‹ L'immunité dans les maladies infectieusesChapitre 87 sur 171 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il est incontestal)le que, malgré la facilité avec lac[iielle ces reptiles produisent rantiloxine tétanique, leur immunité ne dépend pas de leur propriété antitoxique. Ainsi les jeunes caïmans qui ont résisté si l)ieii à une dose de toxine suffisante pour tuer 6 000 souris et injectée d’emblée, doivent leur immunité à une autre cause que le pouvoir antitoxique des humeurs, car leur sang n’a manifesté cette propriété qu'à partir de deux mois après l’injection.

Ces mômes reptiles sont aussi très réfractaires vis-à-vis de la toxine

cholérique, dont ils peuvent supporter de fortes doses, aux injections desquelles ils réagissent par le dévelo})j)ement de l’antitoxine correspondante. Par contre, ils sont sensibles à la toxine diphtérique, dont de petites quantités suffisent déjà pour provoquer rempoisonnement mortel.

Les serpents sont réfractaires à la toxine tétanique, comme les autres reptiles. Mais l’étude de leur immunité naturelle se heurte à cette difticulté que leur sang est, de par sa nature, toxique pourles animaux de laboratoire. Cette toxine, analogue à l’ichtyotoxine du sérum d’anguilles, a été rapprochée du venin des serpents, vis-à-vis duquel ces animaux jouissent d’une immunité très prononcée.

Ce ne sont pas seulement les serpents venimeux qui accusent rimmunité contre leur propre poison. Déjà Fontana (1) avait remarqué que les couleuvres résistent très bien aux morsures de la vipère et même à

l’inoculation sous-cutanée de son venin. MM. Phisalix et Bertrand (2) ont confirmé ces données et ont établi qu’une couleuvre supporte sans danger une dose de venin, capable de tuer de 15 à 20 cobayes. En rechei'chant la cause de cette immunité naturelle, ces savants sont arrivés à la conclusion qu’elle résulte de la présence dans le sang de principes toxiques, analogues à ceux du venin de vipère. Ces mêmes principes se trouvent aussi dans les glandes labiales supérieures de la couleuvre et peuvent de là, d'après l'opinion de MM. Phisalix et Bertrand, passer dans le sang par la voie de la sécrétion interne. M. Calmette (3) a constaté que le sang des serpents, injecté à dose non toxique, vaccine certains mammifères contre le venin des serpents et MM. Phisalix et Bertrand ont obtenu même un effet antitoxique, en injectant le mélange du sang de serpents, chauffé à 58®, avec des doses mortelles de venin. 11 y aurait donc dans cet exemple

(t) Traité sur le venin de la vipère. Florence, 1781.

(2) Archives de Physiologie, 1897, p. 423.

(3) Le venin des serpents, 1896, p. 40.

IMMUNITK NAÏUlUiLLK CÜNI'RI-: LES TOXINES

quelque chose d’analogue aux faits que nous avons rapportés au sujet des scorpions, avec cette ditlerence cependant que le sang de ces Arachnides est déjà antito\i(juc tel ({uel, tandis que celui des serpents ne le devient qu’après son altération par le cliautlage.

L’exemple classique d'immunité contre une toxine bactérienne dans la classe des oiseaux est celui de la poule, réfi’actaire vis-à-vis de la toxine tétanique. Depuis les premières recherches sur ce poison, on s’est mis à l’injecter à des vertébrés de nature très différente et l’on a été frappé delà facilité avec hnpielle les poules résistent à des quantités très grandes de toxine tétani(pie. Seulement, comme [)res(pie toujours, cette immunité ne s'est pas montrée absolue. Avec des doses énormes, injectées sous la peau ou dans le tissu musculaire, on arrive à produire chez des poules un tétanos des plus typiques, aboutissant à la mort, (diez des poules, affaiblies par le froid, on peut obtenir l’intoxication tétanique même avec des doses moins grandes. En injectant la toxine directement dans le cerveau, d'après la méthode de Roux et Rorrel, on arrive encore plus facilement à tétaniser la poule. Ainsi M. v. Rehring (1) a observé (pi’en injectant un milligramme seulement de la toxine dans le cerveau d’une [)oule, pe.sant un kilo, on lui donne sûrement le tétanos.

Après la découverte si brillante et si riche en ap[)lications de la propriété antitoxique du sang, faite par M. v. Rehring eu collaboration avec M. Kitasato, on avait le droit de su[)poscr que l'immunité contre les toxines <?t, entre autres, rimmunité naturelle, dépend du pouvoir des humeurs de neutraliser les toxines. Cotte hypothèse a été formulée à plusieurs reprises; mais elle a été pour la première fois soumise au contrôle expérimental par M. Vaillard (2) précisément au sujet du tétanos des poules. Le sang de ces animaux, ainsi que le sérum sanguin^ mélangés à doses diverses, petites, moyennes ou grandes, avec de la toxine tétanifjue, ne s'est jamais montré capable d’empêcher les animaux sensibles (souris, cobayes, lapins) de contrjictcr le tétanos au même degré (pic les témoins, inoculés avec la toxine seule.

La grande résistance de la poule vis-à-vis du tétanos, un exemple des plus typi(]ues d’immunité naturelle contre un poison microbien, ne peut donc être expliquée par la présence dans les humeurs d'une

(t) Allgemeine Thérapie der Iii'ectionslirank/ieifen, tS99, p. 99:t.

(2) C. r. de la Soc. de Biologie, t891,p. 'i()2 cl .\ anales de l'Instital Pasfeur, 1892. T. VI, p. 229.

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CFIAPITRIÏ XI

antitoxine, capaljle de neutraliser et de rendre inoftensive la toxine tétanique. D’un autre coté, on n’a pas le droit de l’attriljuer simplement à l’absence de récepteurs correspondants dans les cellules nerveuses sensibles. Puisque la poule prend facilement le tétanos quand on injecte la toxine directement dans le cerveau ou lorsqu’on affaiblit la poule par le fi*oid, il est évident que les éléments sensibles ne manquent pas de possibilité d’absorber et de fixer le poison. Seulement dans les cas ordinaires, quand la poule manifeste sa remarquable résistance vis-à-vis de la toxine, injectée en très grande quantité sous la peau, dans le muscle ou dans le péritoine, ce poison ne parvient pas jusqu’aux cellules sensibles, parce qu’il doit être arrêté et rendu iiiolfensif en parcourant son chemin dans l’organisme,

M. V. Deliring (1) suppose, que dans les exemples d’immunité naturelle, comme celui que nous examinons en ce moment, la cause principale de l’état réfractaire dépend de l’imperméabilité de la paroi capillaire des vaisseaux pour la toxine. Mais il est difficile de soutenir cette thèse, dans le cas du tétanos de la poule, en présence du fait du passage facile de la toxine tétanique à travers les filtres et les membranes et surtout en vue de la circonstance que l’alfaiblissement de la poule par le froid la rend sensible à des doses de la toxine qui sont tolérées sans inconvénient par les poules normales.

On est donc obligé de ranger l’immunité naturelle de la poule contre la toxine tétanique dans la catégorie de l’immunité cellulaire. Cette toxine, avons-nous dit, doit être arrêtée en route avant d’arriver jusqu’aux cellules des centres nerveux. Mais où et comment se fait cet accaparement bienfaisant du poison tétaniqne? M. Yaillard a déjà démontré il y a plus de dix ans que le sang des poules qui ont reçu une injection de la toxine tétaniqne provoque chez des animaux sensibles le tétanos typique. Cette propriété tétanigène du sang persiste pendant im certain nombre de jours. Lorsqu’on la mesure à l’aide de la méthode quantitative, on constate que toute ou presque toute la toxine tétanique, injectée dans le péritoine des poules, passe dans le sang, et y reste intacte pendant un nombre variable de jours. Le sang, au point de vue morphologique, accuse aussitôt après l’injection de la toxine une hyperleucocytose plus ou moins durable.

Lorsqu’on sacrifie les poules à la période où leur sang devient tétanigène (à la suite de l’injection de la toxine dans le péritoine), on

(1) Article : Infectionsschutc uml Inimunitat, dans Eulenburg’s Encyclop. Jahrbücher., 1900. T. IX, p. 203.

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