CHAPITRE VIII
En s'occupant des diverses théories par lesquelles on explique rimmunité qui survient après la première attaque d'une maladie infectieuse, M. Klein réfute victorieusement celle qui est appelée théorie de Tépuisement, dont nous avons parlé à plusieurs reprises, en prouvant aussi combien elle est fausse et incapable d'expliquer le phénomène qui se produit de la non -récidive coexistant avec Tétat de parfaite santé.
Puis, Tauteur expose la théorie de Klebs — de fantidote — et il se rallie à celle-ci, en considérant que c'est la seule qui puisse être en harmonie avec les faits.
Cette théorie attribue à la présence d'une substance nouvelle dans l'organisme animal la cause de l'immunité, ainsi que M. Ghauveau Ta pressenti dans l'expérience qu'il fit sur des moutons d'Algérie et que nous avons transcrite dans un autre chapitre (i).
(1) Voyez chap. V.
La théorie de l'antidote se rapproche beaucoup de celle que nous avons exposée et c'est à cause de cette similitude qu'elle vient à notre appui.
Voyons les passages dans lesquels M. Klein l'explique :
Ce quelque chose qai empêche le développement et la maltiplication du bacillus anthracis dans le tissu du porc, mais non dans celui de la souris, doit être une chose qui, bien que dépendante de la vie du tissu, n'est point identique à tous les caractères constituant la vie du tissu, mais doit être seulement une résultante de cette vie. Ainsi que nous l'avons démontré, ce n'est pas expliquer le fait que de prétendre avec quelques observateurs que l'état de vie des cellules est par /ut-mc^me un état défavorable. La théorie la plus plausible d'après moi est celle-ci, que le pouvoir prohibitif est dû à la présence dune substance chimique produite par les tissus vivants. Il ne faut pas un grand effort pour concevoir et il ne semble pas du tout impossible que le sang et les tissus du porc contiennent certaines substances chimiques qui ne se trouvent point dans la souris, substance que, comme bien d'autres, n'a pu encore nous dévoiler la chimie. Qu'il existe de grandes différences dans la constitution chimique du sang et des tissus des différentes espèces d'animaux, c*est ce dont on ne peut douter; c'est là un fait parfaitement familier à la chimie physiologique.
Après tous ces faits, nous arrivons à conclure, que, grâce à la présence dans le sang et dans les tissus de substances chimiques particulières, présentes seulement pendant la vie et résultant de la vie du lissu, les organismes ne peuvent, dans tel ou tel cas, se développer et produire la maladie; de plus, que, pour chaque espèce particulière d'organisme, il existe une substance chimique particulière nécessaire pour lui conférer son pouvoir de résistance. Car, ainsi que nous l'avons vu, tandis que le bacillus anthracis ne peut se développer chez le porc, il vit bien chez le cochon d'Inde ; tandis que le bacille de la peste du porc vit bien chez le porc, il ne vit point chez le cochon d'Inde. L'incapacité des bacilles non pathogènes de se développer dans les tissus vivants s'expliquerait dans cette hypothèse, par le fait que les substances chimiques, présentes dans tous les tissus vivants, sont ennemies des organismes de la putréfaction.
Il existe encore une autre théorie habituellement appelée Théone de l'antidote (Klebs). D'après celle-ci, les organismes en se développant et se multipliant dans le corps pendant la première attaque, produisent directement ou indirectement une substance qui agit comme une sorte de poison contre une seconde invasion du même organisme. J'incline à penser que cette théorie est en harmonie avec les faits. Nous ne connaissons aucune observation qui puisse en diminuer la possibilité et l'exactitude. Je dirai même que, de toutes nos connaissances de la vie des micro-organismes, il résulte que les différentes espèces se rattachent à différentes sortes de réactions chimiques, et que nous trouvons comme résultat de leur activité la production de divers composés chimiques.
Les diverses fermentations, qui se rattachent à différentes espèces de champignons, viennent à l'appui de cette manière de voir. D'après cette théorie, nous pouvons bien comprendre comment, exactement comme dans le cas d'un animal, d'un porc, réfractaire au charbon, le pouvoir de résistance étant dû à la présence dans le sang et dans les tissus, d'une substance chimique particulière et contraire au développement dubacillus anthracis,de même que dans le cas d'un mouton ou d'un bœuf vaccinés par le charbon, il se trouve maintenant dans le sang et dans les tissus un composé chimique, par lequel ces animaux acquièrent l'immunité contre une seconde attaque de charbon.
Que cette substance chimique ait été élaborée directement par les bacilles, qu'elle soit le résultat d'un processus chimique, produit par eux dans le corps pendant la première maladie, peu importe. L'on doit se borner à reconnaître que le sang et les tissus de l'animal vivant contiennent cette substance chimique.
Quelques observateurs (Grawitz, etc.) ne se contentent point de cette théorie, ils prétendent que, par suite de la première attaque, les cellules des tissus modifient leur constitution, de façon à pouvoir résister à l'invasion d'une nouvelle génération du même organisme. Il n'existe absolument rien que je sache en faveur de cette théorie. L'on ne peut se figurer que les cellules du tissu connectif, du sang et des autres organes, après une attaque de scarlatine, acquièrent de nouvelles fonctions ou un nouveau pouvoir^ comme par exemple un pouvoir oxydant plus grand ou tout autre semblable. Les cellules du tissu connectif, les globules sanguins, les cellules du foie et les autres tissus possèdent, autant que je sache, précisément les
mêmes caractères et les mêmes fonctions, après une attaque de fièvre scarlatine qu'avant cette attaque.
En résumé, il semble que nous pouvons considérer comme problable que, grâce à la présence» dans le sang normal et dans les tissus d'un animal vivant, d'une substance chimique contraire au développement d*un microbe particulier, cet animal est réfractaire à la maladie qui correspond au développement et à la multiplication des microbes. Ensuite que, dans les maladies infectieuses dans lesquelles une attaque confère l'immunité contre une même attaque de même espèce, la première produit dans le sang et dans les tissus une substance chimique qui s'oppose à l'invasion du même organisme. L'animal devient alors réfractaire à une nouvelle attaque, il est vcuidné. Ce fait ne se présente pas dans toutes les maladies infectieuses, car, ainsi qu'on le sait, dans un grand nombre de cas, une première attaque ne protège pas contre une seconde, elle peut aussi proléger seulement pour un temps limité et fort variable selon les individus. Tout ceci s'explique par notre théorie aussi bien que par les autres ; quand une attaque ne protège pas, la substance chimique protectrice n'a pas été formée; dans les maladies où, au contraire, une première attaque protège pour quelque temps seulement, la substance nécessaire à la protection n'a subsisté qu'un certain temps (1).
M. Klein croit donc que Tétat naturel de résistance, dont jouissent quelques espèces contre une maladie infectieuse, est Teffet de la présence de certaines substances produites par les tissus vivants de ces individus.
Il croit également que, chez les animaux qui ont eu une maladie infectieuse, le microbe qui a causé cette maladie a produit aussi, directement ou indirectement, une substance qui empêche la prolifération d'un microbe semblable une seconde fois; et lorsque l'état d'immunité ne survient pas après la maladie, il dit que la substance n'a pas été formée.
(1) Microbes et maladies, ^9X le D' E. Klein, pp. 260 à 271.
Comme nous croyons, et nous espérons aussi avoir fait partager cette conviction au lecteur, que la substance produisant l'immunité est la leucomaïne du microbe qui cause la maladie, nous ne pouvons admettre que cette substance n'ait pas été élaborée, puisque c'est une conséquence nécessaire de la vie du microbe : ce que nous pouvons et devons admettre, c'est que cette substance soit disparue plus tôt ou plus tard. Si elle disparaît aussitôt élaborée, il n'y aura pas d'immunité chez l'individu atteint de la maladie : si elle disparait au bout d'un mois ou d'un an, l'immunité aura duré un mois ou un an.
Les causes de la cessation de l'immunité peuvent être nombreuses : l'immunité peut disparaître par la destruclion de la substance qui devait la produire ; cette destruction étant due à l'action chimique d'une autre substance qui peut être élaborée par les tissus vivants, ou introduite par la voie digestive (1).
Cette immunité peut aussi disparaître plus tôt ou plus tard soit en raison de la nature de la leucomaïne ellemême, soit en raison du siège où elle a été placée par le microbe.
Si nous la supposons placée dans un tissu destiné à éliminer les produits de sécrétion de l'animal, il est probable que la leucomaïne sera aussi promptement éliminée.
(1) M. Eaulin a cultivé Vaspergillus niger dans un liquide composé de plusieurs substances en proportions connues. En étudiant l'action que chacune de ces substances exerce sur le développement de la plante, il dit : •« Le fer ne paraît utile que parce qu'il détruit ou annihile, au fur et à mesure de sa production, un poison sécrété par la plante. En s'accumulant dans le liquide^ ce poison finirait par la tuer; c'est une de ces excrétions que tous les êtres vivants produisent et dont ils doivent à tout prix se débarrasser. Le fer rend à l'aspergillus ce service, » (Le Microbe et la Maladie, par E. DucLAUx, p. 69.)
On comprend que la nature de la leucomaïne peut être une des causes de sa prompte disparition de l'organisme, si Ton fait attention au phénomène de la fermentation alcoolique. (Nous avons vu ce qu'était cette fermentation.) Le mycoderme saccharomyces élabore en plus grandes quantités deux substances, l'alcool et l'acide carbonique. Ces deux substances sont donc les leucomaïnes du saccharomyces.
Eh bien! l'alcool, étant liquide, reste là où il a été produit, tandis que l'acide carbonique, étant gazeux, disparut : il fuit la présence de son producteur et du liquide où il a été élaboré.
Dans le cas de l'état réfractaire d'une espèce à une maladie, M. Klein croit que c'est aussi une substance produite par les tissus de l'animal qui donne cette immunité.
Nous n'osons pas, dans ce cas, affirmer une pareille conclusion ; nous croyons qu'il serait plus prudent d'admettre qu'il pourrait aussi bien être l'effet du manque de certaine substance, que de la présence de cette même substance.
Supposons un liquide composé de 12 substances, toutes nécessaires, pour faire une culture de microbe du choierai des poules, par exemple.
Si nous composons un liquide qui contienne 11 seulement de ces substances, le microbe ne proliférera pas : si nous ajoutons au liquide composé de 12, une substance nuisible (ainsi qu'il arrive avec le nitrate d'argent pour l'aspergillus niger) (1), le microbe ne vivra pas non plus.
Pour les espèces qui n'ont jamais été capables de voir
(1) Voyez le chap. III, 3« partie. — Expérience de M. Raulin.
proliférer chez elles un microbe, on doit, à notre avis, attribuer, tout aussi bien à la présence qu'à l'absence d'une matière, la cause de cette immunité.
Tandis que, dans les espèces capables de voir proliférer chez ces individus un microbe, il faut admettre que c'est par l'addition d'une substance à celle qui forme l'ensemble de l'organisme de ce sujet, qu'est dû l'état d'immunité.