CHAPITRE VI
Peut-on trouver les leucomaïnes comme cause d'immunité dans tous les systèmes de vaccination qui nous sont connus ?
Je crois que oui.
Les principaux systèmes de vaccination peuvent être réduits à trois.
Celui qui consiste à inoculer avec du virus mortel, c'està-dire avec le microbe vivant, dans un milieu défavorable à sa généralisation dans l'organisme animal.
C'est le système de variolisation avant Jenner, le même qui est employé dans plusieurs maladies des bêtes, et que M. Ferran nous dit avoir employé à son début (1).
Nous avons déjà dit que, dans ce système, l'élaboration des leucomaïnes se fait directement dans le sang ou les tissus du sujet auquel on veut donner Timmunité, et que le phénomène qu'il produit est exactement le même que
(i) Académie des sciences, 13 avril 1885.
68 L'IMMUNITÉ PAR LES LEUCOM AlNMiIS.
celui qui se produit quand on arrive à rimoiunilé par la maladie.
Le second est celui des atténuations au moyen des cultures.
Si ces cultures avaient pour but unique la production des leucomaïnes, on ne devrait s'en servir qu'au moment où le microbe n'existe plus, et dans ce cas il ne se manifesterait plus de symptômes morbides (1).
On pourra dire que, telles qu'elles ont été faites jusqu'ici, et produisant d'excellents résultats, elles donnent des symptômes morbides, et qu'on n'est pas tout à fait persuadé que, si ces symptômes n'existaient pas, on arriverait à un résultat aussi favorable.
Pour prouver ma théorie, il faut se baser sur deux choses, qui, je l'espère, ne rencontreront pas de contradictions :
V Quand on inocule au moyen d'un liquide renfermant une culture atténuée, si l'inoculation produit .des symptômes morbides, ces symptômes doivent être attribués à l'introduction dans l'organisme d'un nombre plus ou moins grand de microbes vivants (2) qui, par leurs fonctions vitales, produisent ces troubles localisés.
2* Quand il ne se produit pas de symptômes morbides, c'est, ou bien parce qu'on n'a pas introduit de microbe
(1) Je dois bien faire remarquer que dans les conclusions qui résument la théorie qui fait l'objet de ce travail, comme ici, je n'entends pas dire que toutes les leucomaïnes soient inoffensives pour l'animal que Ton vaccine. Je prétends et je crois que ces leucomaïnes sont inoffensives pour l'organisme animal, quand, après avoir passé la maladie qui est due au microbe producteur de ces leucomaïnes, le sujet jouit en même temps de rimmunitë et de la santé. (Note de V Auteur),
(2) Il y a eu pourtant développement du microbe, puisqu'il y a eu maladie, et en effet, quand cette maladie est en cours, on peut le retrouver au point d'inoculation et dans tous les tissus. (Duclaux, Le Microbe et la maladie,)
vivant, ou bien parce que ces microbes meurent eu entrant dans l'organisme, sans avoir eu le temps de le troubler au moyen de leurs fonctions vitales.
Dans la vaccination au moyen des virus atténués, il est généralement admis qu'il faut renforcer Timmunité qui donne une première inoculation, par deux ou trois successives (1).
La première est caractérisée par la présence des symptômes morbides, la seconde par des symptômes presque inappréciables ou par Tabsence de ces symptômes, comme dans la troisième ou quatrième, si l'on arrive à ce nombre.
Donc, d'après ce que nous avons dit plus haut, les symptômes doivent être attribués, pour la première vaccination, à des microbes vivants, et pour les autres qui ne présentent pas de symptômes, la cause en doit être due, ou bien à l'absence de microbes vivants, ou bien à la mort immédiate de ces microbes, à leur entrée dans l'organisme animal qu'ils n'ont pas eu le temps de troubler.
Des autorités très respectables attestent que l'immunité est renforcée par les secondes inoculations (2), et
(1) Enfin, vaccinons 20 autres poules par le virus très atténué, non pas une l'ois ni deux, mais trois ou quatre, la mortalité par Tinoculatiou du virus très virulent, la maladie même seront nulles. Dans ce dernier c«^s, rimmunité est complète, elle est arrivée à son maximum. (Duclaux, Le Microbe et la maladie ^ p. 163.)
(2) Cette convention étant admise, je pourrais dire, sur la foi de nombreuses expériences, que les effets de la vaccination sont variables avec les poules, que certaines résistent à im virus très virulent à la suite d'une seule inoculation préventive du virus atténué; que d'autres exigent deux inoculations préventives et même trois, que dans tous les cas toute inoculation préventive a son action propre, parce qu'elle prévient toujours dans une certaine mesure^ qu'en un mot, on peut vacciner à tous les degrés et qu'il est toujours possible de vacciner d'une manière complète, c'estrà-dire d'amener la poule à ne plus pouvoir recevoir aucune atteinte de virus le plus virulent. (Pasteur, Comptes rendue, Acad, des sciences, 26 avril 1880.)
Quels sont les effets produits par la première inoculation? J'écarte,
comme nous croyons avoir prouvé que le microbe ne peut pas être la cause do Timmunité, puisqu'il est mort, dans ce cas ce bienfait ne peut donc être attribué qu'aux leucomûnes.
bien entendu, le cas possible, et nécessairement très rare, où Tinoculation par piqûres cutanées ferait périr le sujet du sang de rate. Un certain nombre de sujets perdent leur vivacité et leur appétit, et il est ainsi très facile de constater, à première vue, que Tinoculation les a rendus malades. D'autres, plus nombreux, continuent à manger et à ruminer comme des animaux bien portants, et semblent échapper complètement à Faction de l'agent infectant. Mais il n'en est rien, car une observation attentive démontre chez eux l'existence manifeste de troubles généraux et locaux, communs, du reste, à tous les inoculés, qu'ils présentent ou non des signes apparents de malaise ; il s'agit de l'élévation de la température du corps et de la tuméfaction des ganglions lymphatiques qui reçoivent des vaisseaux afférents en provenance de la région inoculée
Ainsi même sur les sujets rétractaires de l'Algérie, l'inoculation du sang de rate produit toujours des effets appréciables, tuméfaction des ganglions lymphatiques voisins de la région inoculée, élévation de la température générale, avec ou sans signes extérieurs de malaise, comme l'abattement et l'anorexie.
Voyons maintenant ce qui arrive lorsque, tous les phénomènes de la première inoculation ayant disparu, on en pratique une seconde, suivie elle-même de plusieurs autres. Les suites de ces nouvelles inoculations ne ressemblent plus du tout à celles de la première ; les animaux ne paraissent nullement impressionnés par ce nouveau contact avec les agents infectants du saag'de rate.
Cette innocuité est surtout frappante sur les sujets que la première inoculation a sensiblement éprouvés. Non seulement ces sujets gaurdent la vivacité et l'appétit qu'ils avaient perdus au moment de la première inoculation, mais, de plus, on ne voit pas survenir d'engorgement ganglionnaire appréciable ; c'est à peine si on a le temps de constater une prompte et fugitive élévation de la température rectale.
Il faut, à la première inoculation, un certain temps pour exercer son action préventive à l'égard des inoculations subséquentes. Quand les réinoculations sont pratiquées trop tôt, en général les effets s'en ajoutent à ceux de la première inoculation purement et simplement. Le sixième ou le septième jour, l'influence de cette première inoculation est parfois déjà évidente; mais c'est surtout après le quinzième jour que cette influence est nettement établie.
La répétition des inoculations m* a toujours paru assurer déplus en plus r accroissement de l'immunité naturelle. J'ai encore en ce moment des moutons algériens qui, du mois de juin 1879 au mois d'avril 1880, ont subi de sept à huit inoculations ; celles que l'on pratique maintenant restent absolument sans effet. {Comptes rendus, Acad. des sciences. Paris, 19 juillet 1880. Note Chauveau.)
SYSTEMES DE VACCINATION. Il
Le système actuel d'inoculation est un système mixte, car il participe des deux systèmes que nous venons d'exposer dans nos conclusions, c'est-à-dire, de celui qui se fait par l'introduction du microbe, et de celui qui inocule les leucomaïnes.
Le troisième système consiste dans l'atténuation du virus par son passage sur des espèces vivantes. Cette méthode est, à mon avis, identique à la seconde et tout ce que nous avons dit de celle-là peut lui être attribué. Les bouillons de culture artificielle sont remplacés par le sang et les tissus des cobayes, des lapins, etc.
Le microbe inoculé à un cobaye doit proliférer dans les tissus de celui-ci, ou bien mourir (1). S'il ne meurt pas, c'est-à-dire s'il vît dans ce milieu composé de tissus vivants, du sang et des humeurs du cobaye, ce sera nécessairement en enlevant à ceux-ci toutes les substances dont il a besoin pour sa vie, et les produits de cette vie seront aussi laissés dans le même organisme. Quand on inoculera un autre sujet au moyen du sang de ce cobaye, les phénomènes que cette inoculation produira, que ce soit en donnant à ce sujet l'immunité, en le rendant malade ou en le tuant, devront toujours être attribués à la présence des microbes ou à celle des leucomaïnes qui se trouvent dans le sang du cobaye. En effet, on sait à l'avance que le sang de ce cobaye à lui seul, c'est-à-dire sans microbes ni leu-
(1) Bactérie de la septicémie de Davaine.
Dowdeswell a démontré que lorsque le sang était parfaitement stérilisé, c'est-à-dire lorsqu'on avait tué les bactéries, il perdait son pouvoir infectieux.
Il a été cependant démontré par GafEky et Dowdeswell que, ainsi que le soutenaient Coze et Feltz, le virus ne s'atténue pas lorsqu'on le fait passer successivement par plusieurs animaux. {Microbes et maladies, par le Df B. Klein. Traduit de l'anglais par Fabre-Domergub, p, 95.)
comaïaes, ne produit aucun phénomène pareil à ceux qui se présentent dans les inoculations dont nous parlons.
Le cas revient donc, nécessairement, à celui d'une culture du microbe dans un bouillon, car en vivant dans ce bouillon, le microbe doit y abandonner ses produits d'é~ limination, et l'action de ce bouillon inoculé à un individu doit aussi être attribué à la présence du microbe ou de sa leucomaïne ; car on sait aussi que le bouillon qui n'aurait pas reçu le microbe, ne donnerait aucun des symptômes que nous cherchons dans l'inoculation faite à des sujets d'une espèce quelconque.
Les microbes sont, nous le savons, très sensibles à la nature de leur milieu de culture.
« Tels d'entre eux se développent très bien dans le bouillon de veau, qui se refusent à vivre dans le bouillon de bœuf.
« Mieux encore, celui du rouget, comme l'a démontré M. Cornevin, accepte un bouillon récemment préparé, et refuse le même bouillon trop vieux. Faut-il dès lors être surpris de voir tel microbe atténué préférer le mouton, tel autre le cobaye ; de voir la bactéridie la plus virulente tuer facilement le mouton de France et respecter le mouton d'Algérie qui est d'une autre race ? »
Voilà ce que dit M. Duclaux, et ce qui est du reste fort bien avéré (1).
Les microbes qui se trouvent dans les milieux qui leur sont très favorables auront un développement très grand ; et si l'on inocule dans ces conditions on obtiendra un virus très virulent. Si le sang et les tissus de Torganisme
(1) Le Microbe et la maladie^ p. 112.
. d*un animal ne sont pas très favorables au microbe, il y vivra, mais il mourra plus promptement et alors ce sera uniquement l'action des leucomaïnes qui se produira, et, on dira d'après la formule actuelle, que, par son passage dans cette espèce, le virus a été atténué; c^est bien plutôt, qu'il n'y aura pas de microbes vivants ou qu'il y en aura très peu.
Rien de vraiment essentiel ne diffère donc dans les deux systèmes.