travail, consacré à 1 immunité naturelle contre les microbes, ce savant soumet ses animaux (cobayes) à l’action d’un sérum anticylasique (ou antialexique), dont la préparation, exposée dans le cinquième cbapitre dece livre, ne présente pas de difficultés. Sous l’influence de ce sérum, les cobayes inoculés dans le péritoine, avec une forte dose de coccobacilles typhiques, meurent infectés, tandis que les témoins inoculés de même, mais ayant reçu en outre du sérum de lapin normal, cbauffé à GOo, résistent définitivement. M. Wassermann pense que ses premiers cobayes succombentà causede l’impossibilité de lutter contrelel)acille typhique au moyen de la cytasc libre, celle-ci étant neutralisée par le sérum anticytasique. Le fait, signalé par i\I. Wassermann, est parfaitement exact et a j)u être confirmé par M. Hesredka (2), dans un travail exécuté dans mon laboratoire. Malgré cela, il est impossible de
(1) Deutsche medicinische Wochenschrift, d90f, n® 1, p. 4.
(2) Annales de Ihistitut Pasteur, 1901. T. XV, p. 209,