CHAPITRE XII
surface du liquide avec une couche de paraffine liquide. Si les leucocytes sont vivants, la couche inférieure du l)leu se décolore au bout de peu de temps (à peu près en deuv heures) ; lorsque ces globules sont tués, la décoloration ne se fait plus. En ajoutant au mélange de leucocytes et de matière colorante de la leucocidine seule ou additionnée de sérum antileucocidi(pug on peut non seulement observer à l’œil un les phénomènes qui se passent dans ces cas, mais encore se rendre compte des pro[)ortions (piantitatives de poison et de contrepoison.
Tontes ces recherches ne laissent aucun doute que l’antitoxine agit directement sur la leucocidine. Des faits analogues ont été constatés vis-à-vis de quelques autres poisons organiques et leurs antitoxines. Peu de temps après la découverte de l’antileucocidine par MM. Deiiys et van de Velde, Kanthack a fait une communication à la Société physiologique de Londres et a montré des tubes dans lesquels l’action coagulante du venin de Cobra sur le sang avait été empêchée par le sérum antivenimeux. Mais de toutes les expériences, faites pour prouver l’action directe de rantitoxine sur la toxine, c’est celle de M. Ehrlich (1) qui a joué le rôle le plus important dans l’étude de cette question. M. Ehrlich a fixé son attention sur la ricine qui, d’après les recherches de M. Robert, a la propriété d’agglutiner les globules rouges du sang défibriné. On peut facilement observer ce phénomène in vitro. Dans des tubes, fenfermant des hématies, l’addition de la ricine agglutine ces globules en amas et les fait tomber au fond, laissant surnager un liquide clair. Après avoir ajouté des quantités croissantes de sérum antiricique à des tubes qui contenaient du sang liquide et de la ricine, M. Ehrlich a pu constater que des petites quantités d’antiricine retardaient seulement la précipitation des globules ronges, tandis (pie des doses plus grandes l’empêchaient totalement de se produire. Après avoir étudié les pi'oportions de la ricine et de son antidote, nécessaires pour relarder et empêcher Tempoisonnement mortel des animaux, M. Ehrlich a été frappé du parallélisme qui s’est manifesté entre l’action de l’antitoxine dans l’organisme vivant et dans des tubes à essai.
L’étude des anticytotoxines, dont nous avons parlé dans le cinquième chapitre, a fourni une occasion nouvelle pour l’observation de l’action des antitoxines in vitro. Ce furent d’abord MM. Camus
(1) Fortschritte d. Medicin.., 1897. T. XV, p. 41.
IMMUNIÏK ARTIFICIKLLR VIS-A-VIS DES TOXINES
et (rley et \I. II. Kossel qui la constatèrent in vitro pour le sérum antitoxi(jue contre Tichtyotoxine dn sérum (ranguilles. Depuis, ce phénomène a été à maintes reprises étudié sur les antiliémolysines et les antispermotoxines. Les sérums antidiastasi(|ues agissent également U) vitro et comme leur ell'et peut èti*e démontré sur les ferments solubles mis en contact avec des cor[)s inorganisés, tels (pie la gélatine et la caséine, le caractère purement cliimi(pie de la réaction n’en ressort cpie plus complètement. Ce sont MM. v. Dungeriq Briot et Morgenrolli cpii ont fourni des données précises à ce sujet.
ÎMM. C. J. Martin et Cherry (1) ont employé une méthode diiférente pour démontrer l'action directe des antitoxines sur des toxines qui manitestent leur pouvoii* toxicjue sur l’organisme. Ils ont choisi le venin de serpent, dont ils ont préparé des mélanges avec du sérum antivenimeux. Ces mélanges ont été filtrés sous grande pression, à travers une couche de gélatine, dans la supposition ({ue, si le venin et rantitoxinc n’étaient pas combinés chimi(piement, le preiniei- seulement, gi*:\ce à ses molécules beaucoup [ilus petites que celles de Lantivenin, pourrait [lasser dans le liquide liltré. Celui-ci devrait, dans ces conditions, posséder un [louvoir toxitpie pour les animaux,* alors cpie le mélange, ein[)loyc pour la filtration, en était dé[)ourvu. MM. Martin et Cherry laissaient le venin et le sérum antitoxi(pie en contact pendant des périodes de temps variables, avant de filtrer les mélanges. A la suite d’une série d’expériences exécutées dans cet ordre d’idees, ils ont constaté (jue le produit de la tiltration, faite a[H*ès (piehjues minutes de contact entre les deux substances, était manifestement toxitpie; tandis (pie le tilti*at, obtenu après un contact d’nnc demi-heure, était absolument inolfcnsif. Do ces (hinnées, les auteurs anglais concluent (pie l’antitoxine entre en combinaison chimique avec le venin et (|ue cette combinaison ne se fait pas instantanément, mais demande une certaine période de tenqis pour s accomplir.
l‘m dehors du temps, d’autres facteurs iniluent également sur la combinaison entre les toxines et les antitoxines, comme ceci résulte des travaux de ^l. Lhrlich (2) et de Ivnorr (8). Ces observateurs ont constaté (pie l’antitoxine neutralise la toxine pins lentement dans des solutions diluées (pie dans des milieux plus concentrés. C’est pour-
(1) Prncerdinfjs of the lîojjal Soctet;/, I89.S. T. lAllI, p. 423.
(2) h'liniscttes Jatirtjuch, 1897. T. VI, p. I.'î.
(3) FortschriiCe (l. Jledicin., 1897. T. XV, p. G.37 et Münchener medic. tI7;chenschr., 1898, p. 321.
GiiAPrrHE XII
quoi, lorsqu’on injecte à des animaux des solutions trop faibles, la toxine peut manifester son action avant d’etre neutralisée par l’antitoxine, ce qni peut amener à des conclusions erronées D’un autre côté, d'après les données fournies par les memes savants, la température exerce aussi une intluence sui* la combinaison. L’abaissement de la température ralentit, tandis que son élévation accélère la neutralisation dos toxines par les antitoxines. Insistant sur le caractère purement chimicjue de la combinaison entre ces deux substances, M. Ehrlich et Ivnorr mettent en avant ce fait que cette combinaison, dans les cas où il s’agit d'une neutralisation complète de la toxine, suit rigoureusement la loi des doses multiples, c’est-à-dire que pour rendre inolfensive une dose cent fois plus grande de toxine, il suffit de prendre une quantité juste autant de fois plus forte d’antitoxine.
Toute la série de faits que nous venons de résumer démontre bien que les antitoxines peuvent agir directement sur les toxines. )[ais comment peut-on concilier ce résultat avec les données, exposées plus haut, d’après lesquelles il faut admettre l’influence non moins réelle de l’organisme vivant sur l’intoxication par les mélanges des antitoxines avec les toxines ? Knorr (1) a essayé d’abord de diminuer l’importance des faits rapportés par MM. Buchner et Boux. 11 pensait que l’injection de mélanges, faits avec des doses très grandes de toxine tétanique (20.000 fois la dose minima mortelle) et des quantités correspondantes de sérum antitétanique, amenait le même effet chez les cobayes et les souris, en contradiction avec 1 affirmation de M. Buchner. En modifiant la quantité d’antitoxine, il rendait le mélange également inoffensif ou également toxique pour ces deux espèces. Mais les données, communiquées par Knorr, suffisent déjà pour empêcher d accepter sa conclusion. Dans ses expériences, comme dans celles de M. Buchner, les cobayes manifestaient en ellet une sensibilité plus grande et mouraient avec des mélanges qui ne provoquaient chez les souris qu’un tétanos do moyenne intensité.
On a essayé encore d’expliquer rex[)érience de M. Buchner en admettant que les mélanges, mortels [lour le cobaye et inottensifs pour la souris, devaient leur action toxi(pie à la présence de la toxone tétanique et non à celle du véritable jioison du tétanos, de la tétanospasniine. Cette notion des toxones, comme nous l’avons dit plus haut, a été introduite dans la science par àl. Ehrlich à la suite de scs
(I) Eæperimentelle Untersuchungen üher die Grencen cler Heilungsmoglich- Ueit des Tetamis, M.irburg, t89o, pp. IL -I.
IMMUNITE ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
recherches ingénieuses sur la C(3nstitution du poison diphtéric|iie. Seulement, comme les toxones doivent agir autrement (pie les toxines, on ne pourrait attribuer à leur action (jue les cas où les cobayes mouraient sans présenter de symptômes typiipies du vrai tétanos, c’est-àdire sans contractures. Or, dans les expériences de M. Ituchner, ces animaux, injectés avec les memes mélanges (juc les souris, succombaientdans une projiortion beaucoup plus grande (jue ces dernit*reset manifestaient la raideur tétanicjue caracléristiipic. Mais, meme dans le cas où il aurait été possible d'allribucr la mort des cobayes à une intoxication jiar la toxone, cette donnée ne pourrait rien changer au résultat général. Les toxones sont, d’a[)i*('‘S M Elii-lich, élaborées par les microbes dans les milieux de culture et font partie intégrante des poisons microbiens naturels. D’un autre côté, les toxones sont capables d’ètrc neutralisées par les sérums antitoxitpics. Si donc, malgré la môme (piantité de toxones et d’antitoxine dans les mélanges, ceux-ci deviennent plus toxicpies pour le cobaye cpie [)Our la souris, cela prouve qu'il doit se passer quehpic chose de particulier dans Torganisme [)our renverser les conditions de toxicité.
M. Weigert ( l) accepte la réalité de l’expérience de M. Buchner, qui ne peut plus être niée, mais Lexplicpie par la sup[)osition d’une substance dans l’organisme, ayant une très grande affinité j)Our la toxine. Cette substance serait eapable de décomposer la combinaison inolfensive de l’antitoxine avec la toxine, tout à fait eomme la chaleur dans les expériences, relatées j)lus haut, de MM. Calniette et Wassermann. Dans les deux cas, la toxine deviendrait libre pour exercer son action nocive. Cette hypothèse est très probable, car elle répond à l’observation directe, mais elle nécessite justement Lacceptation de quelque phénomène nouveau qui se produit non pas i)i vitro, mais dans l’organisme vivant et qui évolue d’une façon très dilFérente chez le cobaye et chez la souris. -
11 est très diflicile de se rendre compte, dans l’état imparfait de nos connaissances, des conditions précises qui doivent intervenir dans rorganisme du cobaye pour faire agir la toxine tétanique dans un mélange avec rantitoxine qui est beaucoup plus inotlénsif [)our la souris. Mais, pour satisfaire l’esprit qui cherche à concevoir ces phénomènes complexes, il est utile de citer un autre exemple d’action antitoxique où certains facteurs se distinguent par leur simplicité.
(1) Erqcbnissed. allqem. Pathologie u. patholog . Anatomie, t898. T. tV, p. t'21.