IMMUNITI^ RAPIDE ET PASSAGÈRE CONTRE LES MICROBES
guérir des lapins, inoculés avec du charl)on, en les soumettant à l'intluencc du streptocoque.
Ces expériences ont servi de point de départ à plusieurs travaux sur la vaccination des animaux contre le cliarl)on avec des microlms divers, ainsi qu’avec leurs produits. MM. Pawlovsky ( I), Watson- Cheyne (!2) et lloucliard (3) ont établi (pie les liactéries peu pathogènes et même saprophytes, comme le Coccobacilhis prodigiosus, le bacille de Friedlânder et le liacille pyocyani(|ue, étaient aussi capables d’empêcher l’infection par le bacille cbarbonneux de se produire. M. Frciidenreich (4) a constaté que, non seulement le bacille du pus bleu vivant exerçait une action antagoniste, mais que le même etiet pouvait être obtenu avec des cultures stérilisées de ce microbe. MM. ^V oodhead et C. VVood (5) ont étudié 1 etiet vaccinant de ces produits sur des lapins, inoculés avec la bactéridie charbonneuse virulente. Les animaux résistaient détiuilivement ou pi'ésenlaient seulement une longue survie. Analysant les phénomènes ([ui se produisent dans ces conditions, les deux auteurs sont arrivés à la conclusion que l’action des cultures stérilisées du bacille [)yocyauique est « indirecte et comme s'etfectuant soit en s’opj)osant à l’action du poison sur les tissus, soit en stimulant certains tissus et en accroissant l’activité fonctionnelle ». Dans l’intention d’arriver à une interprétation précise de cette influence antagoniste, j’ai proposé à M. Dlagowestchensky (6) de rechercher en détail les phénomènes qui se passent dans l’organisme des lapins, inoculés avec le bacille charbonneux et soumis à l’action de cultures stérilisées du bacille pyocyanique. Dès les premiers pas, cet observateur s’est trouvé en présence d’action directe de ces cultures sur la vitalité de la bactéridie. Ainsi le voisinage des premières avec le bacille charbonneux in vitro suffisait déjà pour gêner le développement de ce dernier. Dans ces conditions, il a fallu renoncer à rechercher le rcMe des éléments cellulaires du lapin dans l’antagonisme des deux bactéries.
Le bacille de Friedlânder s’est montré beaucoup plus commode pour ce genre de recherches, comme il résulte d’un travail de M. von Dimgern (7), exécuté dans mon laboratoire. Cet observateur s’est
(1) Virchow's Archiv., 1887. T. CVIII, p. 194.
(2) London Medical Record, 1887.
(3) G. r. de iAcad. des Scierices, 1889. T. CVIII, ]>. 713.
(4) Ajinales de Micrographie, 1889, p. 4üo.
(3) G. r. de V Acad, des Scie?ices, 1889. T. CIX, p. 98.3,
(6J Annales de l'Institut Pasteur, 1890. T. IV, p. 1)89.
(7) Zeitschrift fur Hugiene, 1894. T. .Wlll, p. 177,
CIIAI'ITHE X
assuré que « les l)acilles charl)onneii.\; ne sul)issent aucun afiaiblissement par les luactéries encapsulées de Friedlauder, non plus que par les sul)stances qu’elles renferment ». Ces microbes ne gênent en rien la l)actéridie ni en dehors, ni en dedans de l’organisme et « lorsque l’infection charbonneuse ne se généralise pas, grâce à rinfluence des bactéries encapsulées de Friedlauder, ceci dépend de ce que les bacilles charbonneux sont englobés |)ar les phagocytes au point d inoculation et détruits dans rintérieur de ces cellules » (p. 183).
Dans cette action des microljes étrangers sur ceux contre lesquels onveut préserver rorganisme, il s’agit donc de qucbpie chose d’analogue à ce que l’on ol)tienl en immunisant avec des sérums normaux ou avec toutes sortes d’autres liquides. Dans les deux cas, 1 immunité s’établit rapidement, mais elle est très passagère et se réduit a une stimulation de la résistance phagocytaire. L’action directe peut aussi intervenir, comme dans l’exemple du bacille pyocyanique ; mais elle n’est point indispensalile. L'organisme, dont les phagocytes se trouvent dans un état de suractivité, peut se passer de celte action directe et se contenter, pour empêcher le charbon, de ses propres ressources.
Dans le même ordre de recherches que celles suri antagonisme entre le bacille charbonneux et plusieurs autres microbes, M. Klein (1) a démontré que, pour empêcher un cobaye de contracter la péritonite cholérique expérimentale, il suffit de lui injecter la veille une culture du vibrion de Finkler et Prior ou de certaines autres bactéries. Ces expériences de M. Klein ont servi de point de départ au travail de M.Issaéff quia amené la découverte de l’influence stimulante de toutes sortes de liquides, injectés dans le péritoine de cobayes.
Dans cette immunité fugace que l’on obtient avec des produits étrangers au microbe contre lequel on vaccine, le rôle le plus constant et par conséquent le plus important revient encore aux phagocytes. Seulement, il s’y associe une influence plus ou moins grande de substances, présentes dans les sérums, telles que les microcytases et les fixateurs qui peuvent exercer une action directe sur les microbes pathogènes. Dans tous les cas connus et analysés jusqu’à présent, l’intervention des parties vivantes de l’organisme est indispensable, par conséquent cette catégorie de l’immunité acquise entre les microbes ne peut pas être considérée comme véritablement passive.
(l) CentralüL. /'. Bakteriol., 1893. T. Xlil, p. 426.
CIIAl’ITUE XI
IMMlMTlS NATlUICI.l.H CONTIIK Ltb TOXI.NKS
Excniplcs (lo 1 iiTiiiiunitc iiiiliirollG contre les toxines. — Iniinunité (le.s cirfiignées et des scoi [lions contre la toxine tétanique. — Immunité du scorpion contre son propre venin. — l'ropriélc anti venimeuse du sang de scorpion. — Immunité des larves de \ Ori/ctes (il dos grillons contre la toxine tetaniipie. — Immunité et sensibilité des grenouilles vis-à-vis de cette toxine. — Immunité naturelle des rejitiles contre la toxine tétanique. — Propriété antitétaniipio du sang des caïmans. — Immunité des serpents contre le venin des serpents. — Immunité de la poule contre la toxine tétanique. Immunité du liérisson contre les poisons et les venins. — Immunité du rat contre la toxine diphtérique.
(iOiJinic c est 1 iinniuiiite co/itrc les niciltulies iiifccticuse.s cjui constitue le sujet pcincipal de ce livre, la question de la résistance de l’organisme aux poisons ne nous intéresse qu’autant qu’elle se rapporte <i 1 immunité vis-a-x is des microbes. 11 ne tant donc pas chercher ici un traité sur les intoxications proprement dites, ni sur l'immunité contre toutes sortes de poisons. Pour atteindre ce but, il faudrait dépasser de beaucoup les limites du sujet que nous avons choisi et entrer
dans 1 examen de questions pour lesquelles nous n’avons aucune compétence. i\otre but principal sera de présenter au lecteur le résumé des connaissances actuelles sur 1 immunité contre les toxines microbiennes et d’établir les rapports entre ce genre d'immunité et l'immunité contre les microbes infectieux. Mais, pour atteindre ce résultat, il nous faudra plusieurs fois sortir du cadre de notre [irogramme principal et aborder certains problèmes qui louchent à la résistance de 1 oi'ganisme vis-a-vis de poisons d'origine non microbienne.
Comme contre les microbes eux- mêmes, l’immunité contre les toxi-
nes peut être naturelle ou acquise. Beaucoup de poisons, étant connus depuis des temps immémoriaux, on a pu recueillir beaucoup de données sur la résistance de l’organisme conti-e eux à une époque où on Il avait aucune notion sui- l'immunité contre les maladies infectieuses. Uans les intoxications, rétiologie est souvent beaucoup plus évidente
GFIAPITRE XI
et plus simple que dans les iiifectious, et c’est encore une des raisons, pour lesquelles les notions anciennes étaient plus avancées au sujet de l’iminunité contre les poisons qu’à celui de riinmunité contre les maladies infectieuses.
Nous avons déjà cité dans les précédents chapitres (juelques exemples d’immunité naturelle des animaux inférieurs. Ainsi nous avons vu que les infusoires résistent bien à des poisons très violents pour une quantité d’animaux supérieurs, tels que les toxines tétanique et diphtérique et surtout richtyotoxine du sérum d’angaiille. Nous avons mentionné aussi l’exemple des larves de V Or (jetés nasicornis qui sont insensibles à de fortes doses de toxines de certaines bactéries et qui en meme temps sont très sujettes aux infections mortelles par de très petites doses des memes bactéries. Ces memes larves, ainsi que celles du hanneton, sont cependant assez sensibles au venin de scorpion. IMusieurs autres espèces d’animaux articulés, qui ont été étudiées au point de vue de l’immunité contre les toxines, ont manifesté des particularités analogues. i\insi les araignées et les scorpions se sont montrés réfractaires à la toxine tétanique. Dans une expérience, j’ai injecté, dans la cavité abdominale d’une Mygale du Congo (qui pesait 7 gr. o) 1 c. c. de toxine tétanique, à deux reprises. Cette dose est suffisante pour tuer, avec les symptômes du tétanos, 1000 souris, dont chacune pèse le double. L’araignée vécut tout le temps à l’étuve à 36“ et se porta très bien pendant les deux mois que dura l’observation. Elle n’a manifesté aucun symptôme même passager de raideur de muscles, ni aucun changement dans ses habitudes et ses fonctions naturelles. La toxine tétanique avait disparu du sang de la Mygale, mais ce liquide ne s’est montré à aucun moment doué d’un pouvoir antitoxique quelconque vis-à-vis de ce poison bactérien. Cet exemple d’immunité naturelle ne peut donc être nullement attribué à une propriété aiititoxique des humeurs et doit être considéré comme un cas d’immunité des tissus, ou immunité histogène, d’après la terminologie de M. v. Behring. Seulement il est impossible de préciser son mécanisme intime, dans l’état actuel si imparfait de nos connaissances. En disant que l’araignée est réfractaire à la toxine tétanique parce que ses éléments sensibles sont dépourvus de récepteurs, capables de saisir le groupement haptophore de ce poison, on émettrait simplement une hypothèse qu’on n’est point en état de vérifier par la méthode expérimentale.
Le scorpion, ce représentant si connu des Arachnides à abdomen
IMMUNITE NATURELLE CONTRE LES TOXINES
segmenté, partage avec la Mygale rimmimitc poui* la toxine tétanique. Des scorpions cl Algérie et de Tunisie [Scorpio a fer cV And roc! onus occüanus) supportent facilement des doses de ce poison, mortelles pour 1000 souris et davaninge. l*ar i*a[)port au j)oids, <ui peut leur injecter impunément 5.000 fois plus de toxine qu’à des souris, sans [)rovo(juer le moindre symptéme morbide. Les scorpions, comme les Mygales, vivent bien à 1 étuve à 30“ et c’est dans ces conditions quoi! les maintient lorscju ils sont soumis à l’intluence de la toxine tétanicjue. Ici encore, nous avons atl’aii'e à un cas d’immunité liistogène. Les humeurs de scorpion n’exercent aucun [)ouvoir antitoxic]ue. Lorsqu ou mélange du sang de scorpion normal avec des doses diverses de toxine tétanique et ejue l’on injecte le tout à des souris, celles-ci prennent le tétanos et en meurent comme les témoins. Dans quelques expériences exceptionnelles, on pouvait constater un ceidaiii retard, mais il est certain cjue le sang de scorpion est en général incapal)le d’empêcher le tétanos chez les animaux sensibles à cette maladie.
Les scorpions, injectés avec de la toxine tétanique, ne la gardent pas longtemps dans leur sang. Deu de jours après l’injection, ce liquide, introduit sous la peau de souris, ne provo({ue plus aucune trace de tétanos. En préparant l’extrait de ditlerents organes de scorpions traités avec de la toxine tétanique, on constate (jue c’est seulement le foie qui absorbe le poison. On l’y trouve peu de jours après l’injection de la toxine et on constate que celle-ci y reste inaltérée [)endant longtemps L’exsudât du foie de scorpions, sacrifiés un mois et plus après l’iiitroduclion de la toxine dans la cavité générale, provoque chez des souris un tétanos typique et mortel.
La pi'ésence de la toxine tétanicpie dans l’organisme des scoiq)ious ne donne. lieu à aucune production d’antitoxine. Au moins toute une série (rex[)ériences que nous avons exécutées dans cette direction n’ont jamais donné de résultat positif, l^es scorpions résistaient bien à des doses répétées de la toxine tétanicjue et vivaient sans tijouble à 3()“, mais leur sang ii'a manifesté à aucun moment la j)ropricté d’em|)ôcher les souris do jerendre le tétanos mortel. J'it cependant le scorpion est capable de posséder le pouvoir aiititoxique.
lout le monde connaît la légende du prétendu suicide des scorpions. On raconte (jue lorsque cet animal se trouve dans des conditions où sa mort est inévitable, il se picjue le corps avec le bout de sa queue et se tue à l’aide de son j)ropi*e jioison. On a décrit même une
CIIAI'ITRK XI
facon sini[)lo [)onr reprodiiiro cette e\:[)éi'ieiice. Oii entoure le scorpion d’nn cercle de feu. L’animal se jette de tons côtés pour trouver une issue et, se voyant perdu, il se donne le coup de g‘i*àce. M. Jlourne(l ). à Mad ras, a bien étudié cette (juestion sur une grosse espèce de scorpion des Indes et a démontré toute rinexactitude de cette histoire du suicide qui présenterait un exemple uniijue de mort volontaire chez des animaux. En reproduisant l’expérience classique, il a observé qu’entouré de feu, le scorpion est soumis à une température très élevée. Or, à partir de 40^ il commence à s’aifaiblir et au voisinage de 50'^, il entre dans un état comateux. D’un autre côté, M. Bournc a prouvé que le venin de scorpion, mortel pour les grandes araignées, les insectes et les vertébrés, était inolfensif pour les individus de l’espèce qui le fournit.
Nous pouvons confirmer toutes ces données du savant anglais. A l’époque où j’étudiais rembryologic du scorpion , j’ai répété maintes fois l’expérience du prétendu suicide, sans jamais arriver à un résultat positif. D’un autre côté, j’ai pu souvent m’assurer de l’inocuité'du venin de scorpion, injecté aux individus de môme espèce. Bien plus, j’ai pu constater d’une façon très précise que le sang de scorpion est doué d’un pouvoir antitoxique incontestable. Il suffit d’en ajouter 0,1 c. c. à une dose de venin qui tue les souris en une demi-heure, pour que la souris^ injectée avec ce mélange, résiste délinitivement. Ce pouvoir antitoxique est le même chez le Scorpio afer et chez Y Androctonus d’xVlgérie. Par contre, l’émulsion du foie de scorpion est absolument incapable d’empêcher rempoisonnement mortel des souris.
Cet exemple de propriété antitoxique est le seul que j’aie pu constater chez un invertébré. Faut-il le considérer comme un cas de pouvoir antivenimeux naturel inné, ou bien acquis au cours de la vie ? 11 n’est pas facile de résoudre cette (piestion par voie expérimentale. On peut bien avoir des scorpions nouveau-nés et les élever pendant quelque temps. Mais la quantité de sang qu’ils fournissent est insuffisante pour être injectée dans un but préventif. Les scorpions vivent mal entre eux et ou les trouve souvent en lutte acharnée et mortelle, dans laquelle les plus forts tuent les faibh'S et sucent leur sang. 11 est donc possible que, pendant la vie, les scorpions trouvent moyen de se vacciner contre leur poison soit par voie intestinale, soit à la suite
(1) Procerd'uKjs of the Royal Society, 1887. T. XLll, p. 17.
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IMMUNITK NATURKLLK CONTm-: LES TOXINES
(les pi(jùros prov^o(jiiées pai* la pointe de leur (jiieue. 11 serait très intéressant d’étudier cette (juestion dans de l)onnes conditions, car elle est capable d’éclairer le problème de l’oi'igine des antitoxines, an point de vue général. Dans tons les cas, rac({iiisition d'nne propriété antitoxi(]ne du sang chez les Invertébrés doit se faire lentement et péniblement, ce (jiie prouve notre insuccès avec la toxine tétanitjue.
Les insectes supportent en général très bien l’injection de ce dernier j)oison. Mais comme la toxine tctanicpie ( nous le développerons plus tard) n’agit bien et en faibles doses cju’à température élevée (au voisinage de dO'b, et comme la grande ma jorité des insectes ne s’acclimate pas facilement à cette chaleur, il a fallu faire un choix parmi les espèces ca{)ables de vivre à ces hautes températures. C’est la larve de \Oi'i/cl(>s (jui convient le mieux à ce genre d’études. Elle vit très bien à degrés et se montre , dans- ces conditions, beaucoup plus
résistante à l’infection par les fsaria (ju’à des températures plus basses. On peut la conserver pendant des mois à l’étuve dans des cristallisoirs, remplis de terre mélangée avec du tan. Des injections de cpiantités énormes de toxine tétanicpie très active, praticpiées dii-ectement dans le sang, la laissent absolument inditlerente. Mais, tandis (jne chez les Arachnides, le liipiide sanguin se débarrasse rapidement du poison, celui des larves d'Ort/ctes le conserve pendant très longtemps. Lorseju'on retire un [)eu de sang à des larves, injectées depuis plusieurs mois et cpj’on l’injecte à des souris, celles ci prennent le tétanos ty[)icpie et en meurent au bout de peu de temps.
Cependant la toxine finit par disparaître du sang. On en trouve une certaine (piantité dans les cellules péricardiales et surtout dans le corps adipeux.
Jamais, dans aucune circonstance, je n’ai pu saisir d’elfet antitoxi(pie ])ar le sang des larves d'O/v/c/e.v. Au jnoment où ce licpiide ne donne plus le tétanos à des souris, il se montre absolument incapable d’enipècher l’intoxication lorscpi’on le mélange, avant rinjection, à de la toxine tétanicjue.
Darmi les insectes à l’état adulte, ce sont les grillons (pii se prêtent le mieux aux recherches sur le tétanos. Les grillons champêtres su[)portent bien les températures élevées de 30" et au-dessus. Ils résistent indéfiniment aux injections de toxine tétanicpie, mais, pas plus f]ue les larves d'Ori/c/es ou les Arachnides, ils ne se sont jamais montrés capables de produire de l’antitoxine tétanicpie.
Les Invertébrés (pie j’ai pu étudier, ont manifesté en général une ré-