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CHAPITRE XII

Depuis les tnivaux de MM. Lan^, lleymans et Masoiii (1), il est bien établi c|ue riiyposultite de soude est caj)able d’empêcher l’empoisoiincment par l’acide cyaiibydn([ue. Ce terrible poison devient inollénsif lors([u’oii a soin d’introduire dans l’organisme par une voie quelconque (sous-cutanée, intraveineuse ou stomacale)^ une quaidité suffisante d’hyposulfite de soude. Dans ces conditions, le sulfite se substitue à riiydrogène de l'acide cyanhydrique^ ce (pii transforme le poison en acide sulfocyauicjue dont l ell’et est nul sur l’orgaiiisine. L’iiyposulfite de soude agit donc comme l'aiditoxiiie de l’acide cyanhydrique, grifcc il une réaction chimiipie de substitution entre des corps de composition simple. Eh bien, on n’a jamais réussi encore à reproduire cette réaction i/i vilro, tandis (pie dans l’organisme elle se fait avec une très grande facilité. On a par conséquent bien le droit d’invotpier des conditions particulières de la part de ranimai vivant, ce qui n’empêche pas que la transformation de la sulislance toxique en une substance inoffensive soit due à une réaction chimique. Il est probable que des })hénomènes analogues ont lieu aussi dans 1 action des vraies antitoxines sur les toxines microbiennes ou les substances voisines (venins, toxalbumines végétales).

L’exemple de la destruction des microbes, plus facile à étudier grâce à la possibilité d’observer par la vue le sort de ces êtres dans rorganisme, nous fournit encore des renseignements précieux. L’action directe des cytases sur certaines bactéries, comme le vibrion cholérique, peut être tout aussi facilement démontrée in vi/ro que l'action de l’antiricine sur la ricine. Si l’on voulait déduire de ce fait, parfaitement exact, que l’organisme vivant ne joue aucun r()le dans la destruction des microbes, que cette destruction se fait toujours de façon analogue au phénomène de Pfeiffer in vitro, on arriverait incontestablement à une conception erronée. Nous savons bien maintenant, comme cela a été développe dans les chapitres antérieuis, que la transformation granuleuse des vibrions n’est qu’une partie de tout un ensemble de phénomènes de destruction des microbes, dont la grande majorité exigent l’intervention plus ou moins active de rorganisme. En réalité, les choses se passent donc le plus souvent d’une façon très compliquée, où les actions directe et indirecte sont mélangées en proportions variées. Dans les exemples rapportés autre part, on voit, à côté de la transformation granuleuse, de ragglutination en amas

(1) Archives internalioiiales de Pharmacodynamie et de Thérapie, 4896. T. 111, p. (1.

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et de rimmobilisation, im englobcment et la destruction intracellulaire des inicrolies. Toujours l’acte final consiste en une action chimique ou physicocliiinique, exercée vis-à-vis du microbe, mais combien sont ditlerents les moyens (|ui amènent à ce résultat! 11 est permis de supposer (jue des phénomènes analogues doivent se passer aussi dans l’action des antitoxines sur les toxines.

De même que dans l’analyse de l’influence des sérums sur les microbes, il a été utile d’étudier l’action de certains liquides moins compliqués que les sérums antiinfectieux spécifiques, de même on peut compter sur l’iitilité des renseignements fournis par raclion antitoxique d’autres liquides cpie les vraies antitoxines. Ixs cas ne sont pas rares où les sérums normaux exercent une certaine influence sur les toxines. Ainsi M. IMeitfer (^1) a reinanpié (pie le sérum sanguin de chèvre normale est capable d’empêcher rempoisonnement mortel par la toxine cholérique. M.M. Freund, Grosz et.lelinek (2) ont observé une action analogue des solutions de nucléohistone sur l’intoxication di[)btérique et Ivondratieff 1^3) a constaté le même effet de l’extrait de rate sur la toxine tétaniipie. M. Calmette (-i), en collaboration avec M. Déléarde, a étudié l’influence de toute une série de liijuides sur rintoxicafioii par l'abrine. Tandis (pie l'eau physiolugiipie s’est montrée absolument incapable d’empêcher la mort des animaux, le bouillon frais a exercé un pouvoir antitoxique incontestable. Parmi les sérums normaux, celui du bœuf a manifesté aussi une certaine propriété antirabique. 3Iais plus que les séiaims des animaux neufs, ceux des animaux immunisés contre plusieurs toxines autres (]ue 1 abrine (sérums antitétanique, antidiplitériipie, antivcninieux, etc.), ont accusé le pouvoir d’empêcher l’intoxication par l’abrine. Ces faits se rattachent à d’autres analogues, établis auparavant par M. Calmette (o), parmi lesquels je citerai les suivants : le sérum des animaux vaccinés contre la toxine tétanique, est en même temps actif, quoique à un moindre degré, contre le venin des serpents ; le sérum des lapins vaccinés contre la rage, sérum impuissant à protéger contre cette maladie, est pourtant très manifestement efficace contre le même venin ; le siérum des animaux immunisés contre le venin des serpents, est en même

(1) Zeitschrift f. Ihjgiene, 189.j. T. XX, p. 210.

(2) Centralhlait f. innere Medicin., 189.j, pp. 91. “1,937.

(3) Archiv f. experimente.Ue Pathologie, 1896. T. XXXVI, p. 191.

(4) Atüiales de l'institut Pasteur, 1896. l’. X, p. 702.

(3) Ibid., 1893. T. IX, p. 223.

CHAPITHE XII

temps aiititoxique contre le venin des scorpions (j’ai eu moi-môme occasion de confirmer ce fait à plusieurs reprises). Dans fous ces exemples, les sérums se sont montrés moins elTicaces vis-à-vis des pensons divers (pie contre la toxine, avec hujuelle avaient été traités les animaux, fournisseurs de sang. M. Ehrlicli (1), de son côté, a étaljli (pie les animaux, vaccinés contre la rohine (toxallnimine de la Robinid pseudoticacia)^ produisent un sérum, antitoxiipic non seulement contre ce poison, mais aussi contre la ricine. Il va sans dire (jue dans tous ces exemples d action non speciti(jue des sciuins, provenant d’animaux vaccinés, il ne peut pas être (juestion d ctiet antitoxiipie de sérums normaux. Dans toutes les expériences que je viens de résumer, les sérums des animaux neufs, ayant servi de

contrôle, se sont montrésinefticaccs.

Si, dans les exemples d’action non spéciticpie des sérums, on pouvait encore émettre 1 liypotliesc d une influence directe de ces liuineuis sur les toxines^ il deviendrait impossilile de soutenir cette supposition dans le cas où c’est le bouillon qui remplit le rôle anlitoxique. Ce liquide, de composition beaucoup plus simple que les sérums, est un excellent milieu de culture pour les microbes et en môme temps un milieu dans lequel les toxines se développent bien et se conservent assez long’temps. Il n y a donc aucunement lieu d admettie son action antitoxique directe et, au contraire, il est toutindùpié de le considérer comme un agent indirect, servant à stimuler la réaction de l’organisme. L’exemple serait donc tout à fait analogue à l’action du bouillon comme moyen préventif contre certaines injections bactériennes, au sujet desquelles nous avons entretenu le lecteur dans le dixième chapitre. Dans cette même catégorie d’intluences indirectes, doit être aussi rangé 1 exemple de 1 action antitoxiijue du sang d écievisses contre le venin des scorpions. Nous avons pu constater dans une série d’expériences (jiie le sang frais d’écrevisse est capable d’empêcher l’in toxica lion mortelle des souris par le venin des scorpions. Injecté en quantité de I c. c. à 1,25 c. c., quelques minutes ou une heure avant l’injection de la dose rapidement mortelle du venin des scorpions, le sang d’écrevisse exerce son action d’une façon très nette. On pourrait croire d’après cela que l’écrevisse appartient à la catégorie des animaux insensibles au venin des scorpions. C’est le coii- U'aire qui a lieu en réalité. L’écrevisse est très sensible à ce poison

(1) Die Werthbestimniung d. Diphterieheilserums, 1897, p. 20.

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et meurt avec une close cjiiatre fois plus petite cjue celle c]ui est nécessaire pour tuer une souris. Le sang- de l’écrevisse est donc complète meut inefficace pour protéger cet animal et ne manifeste sou action (jue dans 1 org-anisme de la souris. On [jourrait eu conclure cjuc ce U est cju après sou extraction de l’écrevisse c|ue le sang’ acc|uiert son pouvoir autitoxicjue. L’expérience démeut encore cette supposition. Le sang d écrevisse, injecté à nue antre écrevisse en quantité égale ou plus forte (jue celle (]ui est nécessaire [lour protéger une souris, est incapable d empêcher l’intoxication mortelle par le venin des scorpions. Lt cependant, dans ces expériences, nous avons injecté des écrevisses un quart seulement de la dose de venin qui a été employée pour les souris.

On est donc obligé d’admettre (jue le sang d’écrevisse est antitoxiipie pour la souris, non pas en vertu de son action neutralisante directe contre le venin, mais gT'èce à quelque influence indirecte sur l’organisme de la souris. Il est impossible de préciser le mécanisme de cette action. On peut supposer que le sang d’écrevisse renferme (pielque substance qui, à elle seule, est insuftisante pour empêcher l'iiitoxication, mais qui devient active lorsqu’elle rencontre une autre substance, inefficace par elle-même, dans l’organisme de la souris. 11

se produirait quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans l’iinmimité contre les microbes, où ce sont les fixateurs et les cytases qui interviennent dans la destruction des microbes. En faisant des recherches in vitro sur Eaction des humeurs sur les bactéries, on peut facilement observer certains phénomènes qui semblent indiquer leur influence directe. Voilà un liquide d’œdème d’un animal vacciné contre le vibrion cholérique qui immobilise et agglutine in vitro ce microbe; 1 œdème d’un animal neuf ne produit aucun effet semblable. Si 011 concluait de ce fait c|ue, dans l’œdème de ranimai vivant ou ,dans son tissu sous-cutané, tout se passe de la même façon que dans des tubes à essai et qu’il ne se produit aucun autre phénomène de réaction contre les vibrions, on commettrait une erreur grave. Il est extrêmement probable que, dans la résistance de l’organisme contre les toxines, les phénomènes sont aussi plus compliqués que ceux que l’on observe in vitro. L’exemple du sang d’écrevisse qui empêche l’empoisonnement de la souris, sans influencer celui de 1 écrevisse même, peut nous servir d’indication. Il est possible que, dans ce cas, il s’agisse, comme dans la lutte contre les microbes, du concours de deux substances, dont chacune, prise à part, est impuis-

saute. L’une d’elles se trouverait préexistante dans le sang d’écrevisse, tandis que l'autre ferait partie de l’org-anisine de la souris. Peut-être Faction de ce sang- est-elle plus compliquée et ne se manifeste-t-elle que par l’intermédiaire de quelque élément cellulaire vivant.

L’étude de 1 immunité contre les toxines a depuis longtemps révélé des cas où cette résistance ne peut être simplement attribuée à l’action antitoxique des humeurs. Des animaux, vaccinés contre les microbes vivants, peuvent succomber à l’infection, malgré la présence d’un fort pouvoir antiinfectieux des humeurs; de même des animaux, immunisés contre les toxines, peuvent mourir d'intoxication, malgré la teneur de leurs humeurs en antitoxines. Des faits de cette nature ne sont pas rares. MM. Roux et Yaillard (1) ont observé plusieurs fois des animaux qui mouraient du tétanos avec une forte provision d’antitoxine dans leur sang. M. Behring (2), et ses collaborateurs Knorr, Ransom, Kitashima, ont de leur côté réuni un grand nombre de faits analogues. Ils ont constaté que des chevaux, depuis longtemps traités par la toxine létanique et dont le sérum sanguin est très antitoxique, éprouvent néanmoins des troubles considérables après des injections nouvelles de toxine et peuvent même succomber, malgré la présence d’une quantité d’antitoxine dans leur sang. Dans ces cas, les phénomènes morbides se distinguaient cependant du tableau typique du tétanos. Au lieu des contractures musculaires qui caractérisent cette maladie, les observateurs cités constatèrent des troubles dans la régularisation de la température du corps, inflciinmation exsudative autour du point d'inoculation, diminution de l’appétit et du poids du corps. Quelquefois, ils observèrent des tremblements musculaires et une grande faiblesse des mouvements. Ces symptômes, différant de ceux du tétanos typique, on peut se demander si cet empoisonnement n’est point dù à quelques substances particulières des liquides injectés, autres que la toxine tétanique. M. v. Behring ne le croit pas, car il a vu qu’en ajoutant du sérum antitétanique, on supp)i'ime la formation des exsudais au point d’inoculation. Ceux-ci doivent donc être attribués à la toxine tétanique.

Dans les cas où les animaux, immunisés contre la toxine diphtérique, tombent malades et même meurent à la suite de nouvelles injections de cette toxine, malgré la présence d’une grande quantité

(1) Annales de VInsiitut Pasteu7', 1893. T. Vit, p. 99.

(2) Deutsche medic. Wochenschr., 1893, p. 1253. Allgenieine Thérapie der Infectionshi‘anhheilen, p. 10.51.

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d’antitoxine dans leur sang, on pourrait aussi élever des doutes sur le caractère diphtérique de reinpoisonnenient, car le tableau clini(jue de celui-ci n’est }>as bien typique. A l’Institut l‘asleur, où l’on prépare une grande provision de sérum antidiphtérique, on voit de temps en temps des chevaux, depuis longtenq)s immunisés et fournissant un très bon sérum, brusquement tomber malades et mourir d'intoxication, sans présenter aucun symptôme de maladie infectieuse. Une fois, il s’est produit même une petite épidémie d’empoisonnenienis moi-tels, à la suite de 1 injection d une (juantité de toxine diphtérique, ne dépassant pas les doses qui avaient été bien supportées auparavant. Parmi les chevaux, inoculés avec la meme toxine, cinq des meilleurs fournisseurs de sérum sont morts. Les autres, dont quelques-uns ne produisaient qu’un sérum faible, avaient bien résisté.

jMM. V. lîehringet Kitashima (1) ont raconté avec détails l’histoire d’un jeune cheval, devenu très sensible à la suite de la vaccination avec de la toxine diphtérique. Il a fini par succomber à l’intoxication malgré la présence dans le sang de l’antitoxine diphtérique.

Si, dans ces exem[)les, on a (juclque droit de discuter la nature spécifique de rintoxication, tous les doutes doivent tomber devant le fait, rapporté par M. Brieger (2). Une de ses chèvres, bien immunisée avec la toxine tétanique qui, depuis des mois, fournissait un bon sérum et môme un lait antitétaniques, a été prise après une nouvelle injection, plus forte que les précédentes, de contractures tétaniques. Celles-ci, étant devenues générales, amenèrent la mort de ranimai avec des symptômes de tétanos classique. Le sang, retiré après la mort, a accusé un fort pouvoir antitoxique.

A la suite de tous ces faits, M. v. Behring a formulé la théorie de l'hypersensibilité acquise pendant rimmunisation. « Si paradoxal que cela puisse paraître — dit-il dans une de ses dernières publications (3) — il ne peut plus exister aucun doute que les chevaux, ayant acquis une forte immunité à ta suite du traitement par la toxine tétanique, pi-éscnlent une hypersensibilité histogène des organes qui réagissent contre la toxine tétanique ». Pour prouver cette thèse, M. V. Bch ring compare l'etfet produit par cette toxine sur des chevaux, immunisés avec ce j)oison môme, et des chevaux neufs, traités avec du sérum antitoxique d’autres chevaux. Les premiers, malgré

(1) Berliner klinische Wochejischr., 1901, p. 197.

(2) Zeitschrift f. Ilygiene, 1899. T. XIX, p. 109.

ifi>) Allyememe Thérapie der Iiifectionskranklieiten, p. 1092.

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