‹ L'immunité dans les maladies infectieusesChapitre 92 sur 171 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

contre beaucoup de poisons par une sorte d^accoutumance et, entre autres, par l’emploi du sang de canards pontins, auxquels il faisait avaler des poisons.

L’accoutumance à l’arsenic des chevaux et des montagnards de Styrie, ainsi qu’à la morphine de tant de morphinomanes de nos jours sont des faits connus de tout le monde. Un homme, accoutumé à la morphine, peut en consommer tous Jes jours une dose plusieurs fois mortelle. Il y a des cas où l’on arrive à absorber jusqu’à deux et meme trois grammes de morphine par jour.

L’accoutumance de l’homme peut être acquise vis-à-vis des substances toxi([ues de composition chimique la plus diverse, comme l’arsenic, l’alcool, la morphine, la nicotiae, etc. Même à une époque où l’on avait déjà beaucoup de connaissances sur l’immunité acquise contre les microbes, on ne savait encore rien sur le mécanisme de l’accoutumance, ni sur la possibilité d’obtenir une immunité spéciale contre les poisons bactériens. La découverte de Màl. Gharrin et Gamaleïa que les animaux vaccinés contre un microbe sont tout aussi sensibles à leurs produits toxiques que les animaux neufs, a fait dire à M. Bouchard (1), dans le laboratoire duquel elle a été faite, que l’idée de l’accoutumance des cellules aux poisons bactériens doit être complètement abandonnée. Il a développé cette thèse au Congrès international de Berlin en 1890, et l’a formulée de la façon suivante : «Quand on injecte à un animal sain et à un vacciné les produits solubles du microbe qui a vacciné l’ini des deux^ il faut exactement la même dose pour tuer les deux animaux. Ne parlons donc pas d’entrainement des leucocytes et d’accoutumance des cellules nerveuses aux poisons bactériens : c’est pure rhétorique ». A ce moment-là, on avait commencé seulement à acquérir des connaissances précises sur les toxines des microbes. Pendant toute une époque, on les cherchait parmi les ptomaïnes, substances très stables, voisines des alcaloïdes; mais on avait fait fausse route en suivant cette direction. Ce n’est qu’à partir des recherches classiques de MM. Roux et Nersin (2) sur la toxine diphtérique, publiées en 1888 et 1889, que fut révélée la vraie nature des poisons bactériens. Au lieu d’être des ptomaïnes, ils appartiennent à la classe des ferments solubles, ces substances de coni[)osition chimique indéterminée, voisines des albuminoïdes et

(1) Essai eVune théorie de Vinfection, Berlin, 1890 et Les microbes pathogènes, Paris, 1892, p. 33.

(2) ÀTViales de l'Institut Pasteur, 1888. T. Il, p. 629 et 1889, T. III, p. 273.

IMMÜ.NITE ARTIFICIELLE VIS-A-YIS DES TOXINES

tout aussi iustaljles. Les méthodes, employées par MM. Roux et Yersin dans leur étude sur la toxine diphtérique, ont permis bientôt après à d’autres savants de retrouver les toxines analog’ues de quelques autres bactéries. M. Ivnud-Faber (1) et MM. Brieger et G. Frankel (2) ont réussi à préparer nue toxine du bacille tétanique, capable de produire chez les animaux des contractures tétani(pies aussi typiques que celles qu’on o!)tient avec des cultures du bacille du tétanos.

Ces travaux ont inauguré une nouvelle ère en Microbiologie et ont permis pour la première fois d’aborder d’une façon scientifique le problème de l’immunité acquise vis-à-vis des toxines bactériennes. Quelques mois à peine s’écoulèrent après la déclaration de M. Bouchard au Congrès de Berlin que parurent, à quebpies jours de distance, les premières publications sur la possibilité de vacciner les animaux de laboratoire contre les toxines diphtériques et tétaiii(jues par des procédés artificiels. Dès la découverte de ces poisons, on se mit aussitôt à immuniser contre eux plusieurs espèces animales, mais on se heurta à des difficultés très grandes, car les animaux maigrissaient et mouraient à la longue, après avoir reçu des doses croissantes de toxines. M. G. Frankel (3) eut l’idée d’affaiblir l'action toxique du poison diphtérique, en le soumettant préalablement à la température de CfF. Indépendamment de lui, MM. v. Behring et Kitasato (4) employèrent dans cette intention, des substances chimiques, notamment le trichlornre d’iode, pour atténuer l’effet des toxines tétaniques et diphtériques. Les animaux qui résistaient bien à ces poisons, ainsi modifiés, se sont montrés capables de supporter des doses de plus en [)lus croissantes de toxines intactes, très actives. Par ces procédés, on a pu arriver à communiquer une immunité certaine et stable contre ces produits microbiens.

La découverte de la possibilité de vacciner contre les toxines bactériennes a été suivie aussitôt de celle du pouvoir antitoxique du sang des animaux, ayant acquis l’immunité artificielle contre ces poisons. Tout le monde connaît et apprécie à sa valeur cette grande découverte, faite par M. v. Behring en collaboration avec M.Mxitasato. Elle a ouvert une voie nouvelle et féconde aux points de vue des plus divers. M. Ehrlich (5) a su l’appliquer à la vaccination des

(I) Berliner klin. Woc/tenschr., 1890.

(■2) Ibid., t890, n<> 11.

(3) Idid., 1890, n» 48.

(4) Deulsche medicÀii. Wochenschr., 1890. ii** 49.

(3) Deutsche medicin. W ochenschr., 1891, pp. 97G et 1218.

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animaux contre les poisons végétaux, ricine, abrine et robine^, ce qui lui a permis d’établir des procédés rigoureux d’immunisation et d obtenir des résultats très importants sur l’immunité contre les toxines en général. Il a réussi en môme temps à constater que les animaux, vaccinés contre ces poisons végétaux, qui, par leur nature, se rapprochent déjà des toxines microbiennes, développent dans leur sang une propriété antitoxique des plus manifestes.

(Quelques années plus tard, la découverte des antitoxines a pu ctre étendue aux venins des serpents, ces poisons d’origine animale qui eux aussi présentent une composition chimique analogue à celle des toxines niicrol)iennes et des poisons végétaux, étudiés par M. Ehrlich. Ce sont MM. Phisalix et Bertrand (1) et M. Calmette (2) qui, indépendamment les uns des autres, trouvèrent des méthodes de vaccination contre le venin des serpents et démontrèrent l’existence de la propriété antitoxique du sang chez des animaux immunisés.

Tous ces travaux que nous venons de mentionner brièvement, ont constitué la base fondamentale de nos connaissances actuelles sur l’immunité acquise vis-à-vis des toxines.

Il serait très intéressant d’établir si les animaux inférieurs peuvent être aussi vaccinés contre les sul3stances toxiques, vis-à-vis desquelles ils sont sensibles. Malheureusement, ce problème rencontre dans son étude de très grandes difficultés. Nous avons essayé souvent de le résoudre, en nous servant de différents procédés. Les écrevisses, étant sensibles au venin des serpents et à Piclityotoxine du sérum d’anguille, nous avons tenté à plusieurs reprises de les vacciner contre ces poisons. Les résultats ont été si inconstants et même contradictoires que nous avons dû renoncer à en tirer quelque conclusion précise.

Même il est très difficile de vacciner les vertébrés inférieurs contre les poisons. On a essayé plusieurs fois dans mon laboratoire d’immuniser des grenouilles contre la toxine tétanique, mais sans succès. MM. Calmette et Déléarde (3) ont obtenu de meilleurs résultats avec l’abrine. Les grenouilles, peu sensibles à cette toxine végétale, mais loin de présenter une véritable immunité naturelle, ont pu être vaccinées contre des doses sûrement mortelles pour les témoins. Seulement, les observateurs que nous venons de citer ont dû procéder avec un grand ménagement et espacer les injections d’abrine à de longs

(1) C. r. de la Soc. de Biologie^ 1894, p. lit.

(2) Ihid.^ pp. 120, 204.

(3) Annales de l'Institut Pastew', 1896, T. X, p. 683.

IMMUNITÉ ARTIFIGIRLLR VIS-A-VIS DES TOXINES

intervalles. Le sang de leurs grenouilles vaccinées, non seulement ne s’est pas montré antitoxique vis-à-vis de l’abrine. injectée à des souris, mais a conservé pendant longtemps assez de cette toxine pour être capable d’empoisonner des souris neuves. Cette expérience })laide certainement contre l'hypothèse, d’après laquelle rimmunité acquise des grenouilles dépendrait du développement dans leurs humeurs d’im pouvoir antitoxique s[)écitique ; mais elle est incapable de trancher la question d’une façon définitive, car on pourrait toujours objecter que le sang, étant toxique pour la souris, pourrait être au contraire antitoxique pour la gi*enouille. L’antitoxine de ce sang serait seulement incapable de neutraliser toute la quantité présente d’abrine. Des nouvelles recherches sont donc nécessaires.

Môme chez des vertébrés supérieurs, la difficulté est souvent très grande pour obtenir une vaccination véritable contre les diverses toxines. Ce sont surtout les petits mammifères, qui accusent une grande sensibilité pour ces poisons, dont l’immunité artificielle est difficile à obtenir. Comme l’ont démontré MM. Vaillard et v. Behring, on peut réussir à les vacciner avec des doses croissantes de toxines non modifiées, mais cette méthode demande beaucoup de temps et est souvent dangereuse, ce qui la rend peu pratique. Les poisons qui agissent à travers le tube digestif peuvent mieux servir pour la vaccination, comme l’a démontré M. Ehrlich. Ce savant a dû renoncer à vacciner les souris par des injections sous-cutanées de ricine, à cause des escarres qui se produisaient au point inoculé. C’est alors qu’il a eu recours à la vaccination par voie buccale qui lui a donné de très bons résultats, non seulement pour la ricine, mais aussi pour l’abrine. Seulement ce mode de vaccination n’est applicable que pour un petit nombre de poisons.

On peut encore vacciner des mammifères, môme des rongeurs de laboratoire, comme lapins et cobayes, au moyen du venin des serpents non modifié, mais cette méthode est très délicate et doit être très surveillée. 11 faut commencer par de très petites doses de venin, les continuer pendant longtemps et n’augmenter la quantité de venin injecté qu’avec une progression très lente. M. Calmette (1) a modifié cette méthode, en insérant à demeure, sous la peau, un petit liàton de craie imprégné de petites quantités de venin et entouré de collodion. Dans ces conditions, le venin diffuse très lentement et d’une façon continue à travers le collodion.

(1) Le venin des serpents, 1896, p. 64.

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