CHAPITRE XII
qu’ils contiennent dans leur sang 1.500 fois plus d’antitoxine que les seconds, sont cependant moins réfractaires à la toxine tétanique. Cette faible résistance se réduit justement, pour M. v. Behring, à la sensibilité beaucoup plus grande des éléments vivants chez les chevaux traités par des doses répétées de ce poison.
L’opinion de M. v. Behring sur cette sorte d’hyperesthésie spécifique acquise a pu être confirmée par plusieurs faits bien observés. Ils démontrent que, dans l’organisme soumis à un traitement par les toxines, évoluent simultanément des phénomènes d’ordres très divers : d’un coté, des réactions cellulaires qui aljoutissent à la production de l’antitoxine et de l'autre, une augmentation de la sensibilité de quelques éléments vivants vis-à-vis du poison spécifique. Seulement on a le droit de se demander si la grande différence entre l’immunité des animaux, traités avec la toxine, et d’autres, traités avec du sérum antitoxique, peut être en totalité réduite à cette hypersensibilité.
Examinons d’un peu plus près quelques exemples de cette dernière. On sait que le cobaye se distingue par sa grande sensibilité naturelle vis-à-vis des toxines du tétanos et de la diphtérie. Des petites doses de ces poisons suffisent déjà pour lui produire l’intoxication mortelle. Mais il est possible de diminuer de beaucoup cette résistance si faible des cobayes, en leur injectant souvent de très petites quantités de toxines. Knorr (1) a augmenté la sensibilité de ces rongeurs pour la to.xine tétanique par des injections quotidiennes d’un dixième de la dose minima mortelle. Les animaux mouraient avant d’avoir reçu les dix dixièmes de cette dose. L’hypersensibilité dans ces conditions peut être si grande qu’un cinquantième de la dose minima mortelle devient capable d’amener la mort. On comprend à la suite de ces faits la grande difficulté que l’on rencontre dans les essais de vaccination des cobayes par de la toxine non modifiée.
MM. V. Behring et Kitashima (2) ont fait des recherches analogues sur la sensibilité de cobayes pour la toxine diphtérique. Avec des injections fréquentes de très petites doses de ce poison, ils sont arrivés à tuer ces animaux avec 1/ iOO de la dose minima mortelle, répartie en plusieurs fois. Ils n’ont jamais réussi à vacciner les cobayes avec des doses croissantes de la toxine diphtérique pure. Leurs aniniaiix mouraient même dans des expériences qui commençaient avec un millionième de la dose minima mortelle.
(1) Eæperimentelle Untersuchungen ûber die Grenzen, etc., pp. 18, 19.
(2j JJerliner klùi. Wochcnsch?'., 1901, p. 1157.
IMMUNITÉ ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
Voilà donc des exemples d’une hypersensibilité des plus grandes que l’on puisse observer. Lorsqu’on la compare aux changements du pouvoir antitoxique du sang, on trouve que ceux-ci sont encore plus considérables. Ainsi, le cheval de MM. Salornonsen et Madsen dont il a déjà été (piestion ici, a présenté des oscillations exti’aordinaires de ce pouvoir. Après avoir reçu, au cours de rimmunisation, une nouvelle dose de toxine diphtéricpie, le titre antitoxique de son sang a brusquement baissé de pins d'un tiers de 3o 0 0). l*our neutraliser complètement cette dose de toxine, en l’injectant à un animal neuf en mélange avec du sérum antitoxique de ce meme cheval, il aurait suffi d’une toute petite quantité du sang de ce dernier. L’injection au cheval immunisé aurait donc dû passer inaperçue, car cet animal renfermait dans son corps plus de 50 litres de sang fortement antitoxicjue. Et cependant le pouvoir antitoxique de ce sang a baissé 12.000 fois plus qu’il n’aurait dû diminuer, selon le calcul fait d’après les données que nous venons d’indiquer. Cette baisse est incomparablement plus forte que l’augmentation de la sensibilité pour la toxine dans les exemples les plus significatifs que nous avons reproduits.
Comme le fait que nous venons de citer n’est pas du tout unique, il devient probable que les phénomènes qui se passent dans Torganisme, soumis à la vaccination par les toxines, doivent être beaucoup plus compliqués qu’on ne se les représente habituellement. Si les nouvelles injections de ces poisons amènent d’un côté une hyperesthésie spécifique et de l’autre un fort abaissement du pouvoir anlitoxitjue, suivi de son augmentation encore plus notable, il est évident que l'introduction des toxines doit amener une forte perturbation dans les fonctions cellulaires. L’analogie générale entre l’immunité acquise contre les microbes et contre les toxines repose probablement sur des bases semblables. M. Kretz fl) a déjà exprimé l’hypothèse que, dans l’action antitoxique, concourent deux facteurs, comparables aux cytases et aux fixateurs dans l’action antimicrobicnne. Lorsque l’un de ces éléments fait défaut, on comprend que celui (jui reste soit incapable d’amener à lui seul la neutralisation de la toxine. Voilà pourquoi le sérum ântitoxique peut agir d’une façon si ditférente dans l’organisme de l’animal qui le produit et dans celui d’un animal neuf qui le reçoit. Une explication qui peut suffire pour l’action antitoxique du sang d’écrevisse injecté à des souris, peut également servir pour le cas de l’influence
(l) Zeitschrift f. Ileilkunde, 1901. T. XXII, p. 1.