DIXIÈME COMMUNICATION
Du poison rabique
COMMUNICATION LUE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE (Séance du 8 mai 1888).
L'année dernière, j'ai parlé de la rage tanacétique ou simili-rage non virulente, de ses rapports avec la vraie rage, de la prévention des deux par le chloral et surtout de la vaccination anti-rabique avant inoculation avec l'essence de tanaisie, faits que j'ai contrôlés cette année sur une assez grande échelle et d'une importance capitale puisqu'ils m'ont amené* à la découverte du vaccin chimique dosable et à celle des médicaments, des leiicomaïnes-vaccins.
Je disais qu'« à défaut de ces sortes de leucomaïnes végétales que constituaient l'essence de tanaisie pour la rage, la strychnine pour le tétanos, il faudrait aller dans les centres de fermentation eux-mêmes isoler les leucomaïnes animales comme les Allemands venaient de le faire pour la tétanine, puis les purifier deleurs microbeset s'enservir pour produire l'immunité par habitude au poison, par mithridatisme, immunité qui, ne serait-elle que passagère, aurait toujours au moins une application facile et utile en temps d'épidémie car elle ne pourrait jamais être achetée au prix d'un danger ».
Les récents et importants travaux de MM. Gharrin, Roux et Chamberland, Chantemesse et AVidal, ont déjà depuis démontré que j'avais pensé juste, et plusieurs maladies virulentes ont trouvé leur vaccin chimique dans ces centres de fermentation dont j'ai parlé.
J'avoue qu'il me tardait, après cela, de m'engager^ moi aussi, dans la .voie que je venais d'ouvrir.
J'avais à ma disposition le tétanos produit par deux poisons peut-être isomères, l'un tiré du règne végétal, la strychnine - l'autre du centre de fermentation lui-même, la tétanine, poisons déjà tout isolés, tout cristallisés, et je venais de trouver enfin un tétanique; mais le chloral le guérit. J'avais fait, il est vrai, des essais d'inoculation des produits qui environnaient le point supposé d'entrée du microbe ; mais ces essais n'avaient pas abouti.
Je suis donc revenu à la rage; et, dans l'intention de voir si ce poison donnerait l'immunité, j'ai essayé tout d'abord de l'isoler biologiquement.
Des injections de virus rabique dans les veines ou à doses massives sous la peau avaient été infructueuses ; j'agissais sur des quantités de substances nerveuses beaucoup trop faibles et sur des animaux beaucoup trop forts.
Les bouillons de douze cerveaux rabiques concentrés en quelques seringues de Pravaz, l'essai toxique de ces bouillons sur de petits animaux et la vaccination avec ces bouillons furent aussi infructueux.
Le poison rabique devait être volatil comme l'essence de tanaisie, et s'évaporait peut-être par l'ébullition. 11 pouvait bien se faire aussi qu'il ne fût pas soluble dans l'eau.
Pour le saisir, j'employai donc l'alcool à 90°. Vingt-deux cerveaux de rabiques mis en bouillie macérèrent quarantehuit heures dans l'alcool. Après filtration^ j'évaporai à l'air libre, à une température qui n'a jamais dépassé 50°, jusqu'à ce que le liquide ne brûlât plus à la flamme.
J'injectai alors un peu de ce liquide sous la peau d'un petit lapin d'un mois ; mais l'injeclion passant difficilement, à cause des matières albuminoïdes précipitées qui oblitéraient la canule, je fus obligé d'ajouter une très petite quantité d'alcool pour rendre le liquide plus injectable.
J'assistai alors, sur quatre lapins, à une série des pbénomènes dont voici la description dans leur ordre d'intensité :
Tout d'abord, course en avant, inconsciente, elTrénée, arrêt brusque de l'animal comme devant un objet imaginaire, mouvement de recul (faits signalés déjà avec l'essence de tanaisie), quatre-vingt-seize et cent inspirations par minute, oreilles chaudes à ce moment-là.
Puis, période de paralysie ; il se produit alors un mouvement d'ensellure s'accentuant de plus en plus. La sensibilité parait soit abolie, soit diminuée dans le train postérieur ; malgré cela, les excitations persistantes la réveillent encore.
Si l'on pique un moment l'animal au niveau des genoux, il se retourne brusqueuienl d'un bond et se défend en essayant de mordre l'instrument qui l'a blessé ; la peur, un bruit, produisent aussi de l'excitation; mais elle n'est que passagère et l'animal retombe dans sa parésie.
Il se traîne sur les pattes de devant ou remue si difficilement celles de derrière, qu'il les pose lentement l'une après l'autre, à la façon d'un éléphant ou d'un crapaud.
Puis arrive une période pendant laquelle l'animal se met en boule; il est pris à ce moment de mouvements d'oscillation très caractéristiques pour ceux qui ont observé la rage sur le lapin, mouvements qui se terminent quelquefois par une chute sur le côté ; il essaie, mais souvent en vain, de se relever.
Plus tard, la mise en boule s'accentue encore ; le poil est hérissé, la respiriition diminue, le refroidissement se prononce, on entend une plainte imperceptible, un petit bruit de craquement de dent; si à ce moment, on met l'animal sur un plan incliné, il glisse comme un corps inerte ; mis sur le dos, il y reste, et ses pattes, celles de derrière surtout, sont agitées de petits mouvements convulsifs qui existent plus toniques dans les muscles de l'orbite. La pupille qui a d'abord été contractée, est dilatée, les paupières se ferment, et la mort paraît arriver en pleine connaissance.
Deux de nos animaux sont morts ainsi.
A l'autopsie, on trouve un liquide séro-sanguinolent qui tache les narines et les commissures labiales, s'expliquant par la présence dans l'arbre aérien, de concrétions spumeuses sanguinolentes ; des infarcti sanguins dans le poumon, sous la plèvre où ils affectent la forme de marbrures congestives ou plutôt hémorrhagiques, une très légère injection du bulbe et des enveloppes du cerveau qui
paraissent sains^ des débris de plantes vertes et des caillots de caséine dans l'estomac.
Il semble que nous assistons là à des phénomènes bulbomédullaires qui ressemblent tellement à ceux de la rage et de l'essence de tanaisie, qu'il serait bien difficile de ne pas les rapprocher.
Or nous n'avons examiné ces faits que sur quatre sujets, et bien des symptômes ont dû nous échapper.
Un détail des plus remarquables, et dont l'importance n'échappera à personne, car il a été observé sans aucune prévention par ceux qui assistaient à nos expériences, c'est l'odeur très nette, la sève de l'essence de tanaisie que présente sous l'influence de la chaleur le liquide que nous injectons.
Gomment en présence de pareils résultats, ne pas conclure à l'isolement biologique au moins du poison l'abique qu'il sera si intéressant d'étudier. Malheureusement il faut tant de cerveaux rabiques pour obtenir cette substance que son étude ne deviendra possible et facile que le jour où l'on aura pu faire des cultures en dehors de l'organisme sur de grandes quantités de matières cérébrales de veau, de bœuf, ou de tous autres animaux.
Disons que nous avons fait des essais dans ce sens, mais que jusqu'ici notre mauvaise installation les a rendus infructueux.
Dans tous les cas, il sera intéressant d'inoculer tout d'abord nos deux lapins survivants pour savoir s'ils seront réfractaires à la rage.
Celte communication devait être faite à l'Institut par M. Brown-Séquard vers le milieu du mois d'avril dernier, mais notre excellent maître nous fit très judicieusement remarquer que nous n'avions pas fait de contre-expérience avec des cerveaux de lapins sains. Depuis notre séjour à Paris nous avons dans le laboratoire de M. Trasbot comblé cette lacune et nous avons fait, sur vingt-deux cerveaux de lapins non enragés, la contre-épreuve. La substance retirée par le procédé déjà indiqué a clé injectée hier, dans les veines d'abord, sous la peau ensuite, d'un lapin d'un mois,
à. dose double el triple même que celle de la première expérience, ainsi que sur un lapin de dix jours : les deux animaux n'ont eu aucun des symptômes immédiats signalés précédemment et sont encore vivants vingt-quatre heures après (1).
Mais si la substance retirée de 22 cerveaux de lapins enragés lue avec des symptômes rabiques, et que celle retirée de 22 cerveaux de lapins non enragés ne tue pas, la rage apporte donc dans le cerveau des enragés un élément toxique, un poison manifeste, et si maintenant cette substance, ce poison a l'odeur du poison végétal qui, lui aussi, produit des symptômes rabiques très évidents, ne doit-on pas supposer, jusqu'à preuve du contraire, que nous avons isoler là biologiquement au moins le poison rabique.
(1) Le petit lapina vécu trois jours et, comme il était séparé de la uiùre, il est mort de faim; l'autre vit toujours.