IMMUNITÉ HÉRITÉE
Dans nos études sur les vaccinations préventives du choléra des poules et du charbon, nous avons vu que c'est aux leucomaïnes contenues dans le bouillon de culture préparé par M. Pasteur qu'il faut attribuer Faction prophylactique.
Mais, ces bouillons contenant aussi des microbes vivants ou morts, tout le monde ne sera peut-être pas d'accord pour attribuer aux leucomaïnes seules toute l'action thérapeutique.
A l'appui de mon opinion que l'immunité est due exclusivement aux leucomaïnes, j'ai cité l'interprétation que M. Pasteur vient de donner de la vaccination qu'il fait pour guérir la rage. J'ai cité aussi l'opinion de M. Ferran qui dit que comme dans son bouillon le microbe est mort, il doit attribuer seulement à une substance éliminée par le microbe l'action préventive qu'il recherche et qu'il croit avoir trouvée.
Je vais maintenant présenter un fait expérimental dû
aux recherches si savamment faites par M. Ch. Davaine el par M. Chauveau, dans lequel nous trouverons un sujet parfaitement vacciné, et chez lequel nous constaterons que la présence du microbe n'a pas eu lieu.
(( C'est particulièrement à l'égard des inoculations subséquentes de même nature, que les inoculations antérieures exercent une influence inhibitoire; j'entends par inoculations de même nature celles qui sont faites par le même procédé, avec la même quantité delà même matière infectante. Cependant, Tinoculation par piqûres cutanées, répétée plusieurs fois, suffit souvent pour neutraliser en très grande partie, sinon complètement, les effets des inoculations par injections sous-cutanées ou même intravasculaires avec d'assez notables quantités de virus.
« Tous ces faits ont certainement un grand intérêt, mais le fait le plus intéressant qui soit résulté de mes expériences sur l'inoculation préventive des moutons algériens, est peut-être celui dont il me reste à parler.
« Sur tous les agneaux qui viennent de naître, on observe après les inoculations bactéridiennes les mêmes phénomènes que chez les adultes : parfois malaises apparents, toujours élévation de la température rectale et tuméfaction plus ou moins évidente des ganglions lymphatiques voisins de la région inoculée. Or, aucun de ces phénomènes ne se manifeste si la mère du jeune agneau a été inoculée plusieurs fois dans les derniers mois de la gestation.
(( La résistance du jeune sujet est alors aussi complète que possible.
(( C'est le 24 septembre 1879 que j'ai constaté ce fait
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pour la première fois, sur un agneau né le 8, d'une mère qui avait été inoculée le 5 et le 21 juillet précédent. Littéralement couvert de piqûres d'inoculation à diverses reprises, cet agneau ne présenta jamais trace de tuméfaction ganglionnaire ni d'élévation de la température rectale. Il en fut exactement de même sur deux autres agneaux dont les mères avaient été inoculées trois et quatre semaines avant la mise bas, avec de notables quantités de virus, introduites par injections sous-cutanées.
« De ce fait découlent d'importantes conséquences pour la théorie de l'immunité communiquée ou renforcée par les inoculations préventives. Comme l'a si bien démontré M. Da vaine, les bâtonnets bactéridiejis ne se multiplient pas dans le sang du fœtus ^ même quand on en trouve de prodigieuses quantités dans le sang de la mère. Les éléments solides normaux du sang ne passent pas, du reste, plus communément d'un système vasculaire dans l'autre. Seul, le plasma sanguin peut faire l'objet d'échanges osmotiques actifs entre la mère et le fœtus. On est donc autorisé à conclure, relativement aux inoculations préventives du sang de rate : 1® que le contact direct de l'organisme animal avec les éléments bactéridiens n'est pas nécessaire à la stérilisation ultérieure de cet organisme; 2^ que les inoculations préventives agissent sur les humeurs proprement dites, rendues stériles et stérilisantes, soit par soustraction de substances nécessaires à la prolifération bactéridienne, soit plutôt par addition de matières nuisibles à cette prolifération (1). »
Gomme on le voit dans cette si belle et si intéressante
(1) M. Chauveau, Comptes rendus. Académie des sciences^ 19 juillet 1880.
expérience, l'agneau est vacciné sans qu'on ait trouvé de bactéridics dans le fœtus, même lorsqu'on en trouve de prodigieuses quantités dans le sang de la mère.
Nous voilà donc en présence d'un sujet qui appartient à une espèce apte à contracter la maladie, qui pourtant ne peut pas l'avoir, et qui n'a pas été vacciné (1).
Comment expliquer ce phénomène si ordinaire?
Qu'est-ce que la mère a fourni au petit agneau?
Elle lui a fourni son sang et ses humeurs.
Ce sang et ces humeurs doivent contenir une substance nuisible à la prolifération de la bactérie, ou bien doivent être dépourvus de quelqu'une des substances qui leur est nécessaire.
(1) Voici encore une autre expérience qui vient à Tappui de notre théorie.
'i Toutefois, voici deux faits bien dignes de susciter les réflexions sur ce sujet :
« Deux génisses, inoculées en novembre 1880, n'avaient pas été fécondées par Taccouplement du mois de septembre précédent. On les fit saillir de nouveau, et cette fois avec succès : lune vingt jours, l'autre trois mois et demi après Tinoculation préventive, par un taureau inoculé, lui aussi, à la même date, et doué de l'immunité. On obtint deux veaux qui résistèrent à l'épreuve aussi bien que les cinq précédents. Dans ce cas, les veaux ont-ils reçu rimmunité de leur mère ou de leur père?
« Des expériences en cours d'exécution, mais dont la durée est longue, nous fourniront la solution de cette question fort intéressante. »
Sur la persistance des effets de l'inoculation préventive contre le charbon symptomatique et sur la transmission de Vimmunité de la mère à son produit dans l'espèce bovine. (Note de MM. Arloino, Cornevin et Thomas. — Académie des sciences 1882 t. XCIV, p. 1396.)
Très souvent, des recherches récentes l'ont prouvé, il y a transmission de microbes au travers de la circulation placentaire, et alors, l'immunité du fœtus s'explique tout naturellement. Quelquefois, en sa qualité d'être jeune et encore peu résistant, il est tué par le microbe qui respecte sa mère, et on assiste alors à un de ces avortements comme il s'en produit quelquefois dans l'espèce humaine (syphilis, variole, etc.), comme on en a souvent rencontré dans la vaccination charbonneuse de vaches en état de gestation.
Mais cette transmission du microbe en nature ne se produit pas toujours^ ne semble même pas être le cas général^ et la transmission d'une immunité plus ou moins accusée semble au contraire être une loi générale, (Le Microbe et la maladie, par E. Duclaux.)