CHAPITRE XII
a préconisé ce mélange eomme le meilleur moyen pour obtenir une immunisation forte et durable. Après lui, plusieurs autres observateurs, parmi lesquels je citerai MM. Pawlovsky et Maksoutow (1), Palmirsky et surtout Nikanorotl (2) se sont occupés de cette question et ont communiqué des résultats très encourageants de vaccination par cette méthode. M. v. Ileliring (3) la trouve aussi très utile dans certains cas. Ainsi il recommande, pour vacciner des cobayes contre la toxine tétanique, de les injecter avec un mélange renfermant de rantitoxiue et un excès non neutralisé de toxine. Dans ces conditions, il arrive facilement à immuniser ces petits animaux dans des cas où toutes les autres méthodes se montrent impuissantes. Mais, comme procédé général de vaccination contre les toxines, cette méthode ne s’est pas maintenue et M. Uoux (pii l’a fait essayer plusieurs fois, n’en a pas été du tout satisfait.
Cette méthode d’immunisation avec les mélanges de toxine et d’antitoxine est souvent désignée comme procédé de vaccination par les loxones. Sous ce nom, M. Ehrlich (i) a désigné d’abord un produit, développé par le bacille diphtérique dans les milieux de culture, produit moins et autrement toxique que la vraie toxine diphtérique, mais capalde de neutraliser l’antitoxine. La notion des toxones s’est présentée à M. Ehrlich à la suite de ce fait fondamental qiCil avait découvert, à savoir que, lorsqu’à un mélange non toxique de toxine et d’antitoxine diphtérique, on ajoute une et même plusieurs doses mortelles de la première, l'animal n’en soulTre pas. Pour le faire périr par l’intoxication, il est nécessaire quelquefois d’ajouter plus de 20 doses mortelles de toxine. Pour expliquer ce résultat paradoxal, M. Ehrlich s'est arrêté à la supposition que, dans les produits solubles du bacille diphtérique, il existe deux poisons : la vraie toxine qui accuse une affinité très forte pour l’antitoxine, et la toxone qui possède une avidité moindre pour ce même anticorps. Lorsqu’à un mélange inactif de produits des bacilles diphtériques et d’antitoxine, on ajoute une nouvelle quantité de ces mêmes produits, la toxine surajoutée, grâce à sa plus forte affinité, remplace la toxone de la combinaison antérieure. Il arrive donc que, dans le mélange auquel on ajoute une
(1) Zeitschrift f. Ilygiene. 1896. T. XXI, p. 48o.
(2) Sur la préparation d’un fort sérum antidiphtérique, St-Pétersbourg, 1897 (en russe).
(3) Algemeine Thérapie der Infectionskrankheiten, p. 1093.
(4) Deutsche medicin. Wochenschr., 1898, p. 697.
IMMUNITE AHTIFICIELUE ViS-A-VIS DES TOXINES
OU plusieurs doses mortelles du poison diphtérique, c’est seulement la toxone qui se trouve libre, toute la toxine étant combinée avec l'antitoxine. Or, comme la toxone n’est (jue très faiblement toxique, l'animal résiste sans éprouver aucun trouble sérieux.
M. Madsen (l) a adopté la théorie de la toxone diphtérique et a admis que cette substance n’empoisonne que lentement, ne produit ni névrose, ni perte de poils, mais provo([uc un petit œdème au point d’inoculation et des paralysies tardives. Les animaux sensibles peuvent mourir de toxones, mais jjeaucoup ])lus tard (ju’à la suite de l’empoisonnement par les toxines.
Les élèves de M. Ebrlicb ont étendu la notion des toxones à d’autres poisons bactériens. Ainsi M. Madsen (2) a décrit une toxone de cette partie du poison tétanique — la tétanolysine de M. Ebrlicb — qui dissout les globules rouges. MxM. M. Neisser et NVeebsberg (3) ont admis l’existence d’une toxone dans le poison, produit par le Staphylocoque.
M. Ebrlicb admet encore l’existence de toxu'idcs dans le poison diphtérique. Mais, tandis que la toxone est un protluit engendré par le bacille diphtérique même, les toxoïdes (protoxoïdes et syntoxoïdes) représentent la toxine modifiée en dehors de l’action du microbe. Les toxoïdes, n’étant pas toxiques, ont conservé toute leur avidité pour l’antitoxine. D’après la conception do M. Ebrlicb, la molécule de toxine, sous 1 influence de divers facteurs, perd facilement son groupement toxi(jue, capable d’empoisonner l’organisme, ou groupement loxophore doni en conservant son groupement haptophorp, c’est-à-dire celui qui se combine avec l’antitoxine. Les toxoïdes représenteraient donc ce groupement baptopborc de la toxine diphtérique. Sans être nuisibles aux animaux, les toxoïdes seraient capables de neutraliser l’antitoxine et de provocpicr dans l’organisme la formation de cet anticorps. Dans les essais par la méthode de M.Dal>ès et des auteurs russes que nous avons mentionnés, il y aurait donc, d’après l’avis de M. Ebrlicb et de son école, immunisation par les toxoïdes.
Mais les toxones sont aussi capal)lcs de vacciner contre la toxine et la toxone et de donner lieu à la production d’une antitoxine diphtérique, active contre ces deux poisons. C’est ce qu’affirment MM. xMad-
(1) Zeitschrift filr llygieyie, 1897. T. XXIV, p. 42ü.
(2) Annales de l'Institut Pasteur, 1899. T. XIII, pp. SG8, 801.
(3) Zeitschrift f. Ihjgiene, 1901. T. XXXVI, p. 323.
CriAlMTRE XII
seii (1) et Dreyer (2), d'après une communication de ce dernier, faite au Cong'rès international de médecine de Paris.
A Taide des différents procédés que nous avons décrits sommairement, on obtient une véritable immunité acquise contre les divers poisons bactériens et végétaux et les venins. Au contraire avec les méthodes de vaccination que nous avons mentionnées dans le huitième chapitre et qui confèrent une immunité solide contre les microbes, on n’arrive pas à constater, chez les animaux vaccinés, une résistance contre les toxines correspondantes, plus grande que chez les animaux non vaccinés, témoins. Les animaux, si bien vaccinés contre certains microbes qu’ils supportaient sans danger des doses énormes de culture, ne devenaient pas pour cela capables de résister à la dose minima mortelle du poison. On est donc arrivé à cette opinion que rimmuuité contre les toxines ne pouvait être obtenue que vis-à-vis de quelques-unes de leurs espèces. C’est pourquoi il faut considérer comme un pas imporlant en avant la tentative de M. v. Behring pour obtenir une immunisation véritable contre la toxine cholérique. Avant lui, on avait souvent et très solidement vacciné diverses espèces animales contre le vibrion cholérique, mais justement ces animaux, même les mieux vaccinés, ne résistaient point à la toxine cholérique. M. V. Behring a suggéré à son élève M. Bansom (3), l’idée d’immuniser des cobayes, non pas avec des cultures microbiennes vivantes ou tuées, comme cela se faisait le plus souvent avant lui, mais exclusivement avec des liquides de cultures, débarrassées des vibrions par filtration. Il a fallu, pour atteindre le but, préparer des liquides assez actifs pour empoisonner sûrement les cobayes témoins, non vaccinés. Les résultats de ces recherches confirmèrent la prévision, de sorte que M. Bansom s’est trouvé bientôt en possession de cobayes, bien vaccinés contre le poison cholérique. Seulement il se trompa en supposant que, dans tous les cas d’immunité acciuise vis-à-vis du vibrion de Koch, il s’agissait toujours au fond d’une immunité purement antitoxique. Un travail exécuté à l’Institut Pasteur (4), tout en confirmant tes faits découverts par M. Bansom, a conduit à des résultats différents
(1) C. r. du Congrès international de Médecine de Paris. Section de baclériologie et parasitologie, 1901, p. 40.
('2) Ibid., p. 45 ; Zeitschrift /'. Ilygiene, 1901. T. XXXVII, p. 250.
(3) Deutsche medicin. Wochenschr., 1895, n» 2p.
(4) Annales de V Institut Pasteur, 1890. T. X, p. 257. Metchnikolt, Roux et Salimbeni : Toxine et antitoxine cholériques.
IMMUNITÉ ARTIFICIULLE VIS-A-VIS DES TOXINES
au point de vue de leui* iiiterprélation. 11 a été démontré dans ce travail que riinmunité vis-à-vis du vibrion n’est nullement basée sur une résistance contre sa toxine et qu'il s’agit de deux immunités acquises bien dill'érentes. La vaccination ({ue l'on obtient avec les coi“[)S microl)iens ne procure l’état réfractaire (jue contre l’infection parle vibrion vivant, sans la moindre résistance vis-à-vis de la toxine. L'immunité au contraire qui est conférée par l'injection de produits solubles, débarrassés de microbes, est dirigée non-seulement contre la toxine choléri(jue, mais aussi contre l’infection vibrionienne. Lorsqu’on vaccine un animal avec des cultures entières ou même seulement avec des corps de vibrions, on introduit dans l’organisme traité de la toxine cholérique, mais celle-ci devient dans ces conditions incapable de provoquer l’iinnumité antitoxique. On dirait que la présence des vibrions constitue (juelque obstacle pour la production de cette immunité.
Hientôl après, M. A. Wassermann ( I ) a pu démontrer que la même règle s’a[)[)li(juc également au bacille pyocyani(jue. Avec des cultures entières de ce microbe, il a obtenu chez les cobaves une immunité exclusivement contre l'infection, tandis qu’avec des cultures en milieu liquide, débarrassées de bacilles, il a pu vacciner ses animaux et contre la toxine pyocyanique, et aussi contre la péritonite infectieuse produite par le microbe vivant. La même immunité double a pu être obtenue chez des animaux de laboratoire vis-à-vis du bacille ty[)hiquc et de quelques autres bactéries.
Lorsqu’on soumet les animaux aux différents procédés de vaccination contre les toxines, on observe la manifestation de certains phénomènes plus ou moins constants, parmi lesquels il faut signaler avant tout l'ascension de la température, la réaction locale et les modilications des humeurs.
La fièvre est un symptôme très général dans le cours de la vaccination des mammifères. L’hyperthermie s'observe [)res(|ue toujours à la suite de l’injection des toxines. Elle est très variable dans sa durée et dans son intensité, et ne peut servir d’indicateur du résultat de la vaccination. Sous ce rapport, on a signalé des différences si grandes qu'il a fallu renoncer à établir des lois générales.
La réaction locale est aussi un phénomène qui s’observe très fréquemment pendant la vaccination. M. v. Behring (2) a porté sur lui une grande attention. Il a constaté, avec scs collaltorateurs, que
(1) Zeitschrift f. Hi/f/iene, 1896. T. X.XII, p. 31”2.
(2) Allyemeine Thérapie der In fectionsUrankheiten, 1052.
GHAIMTRE XII
les chevaux neufs auxquels on in jecte sous la peau des doses petites ou grandes de toxine tétanique, ne présentent aucune exsudation au point d’inoculation. Les chevaux qui meurent à la suite d’une intoxication tétanique ou ceux qui en guérissent, se comportent à ce point de vue de la même façon. Au contraire, chez des chevaux qui sont en cours de vaccination et qui sont périodi(piement soumis aux doses croissantes delà toxine, la tuméfaction à l'endroit de rinjection ne fait jamais défaut. M. v. Behring attribue cette ditférence à l’insensibilité primordiale au [>oison tétanique des éléments vivants quicommandent l’exsudation dans le tissu sous-cutané, (ie n’est qu’au cours de la vaccination que ces cellules deviennent sensibles et capables de manifester une réaction visible. fSous pensons qu’il est plus vraiseml)lable d’expli(pier cette diüérence parle changement de la chimiotaxie négative des divers éléments qui contribuent à la réaction inflammatoire exsudative, en chimiotaxie positive. Les cellules ne réagissent pas au début, non pas parce qu’elles n’étaient pas sensibles à la toxine, mais plutôt parce qu'elles l’étaient trop. Au cours de la vaccination, elles se sont assez accoutumées au poison pour pouvoir manifester leur réaction intlammatoire normale. Cette explication s’harmonise mieux avec le fait que, pendant la période des vaccinations en général et de la vaccination contre les toxines en particulier, le sang présente le plus souvent une hyperleucocytose plus ou moins nette. Or, nous savons bien que ce phénomène d’hyperleucocytose estime des manifestations les plus saisissables de la chimiotaxie positive des globules blancs. 11 est vrai que, par rapport à cette réaction au cours de la vaccination, l’opinion des observateurs n’est pas unanime. M. Besredka (1), à la suite d’un travail sur ce sujet, s’est exprimé d'une façon très précise. «Au cours d’une immunisation contre la toxine diphtérique — dit-il — on observe toujours une réaction notable chez la chèvre, soit au début, soit à un stade avancé de la période des injections, et surtout dans les premières heures qui suivent celles-ci » (p. 322). MM. Nicolas et P. Courmont (2) ont publié un mémoire dans lequel ils soutiennent cette thèse quel hypcrleucocytose « n’est pas nécessaire pour l’immunisation ». Cependant, dans le récit de leurs expériences qui ont été exécutées sur des chevaux vaccinés contre la toxine diphtérique, on voit bien que le nombre des globules blancs s’est trouvé souvent sensiblement augmenté. De plus, ils ont plusieurs fois signalé la
(1) Annales de l'Institut Pasteur, t898. ï. Xll, p. 318.
(2) Archives de médecine expérimentale, 1897. 1. IX, p. 770.
IMMUNITÉ ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
foiMiiatioii au point d’inoculation de tumcncs qui ont abouti même à la suppuration. Dans ccs conditions, il n'est pas possible de nier la réaction vaccinale de la part des leucocytes. Plus tard, MM. Xicolas, l*. Courmont et l‘rat (l i ont publié un second travail sur le même sujet, dans leijuel ils essaient de confirmer leui* o[)inion sur rinutilité de I byperleucocylose pour la vaccination contre le [)oison tle la di[)li!érie. Ils donnent des détails de leurs ex[)éricnces sur plusieurs espèces animales et insistent beaucoup sur les conditions dans lescjuclles ils n’ont pas observé d hyperleucocytose. « Les doses de début ont toujours été e.xtrêineinent faibles et additionnées de solution de Lug'ol poni' les atténuer; ce n’est (jue très progressivement (|ue nous avons atteint des doses [dus foidi's, car c ost là une des conditions indispensa/des pour éviter les varialwns leucociftaires^ tout en obtenatit une bonne et rapide immunisation » (/. c. p. 974). Ces précautions partienlières (pii doivent être prises pour éviter l'hvqierlcucocytose, démontrent bien ([lie ce phénomène se produit le jilus souvent au cours de la vaccination. Il est tout naturel qu’en progressant très lentement, avec des petites doses de toxine, on puisse arriver à diminuer ou même supprimer l’afflux des leucocytes ; mais ce fait ne jieut nullement iiiüriner l’importance de la réaction leucocytaire dans la vaccination. Seulement, dans ces cas [larticnlicrs, cette réaction [leut se faire sans que le nombre de leucocytes soit sensiblement augmenté dans le sang. En lisant les détails des expériences des savants lyonnais, on s’assure que, malgré toutes leurs précautions, ils n’ont pas pu éviter l’hyperleucocytose de se produire. Ainsi, dans tous leurs exemples, où ils ont eu soin de compter les leucocytes plusieurs fois par jour, il s’est manifesté une augmentation incontestable de ces cellules. 11 y a lieu de rappeler encore que i\IM. Salonionsen etMadsen, dans Thistoire de leur cheval immunisé contre la toxine di[)htérique, signalent la fréquence des tuméfactions et même des abcès. Dans la plupart des cas, le pus était stérile, ce qui rend [)robable que les globules blancs s’étaient accumulés au point d’inoculation à la suite d’une influence exercée par la toxine diphtériijue.
Le changement de beaucoup le plus important et le plus remarquable (jue l’on rencontre chez les animaux vaccinés contre les toxines et les venins, consiste dans le pouvoir antitoxique de leur sang et des humeurs en général. Ce fait a été pour la première fois, comme nous le
(I) Journal de physiologie et de pathologie générales, 1900. T. II, p. 973.
savons déjà, démontré par MM. lîeliring' et Kitasato (1) pour le sang’ de lapins imnumisés contre le tétanos. Le sang entier ou bien le sérum sanguin mélangé avec une quantité de toxine tétanique plus que suffisante pour provoquer f empoisonnement mortel, empêche l’éclosion de la maladie chez les animaux auxquels on injecte le mélange. Dans leurs premières recherches, MM. Behring et Kitasato maintenaient les mélanges en contact m pendant 24 heures, avant d’en injecter à des animaux d’épreuve. Plus tard, ils ont établi que ce contact prolongé en dehors de l’organisme était inutile et qu’on pouvait obtenir de bons résultats en injectant simultanément le sérum des animaux vaccinés et la toxine, et même en les injectant en différents points du corps. Cette découverte a été aussitôt après appliquée par leurs auteurs à la diphtérie et confirmée pour les deux intoxications par un ii’rand nombre d’observateurs.
Pendant quelque temps, on s’est contenté de vacciner des petits animaux de laboratoire et d’établir le pouvoir antitoxique de leur sérum sanguin ; plus tard, on a commencé à vacciner des grandes espèces, notamment des chevaux, dans le but d’obtenir de grandes quantités de sérums antitétanique et antidiphtérique pour l’usage médical. Au cours de ces travaux, on a pu établir les caractères principaux des humeurs antitoxiques. On a voulu isoler du sérum sanguin la substance antitoxique pour la débarrasser de tout mélange inutile et inactif, dans le but de n’employer que l’antitoxine aussi pure que possible. Mais bientôt on a dû renoncer à ce projet, car on a reconnu l’impossibilité de réaliser cet isolement. L’antitoxine est une substance non cristallisable, de composition chimique inconnue, et qui adhère
intimement aux substances albuminoïdes du sérum. On la considère
le plus souvent comme appartenant aussi au même groupe de corps, mais sans pouvoir prouver cette opinion d’une façon suftisaiite. M. V. Behring (2) (jui a étudié cette question en collaboration avec Knorr, nie formellement la nature allîuminoïde de l’antitoxine tétanique. Après avoir constaté que cette substance, lorsqu'on soumet le sérum antitétanique à la dialyse, passe à travers la membrane dialysante, ces savants ont vainement cherché à produire les réactions caractéristiques des albuminoïdes dans le liquide dialysé. Il faut bien dire que ce résultat négatif n’est pas suffisant pour nier la nature
(I) Deutsche medicinische Wochenschrift, 1890, n® 49, p. 1113.
pi) Die pruklischen Ziele der lUutserumtherapie, Leipzig, 1892, p. 32.
IMMUNITI*: ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
albuminoïde de raiititoxhie. Lorsque M. Nciicki et Mme Siei)er M) ont essayé de produire les réactions des substances albuminoïdes avec le suc digestif de Ncpenthns (la plante insectivore bien connue) leur résultat était aussi nul ; mais, après la concentration du suc dans le vide, il a aussitôt donné la réaction caractéristique avec l’acide nitrique, aussi bien qu’avec l’acide acétique, le ferrocyanure de potassium et le réactif de ’\lillon.
Les substances antitoxiques des sérums peuvent être précipitées avec les globulines et se distinguent en g-énéral par une assez grande résistance vis-à-vis des inthiences physiques et chimiques. Sous ce rapport, elles se rattachent aux agglutinines, aux fixateurs et aux précipitines, dont nous avons parlé ailleurs, et se distinguent très nettement des cytases. Les antitoxines résistent bien aux températures (]ui détruisent les cytases et ne sont altérées qu’au delà de GOMiS". Les antitoxines sont plus stables que les toxines délicates du tétanos et de la diphtérie, mais elles sont plus faciles à altérer que les toxines du choléra, du bacille pyocyanique et les venins. Gardées à l’état sec, dans le résidu des sérums évaporés et à l’abri de la lumière et de l’air, les antitoxines se conservent pendant très longtemps sans s'aüàililir d’une façon notable. Cette proj)riété est très importante dans la prati({ue.
Les antitoxines, ressemblant sous ce rapport aussi aux fixateurs et aux agglutinines, sont des substances humorales dans le sens le plus strict du mot. Elles se trouvent non seulement dans des sérums préparés, mais abondent aussi dans le [)lasma du sang circulant, ainsi (jue dans les [)lasmasde la lymphe et des exsudais. MM. Yaillard et Houx (^2) ont constaté (]ue la sérosité, limpide et piivée d’éléments cellulaires, t1e Tœdème provoqué chez des la[)ins vaccinés contre la toxine tétanique par le ralentissement de la circulation, est aussi antitoxi(pic que le sang. Mémo rhumeur aqueuse d'un animal très fortement immunisé est antitoxi(pi(î, ({uoicpie à un plus faible degré. Par contre, la salive et l’urine manifestent un pouvoir antitoxi(|ue très petit, môme (piand elles proviennent d'animaux liyperimmunisés contre la toxine tétani(jue. Le lait, comme l’a démontré d'abord .AI. l^]hrlich pd), est àssez riche en antitoxine, (pioique beaucoup moins que le sang. D’après l'évaluation de AIM. Ehrlicb et 'Wassermann ( i), chez le meme animal
(1) Zeitschrift f. physiologische Chemie, 1901. T. X.XXIl, p. 318.
(2) Annales de l'Institut Pasteur, 1893. T. VU, p. 81.
(3) Zeitschrift f. Hygiene, 1892. T. XII, p, 183.
(4) Ihid., m'i. T. XVIII, p.248.
GHAPITHE XII
immunisé, le lait reiifeniic quinze à trente fois moins d’antitoxines diplitéri(]ue et tétanique que le sang. Le j)us s'esi montré toujours moins antitoxique que le sang et le sérum sanguin. D’après MM. Uoux et Vaillard (/. c. p. 82), le pus de leurs lapins, vaccinés contre la toxine tétanique, a été six à huit fois moins (anlitoxicpie que le sérum du sang. Chez le cheval anfidi{)htérique de MM. Salomonsen et Madsen (l),le sédiment cellulaire du pus a été à peu près deux fois moins antitoxique que le sang.
Pour développer la propriété antitoxique dans les humeurs, les animaux n’ont pas besoin d’appartenir à des espèces sensibles à la toxine correspondante. Les animaux les plus réfractaires de leur nature aux poisons de la diphtérie et du tétanos sont aussi capables de produire des antitoxines. M. Vaillard (2) a établi ce fait pour la poule. Cet oiseau, naturellement réfractaire au tétanos, acquiert le plus souvent un pouvoir antitétanique du sang très manifeste après avoir subi une ou plusieurs injections de toxine tétanique. M. Vaillard a observé que, chez des poules ainsi traitées, à un moment où les humeurs sont antitoxiques, le blanc de l’œuf ne l’est pas. L’antitoxine ne passe donc pas dans cette sécrétion nutritive, comme elle passe dans le lait chez les mammifères. D’un autre côté, comme ceci a été établi par M. F. Kleinperer (3), le vitellus de l’œuf des poules traitées avec de la toxine tétanique, acquiert au bout de quelque temps une propriété antitoxique des plus nettes.
Les antitoxines qui font surtout partie des hunieui*s et ne se rencontrent que peu dans les cellules, exercent une action sur les toxines. Mais quelle est la nature de cette action ? On a beaucoup étudié et discuté cette question qui présente une très grande im[)ortance pour le problème général de l’immimité acquise contre les toxines. Dans son premier mémoire rédigé avec M. Kitasato, M. v. Dehring (D. med. Woch.^ 1890, p. 1113) formule sa première thèse de la hu^.on suivante :
(( le sang de lapin, immunisé contre le tétanos, possède la propriété de détruire la toxine tétanique », Cette idée de destruction qui enlèverait tout pouvoir toxique au poison, se présentait tout naturellement à l’esprit et fut aussitôt acceptée par un grand nombre de savants. Mais des
(1) Annales de VhutiUit Pasteur, 1897. T. XI, p. H24.
(2) C. r. de la Soc. de Bioloqie, 1891, p. 462 et Annales de riiistüut Pasteur, 4892. T. VI, p 229.
(3) Archiü f. experimentelle Pathologie, 1893. T. XXI, p. 371.
(4) Berliner klin. Wochenschr., 1893, p. 1266.
IMMÜNITÉ ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
faits nombreux s'aceiiimilôreut dans la scioiico qui ne permirent plus d’admettre la destruction réelle des toxines par les antitoxines. Tizzoni a été un des premiers à signaler certaines contradictions entre la théorie de la destruction et les [)hénomènes (pii se produisent chez des animaux injectés avec de la toxine et de rantitoxine tétani(pie. Indépendamment de lui, M. Iluclmerd ) apporta des faits nouveaux (pii ramenèrent à conclure (pie rantitoxine, au lieu d’agir directement sur la toxine, exerce son intluence exclusivement sur les éléments vivants de l’org-anisme, les préservant contre l'intoxication. Parmi les arguments mis en avant par le savant munichois, le principal est tiré de l’action dilférente des mélanges de toxine tétanique et de sérum antitétanique sur les diverses es[)èccs animales. On a bien établi (pie le cobaye est plus sensible an tétanos que la souris. Pour jiroduire renipoisonncment mortel avec la loxinc tétanirpic, il faut une (piantité absolue plus grande de toxine pour le cobaye que pour la souris. Mais si l’on tient compte du poids de ces animaux, les conditions changent totalement. Ainsi, pour donner le tétanos mortel à un coiiaye qui pèse vingt fois plus qu’une souris, il suffit d’injecter au premier une dose tout au plus dix fois plus grande ({uc celle ([ui est nécessaire pour [iroduire l’intoxication mortelle chez la souris. M. Buchner prépare un mélange de toxine tétanique et de sérum antitétanique qui, chez la souris, ne produit aucun phénomène tétaniipie ou bien ne provoijue que des symptômes faibles et passagers. D’après la théorie de l’action directe, on devrait admettre ([uo dans ce mélange la toxine est totalement ou presque entièrement neutralisée par l’antitoxine du sérum. Mais lorsque M. Buchner injecte à des cobayes la mémo quantité de mélange, sans l’augmenter en proportion du poids plus grand (le ces animaux, il leur donne un tétanos des plus marqués. Il est donc resté dans le mélange une (juantité suffisante de toxine libre, dont l’action tétanigène est révélée par le cobaye, espèce animale plus sensilde (pie la souris. Cette expérience de M. Duchner a été vérifiée par plusieurs observateurs. MM. Houx et Vaillard (2) en réalisèrent d’autres qui plaident dans le meme sens. Le meme mélange de toxine tétani(pie et de sérum spécifique qui est supporté sans le moindre trouble par des cobayes normaux, donne le tétanos typique à d’autres cobayes de môme poids, ayant les meilleures apparences de santé, mais (pii ont été immunisés (juelque temps auparavant contre
(1) Münchener medic. Wocheyischr . , I8f)3, p. 480.
(2) Aimales de /'Institut Pasteur, 1804. T. VIII, p. T'24.
CHAPIÏRh: xir
le vibrion do ^iassaoiiah. Dans une autre série d’expériences, ils ont injecté à des cobayes une quantité très grande de sérum antitétanique « capaljlo de les immuniser des milliers de fois » et, peu de temps après, une dose mortelle de toxine tétanique. Les cobayes normaux ont parfaitement résisté à cette épreuve, tandis que plusieurs cobayes aux(juels on injectait encore des produits d’autres microbes, ont pris le tétanos. Des faits analogues ont pu être recueillis avec des mélang'es de toxine diphtérique et de sérum antidiphtérique, M. Koux conclut de ces données « que les antitoxines agissent sur les cellules». Contre la supposition de la destruction des toxines par les antitoxines,
il invot|ue encore l’influence du chauffage sur les mélanges de ces deux substances. M. Cahnette (1 ) a exécuté, sous rins])iration et dans le laboratoire de M. Roux, des expériences sur le sérum antivenimeux. Son mélange avec le venin des serpents eu proportion telle que ce poison devienne inactif récupère sa toxicité après un chauffage à 68“ pendant cinq minutes. Injecté à un animal neuf, celui-ci succombe comme s’il avait reçu le venin pur. Par le chautfage à 68®, le sérum a perdu tout son pouvoir antitoxique sur le venin et ce dernier, qui n’est modifiable qu’à une température beaucoup plus élevée, est resté intact. Un résultat semblable a été obtenu plus tard par M. Wassermann (2) dans ses expériences avec la toxine pyocyanique. Ce poison résiste à des températures encore plus élevées que le venin des serpents, tandis que l’antitoxine du sérum est détruite dans les mômes conditions que les autres antitoxines. Profitant de ces particularités, M. Wassermann a fait bouillir le mélange de toxine pyocyanique et de sérum antitoxique, en ayant soin de le diluer préalablement avec deux volumes d’eau distillée. Ce mélange qui, sans être chaulle, était tout à fait inoffensif pour les cobayes, est redevenu un poison mortel après la destruction de l’antitoxine.
Ces expériences ont bien prouvé que, dans l’action de l’antitoxine sur la toxine, il ne peut plus être question d’une véritable destruction de celle-ci, opinion qui du reste a été acceptée par MM. v. Rehring et Ehrlich eux-mêmes. Mais, comme l’a dit déjà M. Roux au Congrès international de Budapest, en 1894, la manifestation de l’aclioii toxique du venin après le chauffage de son mélange avec l’antitoxine, peut être conciliée avec l’idée que la combinaison entre les deux substances, si elle se produit, doit être bien instable. Cette
(1) Le venin des serpents, p. .^8.
Zeitschrift f. Hygiène, 1896. T. XXII, p. 263.
IMMÜNITÉ ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
meme réflexion peut être appli(|iiée à rexpéricnce de M. Wassermann. Aussi actuellement la très grande majorité des savants, sinon tous, admettent ([ue l antitoxine se combine avec la toxine en une substance inotlensive et instable (jui peut être décomposée par la chaleur et par d’autres facteurs. Les recherches sur l’action des antitoxines in vitro ont exercé une très grande influence sur cette opinion.
Déjà, les expériences de MM. Denys et van de A'eldc (1 ) plaidaient pour raction directe de certaines antitoxines. Ces observateurs ont constaté que le sérum des animaux vaccinés contre le staphylocoque, est capable de neutraliser in vitro une toxine particulière <jue M. van de Vcldc a désignée sous le nom de lencocidine. Ajoutée à une goutte d'exsudat de lapin, cette leucocidine détruit au bout de peu de temps les globules blancs, en dissolvant le contenu cellulaire, mais en respectant le noyau, l'ih bien, lorsque MM. Denys et van de Velde préparaient i/t vitro des mélanges de leucocytes, de leucocidine et de sérum antileucocidique, les globules blancs se conservaient à l’état normal pendant un temps très long. La leucocidine était donc empêchée dans son action par rintluence directe de l’antitoxine correspondante. Ces faits ont été confirmés par M. Bail (*2i et par d’autres observateurs et étendus même à quehjues autres toxines microbiennes. Ainsi le bacille pyocyanicpie produit aussi une leucocidine qui tue les globules blancs et dissout leur contenu (3). Dans le but de faciliter les expériences a'vec ces poisons leucocytaires et les sérums antitoxiques correspondants, MM. M. Neisser et àà cchsberg (4), de l’Institut de théra[)ie expérimentale de Francfort, ont inventé un procédé (pii permet d’observer les phénomènes de destrnetion des leucocytes et du pouvoir antitoxiipie dans des tubes à essai, sans avoir recours à l’examen microscopi(|ue. Ils ont ajq)li<jué dans ce but la donnée, fournie à la science par M. Ehrlich, rpic les éléments figurés vivants réduisent le bien de méthylène et, en lui ciupruntant son oxvgènc, le décolorent. On introduit donc dans des tubes, des leucocytes des exsudats aseptiijues et on verse dessus une solution faible (2 Vq) de bleu de méthylène. Four enqu'eher la réoxydation de cette matière colorante par l'oxygène de l'air, on couvre la
(1) La Cellule, 1806. T. XI, p. 3.69. Annales de l'bistilat Pasteur, 1886. T. X, p. 380.
(2) Archiü f. lli/f/iene, 1897. T. XXX, p.3'<9.
(3) Gheorghievvsky, Annales de l'Institut Pasteur, 1899. T. Xlll, p. 299.
(l) Zeitschrift /'. Hi/f/iene, 1901. T. XXX\I, p. 330.