I.MMUNITK NAïURKLLI-: CONTRE LES TOXINES
peut démontrer que leurs viscères ne sont capables de produire le tétanos chez des animaux sensibles qu’autant qu’ils renferment du sang. Ce ne sont que les organes rouges, riches en ce liquide, comme la rate, le foie, les reins, la glande thyroïde et la moelle osseuse, qui donnent le tétanos tant qu’ils n’ont pas été débarrassés de leur sang. De tous les organes, il ii’y a que les glandes génitales, ovaires et testicules, qui absorbent une certaine quantité de la toxine injectée. Des testicules tout jeunes ou des œufs ovariens des plus petits et ne renfermant encore aucune trace de vitellus jaune, injectés à des souris, leur donnent le tétanos mortel.
Chez les poules, insensibles à la toxine tétanique, celle-ci se retrouve donc dans les glandes sexuelles et dans le sang. Lorsque, pour établir l’endroit précis où cette toxine se localise dans le sang, on mesure le pouvoir tétanigène du sang entier, comparativement avec celui des exsudais aseptiques, provoqués par l’injection de la gluten-caséine, et nécessairement beaucoup plus riches en leucocytes, on arrive à ce résultat que les exsudais renferment plus de toxine tétanique que le sang. On est donc amené à la conclusion que ce poison, au moins en partie, est absorbé par les leucocytes. C’est dans ces éléments et dans les cellules génitales qu’il faut chercher les facteurs qui arrêtent la toxine et rempêchent de parvenir jusqu’aux centres nerveux.
On oppose souventriinmunité cellulaire, ou histogône,à rimmunité chimique, sans se rendre compte des véritables analogies et différences entre les deux. Il est évident que, dans les deux catégories de cas, l’organisme modifie les toxines introduites et que cette modification est un processus chimique. Seulement dans l’immunité cellulaire, cet acte est précédé de certains phénomènes biologiques, comme la réaction des éléments figurés et l’absorption de la substance nocive. L’immunité, dans ces cas, se présente plus complexe que dans l’exemple où la toxine est neutralisée par une action directe des humeurs, mais en dernière instance, elle se réduit toujours à une influence chimique ou peut-être physico-chimique des substances de l’organisme sur les substances toxiques des poisons.
Chez les mammifères, les exemples d’immunité naturelle vis-à-vis de certains poisons no sont pas rares. Il y aura déjà bientôt cent ans qu'Oken fit cette remarque qu’une personne qui voulait empoisonner un hérisson avec de l’opium, de l’acide cyanhydrique, de l'arsenic ou du sublimé, a vu ces tentatives éebouer à cause de la e:rande résistance de cet animal. M. Harnack a établi que le hérisson supporte une
CHAi’ITRE XI
3oi
dose six fois plus forte de cyanure de potassium que celle qui foudroie un chat en quelques minutes (0,01 gr.). Dans les expériences de M. Lewin (1), le hérisson a résisté à l’injection de cantharides pulvérisées en quantité sept fois plus forte que celle qui tue sûrement un chien et plus grande aussi que la dose mortelle pour 1 homme. Le même observateur conürme aussi qu’il faut une quantité beaucoup plus grande d’alcool pour enivrer un hérisson que celle qui est néces-. saire pour obtenir le même effet chez le lapin et même chez le chien. M. llorvath (2) a [)cndant assez longtemps nourri des hérissons avec des cantharides vivantes. Ces insectivores mangeaient volontiers leur proie venimeuse, sans présenter aucun signe de maladie, sauf un certain degré d’amaigrissement. Lorsque M. Lewin a voulu établir la cause de cette immunité naturelle du hérisson, il a recherché si le sang de cet animal était antitoxique vis-à-vis de la cantharidinc. Ses expériences lui donnèrent toutes un résultat négatif; mais il est difficile d’en tirer une conclusion précise, à cause de cette circonstance que le sang et le sérum sanguin des hérissons normaux sont toxiques pour les petits animaux de laboratoire. Cette môme objection a déjà été formulée par MM. Phisalix et Bertrand au sujet des expériences analosrues de M. Lewin sur rimmunité du hérisson xds-a-vis du x'cnin
de vipère.
Il est connu depuis longtemps que les hérissons mangent volontiers certains reptiles et font une chasse acharnée aux serpents en général et aux vipères en particulier. Dans ses manœuvres, le hérisson évite d’être mordu, mais lorsque, ce qui arrive souxœnt, il ne réussit pas à échapper, il supporte très bien rinocidation du venin de vipère. Cette observation a pu être confirmée par voie expérimentale. MM. Phisalix et Bertrand (3) ont établi que la résistance du hérisson au venin de vipère est environ quarante fois plus grande que celle du cobaye, c’est-à-dire que le hérisson est loin de posséder une immunité absolue, mais que néanmoins il manifeste une résistance beaucoup plus prononcée que la très grande majorité des animaux. M. Lewin (4) s’est assuré aussi du môme fait par rapport aux hérissons adultes, tandis que les individus jeunes, d après lui, sont beau-
(1) Deutsche niedic. Wochenschr . , t898, p. 373.
(2) Wratch (en rosse), 1897, p. 964.
(3) C. r. de la Soc. de Biologie, 1899, p. 77. Bulletin du 3Iuséum d'histoire naturelle, 1893. T. 1, p. 294.
(4) Deutsche medicin. Wochenschr., 1898, p. 629.
IMMUNITÉ NATURELLE CONTRE LES TOXINES
coup plus sensibles. Ainsi, il a vu un jeune hérisson, mordu à la face par une vipère, mourir après neuf jours de maladie. Cette oliservation plaiderait en faveur de cette conclusion que l’immunité du hérisson serait plutôt naturellement acquise, que véritablement naturelle. Le hérisson, faisant la chasse à toutes sortes d’animaux de petite taille, trouverait souvent occasion d’etre mordu par des vipères et acquerrait ainsi son immunité contre le venin. Dans ces conditions, on conçoit facilement que le sang de cet « insectivore » soit en état de développer une propriété antitoxique spécifique.
Lorsque M. Lewin a voulu s’assurer de l’existence de cette propriété par dos expériences directes, il n’a pu que constater l’impuissance du sang’ de hérisson à empêcher l’effet mortel du venin de vipère sur des petits animaux. Mais^ comme dans ses recherches sur la cantharidine, il ne tenait pas compte de la toxicité inhérente à ce sang’. MM. Phisalix et liertrand (Ij ont de leur côté étudié cotte question et sont arrivés a des résultats opposés à ceux de IM. Lewin. Ils ont établi d’abord que le sang des hérissons normaux était capable d’empoisonner et même de tuer des animaux de laboratoire, tels que le cobaye. 11 est donc tout naturel que le mélange de ce liquide avec le venin de vipères ne puisse être toléré. Mais il a suffi de chauffer le sang de hérisson à 58“ pour (ju’il devienne non seulement inoflensif par lui-même, mais qu’il manifeste même une propriété antitoxique vis-a-vis du venin des serpents. Ainsi des cobayes, qui reçurent dans le péritoine 8 c. c. de sérum de hérisson chauffé, furent en état de supporter immédiatement après une dose deux fois mortelle de venin de vi[)ère. MM. Phisalix et Bertrand concluent de ce fait que « l’immunité naturelle du hérisson contre le venin de la vipère est due à la présence dans son sang d’une substance immunisante ». Mais ces mêmes observateurs (2) se sont assurés que le sérum de cheval et même celui de cobaye exercent une action antivcninieuse incontestable et cependant ces animaux ne sont rien moins qu’insensibles au venin des serpents. D’autre part, l’obligation de chauffer préalablement le sang à 58“ enlève à cette conclusion le degré de certitude qu’on désirerait avoir en pareille matière. D’un autre côté, la sensibilité plus grande des jeunes hérissons empêche de ranger l’immunité des adultes dans la catégorie de l’immunité naturelle proprement dite.
(1) C. V. de la Soc. de Biologie, 1895, p. 639.
(^) Ballet, du Mus. d'hist. nat., 1896. T. 11, p. 100.