‹ L'immunité par les vaccins chimiquesChapitre 9 sur 12 · EXTRAIT DKS COMPTES RENDUS DES SEANCES DE LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DKS COMPTES RENDUS DES SEANCES DE LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE

(Séance du 14 avril 1888).

J'ai l'honneur de présenter à la Société la suite des résultats que j'ai obtenus en continuant mes rechcrclies sur la rage. Je rappellerai que c'est ici que j'ai, le 30 avril 1887, pris date de la plupart des résultats de ces recherches.

Dès 1872, j'avais signalé les effets rabiques si remarquables de l'essence de tanaisie retirée du lanacetum vulgare. Les expériences que je faisais à ce moment sur plusieurs isomères m'avaient conduit à penser que, ainsi que l'a découvert M. Blake, les corps qui avaient les mêmes propriélés biologiques devaient avoir la même constitution atomique, ou, tout au moins, se rapprocher beaucoup alomiquement les uns des autres. Les effets rabiques de l'essence de tanaisie me faisaient donc supposer qu'elle devait ressembler, chimiquement, à cet inconnu, le poison rabique. Mais comment démontrer cela?

Je découvris aussi, à cette époque, que le chloral administré préventivement, empêche les phénomènes rabiques de l'essence de tanaisie ; j'en conclus, bien entendu, à l'emploi préventif du chloral dans la rage, et, en 1877, j'eus pour la première fois l'occasion de l'essayer sur l'homme, dans un cas de rage probable, et ceci avec succès, puisque le malade mordu n'est jamais devenu enragé.

Ce fut pour moi l'occasion de la publication d'un premier

mémoire dans la Tribune médicale de 1870, qui fut reproduit par presque toute la presse scientifique.

Les pliénomènes si nellemenl bulbaires de l'essence de lanaisie ressortant de mes expériences, contribuèrent peutêtre un peu à attirer, à ce moment-là, l'attention de M. Duboué, de Pau, sur la théorie nerveuse et le siège de la rage, siège qu'il a si nettement démontré, la môme année, dans son remarquable mémoire sur le traitement rationnel et la pathogénie de cette affection.

Vous savez ce qu'il advint : M. Pasteur prit dans ce bulbe, où siégeait la rage, ce qu'il fallait pour la produire et fit cette magnifique découverte de la rage expérimentale, qui a tant contribué à l'étude de la question et qui fut la cause première de cette méthode de prophylaxie, qui a rendu de si éminénts services et qui a fait tant de bruit dans le monde entier.

Je vous avoue que la théorie microbienne des virus, et, partant, de celui de la rage, me troubla singulièrement à partir de ce moment-là dans mes recherches, qui, du reste, étaient interrompues ; je ne trouvais pas de microbes dans ce poison tanacétique qui ressemblait tant au poison rabique dont je cherchais la nature, et je crus que la loi que j'avais posée sur Tisomérie biologique présentait ici une exception.

J'en étais là, lorsque la découverte des ptomaïnes fut pour moi une véritable révélation.

Romberg avait défini la rage une toxo-neurose, et M. Brouardel, qui avait rapporté cette définition, venait de faire, de concert avec M. Boutmy, une communication des plus importantes sur des poisons, résultats de la fermentation cadavérique et qu'ils appelèrent ptomaïnes. C'est, avec les recherches de M. Gautier, la seule chose que je connusse alors sur ces poisons des fermentations. Or, déjà dans mon esprit, le poison rabique devait être une substance de même ordre, chimiquement définissable, comme tous les poisons,, et la constitution atomique de cette substance devait se rapprocher de celle de l'essence de tanaisie.

Malheureusement, je n'étais pas chimiste et ne pouvais me livrer à la recherche chimique du poison rabique, pas

plus qu'à la détermination de la constitution atomique de l'essence de lanaisie.

Au reste, j'avais cru qu'elle avait été faite par M. Bruylants; je m'étais trompé; M. Bruylants n'a défini que le camphre de tanaisie ou hydrure de tatiacéti/le retiré de l'essence, et personne encore n'a annoté l'essence elle-même.

Mais les regrets que m'inspirait mon insuffisance comme chimiste disparurent bientôt devant un fait des plus importants.

M. Pasteur faisait dessécher des moelles rabiques pendant plusieurs jours, puis constituait, avec du bouillon stérilisé et ces moelles de plus en plus fraîches, un liquide qui, injecté sous la peau chaque jour, mettait les sujets à l'abri de la rage.

Peut-être M. Pasteur ne donnait-il, par ce procédé, que des doses de leucomaïne, de poison rabique en rapport avec le plus ou moins de dessiccation de ces moelles, de façon à déterminer progressivement la tolérance à cette grande impression toxique qui devait éclater le jour de l'apparition de la rage déclarée, le jour de l'empoisonnement rabique ?

Cette hypothèse explique pourquoi j'ai eu à ce moment l'idée de vacciner contre la rage avec l'essence de tanaisie que je croyais l'isomère du poison rabique; c'était pour démontrer que, dans la méthode de prophylaxie de M. Pasteur, ce n'était que laptomaïne qui agissait en amenant la tolérance à la façon de tout autre poison; celle idée, je la soutenais presque depuis la communication de MM. Boutmy et Brouardel. Elle s'était encore plus incrustée en moi depuis la communication de M. Gautier, et j'ignorais à ce moment les travaux de Panum et de tant d'autres sur ces produits toxiques retirés des centres de fermentation.

Donc, j'ai voulu vacciner contre la rage avec l'essence de tanaisie, et, vous le savez, après bien des péripéties expérimentales et autres, j'ai réussi.

Je ne vous ferai pas l'histoire de cette découverte, vous l'avez vue naître dans ma communication de l'an dernier; à ce moment j'avais essayé de vacciner après inoculation,

sans autre résultat que la démonstration expérimentale de deux faits :

J'accélérais la rage en donnant de trop fortes doses d'essence ;

Je la ralentissais notablement en donnant des doses plus modérées, mais que j'avais néanmoins démontrées encore trop fortes et periuvbatriccs.

J'avais fait, de plus, sur des vaccinés avant inoculation, des injections sous la peau de la nuque d'un bon virus rabique qui tua plus tard deux témoins, et je disais à ce moment-là, le 30 avril 1887 (mes animaux avaient été inoculés le 25 mars) : oc Ces vaccinés seront-ils réfractaircs ? »

Ils l'ont été et vivent encore quatorze mois après l'inoculation rabique.

Cinq lapins étaient dans ces conditions, et parmi eux un qui n'avait reçu qu'une seule fois une injection intraveineuse d'essence de tanaisie et qui avait été inoculé dixneuf jours après.

Le fait de la vaccination tanacétîque était donc, au point de vue scientifique, absolument démontré.

C'est alors que, grâce à la bienveillance du Président de la Société, ces résultats ont pu être connus de tous.

Or ces faits que quelques-uns m'ont reprochés d'être trop peu nombreux, je viens cette année de les contrôler sur une plus grande échelle. J'ai installé un laboratoire bien incomplet sans doute, mais me permettant d'avoir un grand nombre de lapins en expérience dans ma propriété de Saint- Emilion, et là, sur plus de deux cents animaux., je les ai étudiés de nouveau.

Mon virus de l'année dernière ne tuait qu'en quinze ou dix-sept jours ; j'avais d'un autre côté employé les inoculations sous la peau de la nuque, pour ce qui concerne du moins la série des vaccinés avant inoculation; pour les vaccinés après, j'avais employé la contagion sous-méningienne. Quant aux doses vaccinatrices, je ne pouvais les préciser, je savais simplement que j'en avais donné de trop fortes, voilà tout.

Cette année, j'ai régularisé tout cela, et mes efforts ont tendu surtout à créer une véritable méthode de prophy-

Jaxie, tant avec le chloral qu'avec l'essence de lanaisie.

Je dois dire que le virus dont je me suis servi, qui en était à sa trente-cinquième culture sur le lapin, virus de la rage des rues et qui a tué des animaux en cinq jours seulement par l'inoculation sous-méningienne, m'a ménagé de très grandes surprises : par exemple, sur quatre vaccinés depuis treize jours et inoculés par les méninges, j'ai eu trois morts et un résultat positif, 20 pour 100 seulement (1).

J'étais loin de la proportion des 100 pour 100 de l'année dernière; aussi ai-je dû m'en tenir exclusivement, pour me aisser le temps d'agir, à l'inoculation sous-conjonclivale, quoique cependant avec ce même virus la mort apparaissait encore sur mes témoins au neuvième ou dixième jour.

Voici du reste comment j'ai procédé : J'ai commencé par une série dexpériences avant inoculation, j'ai vacciné tout d'abord dans la même période entre le 13 et le 23 décembre 1887, cinquante lapins de différentes force et taille avec l'injection sous-cutanée des solutions suivantes :

M. Pasteur se servait de moelles rabiques plus ou moins desséchées et les diluait dans un peu de bouillon qu'il injectait sous la peau; moi, pensant que le poison rabique seul agissait, j'ai fait prendre le poison tanacélique, son isomère supposé, tout à fait de la même façon.

Injections du premier jour ;

1 goutte d'essence,

10 gouttes d'huile d'amandes douces, faites sous la peau le matin.

Le soir :

2 gouttes d'essence, 10 gouttes d'huile. Le second jour :

2 gouttes d'essence, 10 gouttes d'huile.

Le soir :

(1) Cette extrême virulence à la trente-ciuquième culture peut surprendre. Je crois devoir l'allribuer au mode d"inoculation qu'employait dans ses recherches AI. l'Yré de Bordeaux, qui m'avait fourni ce virus. .M. F6r6 n'attendait pas la mort de ses animaux pour inoculer leur bulbe. C'étail pour ainsi dire du virus transmis de vivant à vivant. Ne serait-ce pas là la cause de sou exaltation?

3 gouttes.

Le troisième, au matin :

3 gouttes et A gouttes le soir.

Le quatrième :

4 gouttes et 3 gouttes.

Le sixième :

5 gouttes le matin et 6 gouttes le soir.

Enfin, je suis arrivé à 7 et 8 gouttes chez quelques-uns. Vous voyez, Messieurs, que celte vaccination se rapproche beaucoup de celle de M. Pasteur.

De plus, comme j'avais constaté expérimentalement l'action antiseptique de l'essence de lanaisie à fortes doses, sur le microbe ou le ferment rabique, puisque la moelle rabique diluée avec cette essence ne donnait pas la rage, i'ai tout d'abord utilisé cette puissance antiseptique en faisant les injections vaccinatrices dans le département de l'injection inoculatrice ; je parle bien entendu ici de ceux vaccinés après inoculation.

Quant à ceux vaccinés avant, c'est par série de quatre que je les ai inoculés par les méninges, et surtout par les conjonctives ; j'ai eu des succès variables, mais qui ont toujours été de 50 p. i 00 au moins; souvent, j'ai constaté des succès de 80 p. 100, surtout chez ceux que j'ai revaccinés avec une méthode moins intensive que lu première, au moment même où les témoins commençaient à être pris de la rage.

Depuis le mois de décembre, l'immunité a toujours duré, et dans mes dernières expériences, faites le 1®'' mars, j'ai eu encore des succès de 50 p. i 00.

Ayant constaté que la revaccination rendait l'immunité plus sûre, j'ai pris les derniers lapins vaccinés qui me restaient et je leur ai donné de nouvelles doses de vaccin tanacétique, me proposant de les inoculer dans im an pour voir si l'immunité acquise par l'habitude durera jusque-là.

C'est du reste de cette étude que doit naître l'application pratique de cette vaccination avant morsure aux chiens, prophylaxie la plus hygiénique de toutes, celle qui, supprimant la rage chez ces animaux, la supprimera tout à fait chez l'homme.

Il esl bien entendu que je garde encore tous les sujets qui ont résisté pour savoir de quoi ils mourront.

Quoi qu'il en soit, je crois, pour le moment, le fait de l'immunité par la vaccination tanacélique, avant inoculalion, absolument (kmonlré ; je n'ai pas besoin d'en faire ressortir toute l'importance tant au point de vue scientifique que pratique.

Quant au fait d'immunité après l'inoculation et que je n'ai pu entièrement démontrer l'année dernière, et j'ai dit pourquoi, parce que j'employais des doses perturbatrices, mes expériences de cette année l'ont, je crois, tout à fait confirmé.

En vaccinant dans le département de la piqûre inoculatrice, j'ai eu, dans ces derniers temps, jusqu'à 100 p. 1 00 de succès, à la condition, je le répète, que la vaccination ne soit pas, dans ce cas, trop intensive et ne trouble en rien l'organisme de l'inoculé, 11 faut, comme je l'ai dit l'autre jour à l'Académie de médecine, atteindre la dose vaccinatrice et éviter la dose perturbatrice. J'ai dit du reste aussi pourquoi ; je ne crois donc pas utile d'y revenir.

La même précaution est nécessaire lorsqu'on fait la pre'vention par le chloral ; mes expériences de cette année, à cet égard, ont du reste complètement confirmé celle que j'avais signalée l'année dernière sur mon lapin noir. J'ai obtenu des proportions de 50 à 80 p. 100 de succès à la condition toujours, je le répète, que le chloral n'agisse pas comme perturbateur ; dans le cas contraire, il avance au lieu de retarder l'évolution rabique à tel point que, le voyant se comporter selon les mêmes lois que la vaccination tanacétique, j'ai cru qu'il était lui aussi vaccin, et j'ai essayé de vacciner avec lui avant l'inoculation, mais j'ai complètement échoué.

J'ai alors voulu savoir s'il agissad comme antiseptique : avec la dose de 10 p. 100, dose de la solution dont je me servais pour mes injections préventives sous la peau, j'ai dilué de la moelle rabique, et j'ai injecté ce virus chloral sous les méninges ; mes animaux sont morts de la rage. C'est donc comme sédatif qiic le chloral agit ici.

— Al —

Malgré cela, je dois dire que j'ai constaté qu'<\ dose concentrée, le chloral agissait sur la substance nerveuse en lui faisant subir une sorte d'émulsion. Dans ces conditions, la moelle rabique inoculée n'est plus virulente, le chloral agit donc, dans ce cas seulement et à cette dose, comme fln</s^;;9//(/J<e, propriété qu'il sera important d'utiliser dans la prévention par cette substance, en injectant les solutions préventives de chloral, comme l'essence de tanaisie, dans le département de la piqûre inoculatrice. J'ai retrouvé celte antisepsie avec l'alcool h 90° et l'alcool phéniqué employé dans les mêmes conditions. Je n'insisterai pas plus longtemps sur ce point.

Je rappellerai seulement ce que j'ai dit l'autre jour à l'Académie de médecine, à savoir : que la prévention par le chloral et la vaccination tanacétique concourent l'une et l'autre au même but thérapeutique, la tolérance du bulbe à t action toxique sur lui de la leucoinaïne, du poison rabique, par deux procédés bien différents, l'un par la sédation dont nous avons parlé, action essentiellement antagoniste de l'excitation bulbaire, produite par le poison rabique ; l'autre, par habitude à cette excitation, par accoutumance, par accommodation toxique, par mithridatisme.

Laissez-moi vous dire, messieurs, puisque vous avez été mes premiers confidents dans cette découverte, que le poison rabique dont je vous parle tant, je crois bien l'avoir isolé, tout au moins biologiquement.

Ce fait fera l'objet d'une communication que j'aurai l'honneur de faire, je l'espère, bientôt à l'Institut de France.

Je n'insisterai pas davantage, j'ai déjà assez fatigué votre bienveillante attention ; mais je crois bien qu'après la communication que je viens de faire, je peux, sans immodestie autant que sans prétention, revendiquer l'honneur d'avoir le premier vacciné avec un vaccin chimique, dosable, analogue à celui dont M. Pasteur parlait dans une de ses dernières communications à l'Institut, en présentant le remarquable travail de MM. Roux et Ghamberlan sur les vaccinations par les matières solubles de la fermentation septique, sur ce vaccin chimique que j'ai appelé depuis le corn-

mencemenl de mes recherches, médicament, Icucomainevaccin ; que ces médicamenls, que ces leucomaïnes soient exlrails du règne vcgélal comme l'essence de lanaisie pour la rage, la strychnine pour le tétanos, ou bien du règne animal comme la tétanine pour le tétanos, le poison rabique pour la rage, les poisons solubles de la fermentation seplique, typhique, ou pyocyanogène.

NEUVIÈME COMiMUNICATION

Pathogénie et traitement de la rage, — de l'inutilité des moyens curatifs, du traitement de la morsure.

(Séance du 19 avril 1888).

Je remercie tout d'abord la Société du tour de faveur qu'elle veut bien m'accorder. Mon intention est de vous com- Tiiuniquer deux points de mes recherches sur la rage, que je n'ai encore développés devant aucune société savante : Vinutilité d'abord des moyens curatifs, et la nécessité de soigner la morsure.

Je n'ai parlé, jusqu'à présent, que de la rage tanacétique ou simili-rage, que j'ai démontrée non virulente, de ses rapports avec la vraie rage, de la prévention des deux par le chloral et surtout de la vaccination antirabique avant et après inoculation avec l'essence de tanaisie, faits d'une importance capitale, puisqu'ils m'ont amené à la découverte du vaccin chimique, dosable et à celle des médicaments des leucomaïnes-vaccins . Ces faits, je les ai vérifiés cette année sur plus de deux cents lapins et l'on verra bientôt que j'ai pu isoler le poison rabique dont l'odeur se rapprocherait de celle de l'essence de tanaisie.

Dès l'année dernière, au mois de juillet, je disais, qu' « à défaut de ces sortes de leucomaïnes végétales que constituaient l'essence de tanaisie pour la rage, la strychnine pour le tétanos, il faudrait aller dans ,les centres de fermentation eux-mêmes, isoler les leucomaïnes animales, comme les Allemands venaient de le faire pour la tétanine, puis les purifier de leurs microbes et s'en servir pour produire l'immunité par habitude au poison, par mithridatisnie, immunité qui, ne serait-elle que passagère, aurait toujours au

moins une application facile et utile en temps d'épide'mie, car elle ne pourrait jamais être achetée au prix d'un danger »,

De récents et importants travaux ont déjà depuis démontré que j'avais raison, et plusieurs maladies virulentes ont trouvé leur vaccin chimique dans ces centres de fermentation dont j'ai parlé.

Vous voyez donc, Messieurs, toute l'importance de celte voie thérapeutique; mais il est un point sur lequel je n'ai pas insisté, c'est sur un traitement encore plus préventif que les vaccinations, sur le traitement de la morsure ou de la piqûre inoculatrice.

Ici se soulève immédiatement une question de pathogénie dans laquelle il me serait bien difficile d'entrer, ne voulant pas abuser de vos précieux moments.

Est-ce par les nerfs, est-ce par le sang, que se propage le virus rabique?

Je m'en rapporte, à cet égard, tout à fait aux remarquables travaux de M. Duboué, de Pau, sur cette question, et je me déclare convaincu par ses arguments, qui me paraissent sans réplique, que c'est bien par les nerfs que la rage se propage jusqu'au bulbe; et, associant cette théorie nerveuse aux résultats de mes recherches personnelles, voici comment je comprends la pathogénie de cette affection.

Étant donné un mordu, les nerfs de la plaie divisés permettent aux ferments rabiques de se fixer sur eux. Là, ces ferments trouvent un moyen d'existence précaire, mais suffisant et de prolifération bien limitée. Car il en est de la fermentation rabique comme de toute fermentation. S'il faut un ferment susceptible de se multiplier aux dépens à' wxiQ substance fermentescible , il faut aussi une substance fermentescible qui, elle-même, aboutit à un produit de fermentation, et c'est ce produit qui, dans la rage, va constituer le poison rabique, ce qui tue.

Mais la substance fermentescible qui, selon toutes probabilités, est puisée dans les éléments chimiques du tissu nerveux est en bien petite quantité dans ces minces filets nerveux de la plaie pour que la fermentation du début soit bien rapide et que le produit de fermentation soit bien

abondant. C'est pour cela que l'organisme ne s'en aperçoit même pas et que la santé persiste. Petit à petit, le ferment chemine et passe aux nerfs plus gros^ pour arriver aux centres nerveux. Jusque-là, le poison rabique est en quantité insignifiante et le sujet se porte toujours bien; c'est pour cela que la rage met si longtemps à éclater, et que les effets de cette fermentation cachée, souterraine, ne se produisent qu'après un temps fort éloigné du moment de la morsure.

Mais ce ferment rabique a cheminé dans le système nerveux, en trouvant de plus en plus les éléments de sa formation ; il est arrivé à la masse bulbo-cérébro-médullaire, à ce centre de substance nerveuse qui contient tous les éléments nécessaires à sa prolifération et à la fabrication du poison rabique.

Que se passe-t-il alors? Cette substance nerveuse devient tout d'abord inoculable, fait démontré par les expériences de M. Ferré, de Bordeaux, et les miennes. Il y a, à ce moment, une rage fruste, cachée, qui ne se manifeste que par la virulence de la substance bulbaire.

Puis alors, sous l'influence de l'abondance de la substance fermentescible, le produit de la fermentation s'exagère de pair avec le ferment lui-même. Il se passe alors ce premier phénomène de l'action du poison rabique sur le bulbe, ce que M. Ferré a appelé les phénomènes respiratoires, ce que j'appellerai la rage respiratoire.. L'organisme réagit encore, et ne paraît pas malade, l'élimination du poison se fait encore assez bien pour ne pas trop troubler ses fonctions; mais le poison augmente, et. tout d'un coup, sa présence n'est plus équilibrée par les fonctions éliminatrices, il s'accumule. A ce moment, il agit avec une telle intensité sur le bulbe que les fondions de celui-ci s'altèrent de plus en plus, que l'accumulation et l'intoxication augmentent jusqu'à ce que la mort arrive.

Autrement dit : quand le ferment rabique est arrivé au bulbe et qu'il a formé assez de poison pour que les fonctions de celui-ci soient altérées et que l'organisme ait été perturbé suffisamment, à ce moment la mort est fatale, la quantité de poison étant trop grande d'un côté et le

Ibnclionnement de l'organisme trop insuffisant de l'autre, pour que le poison rabique puisse ôlre éliminé.

C'est pour cela que rien ne guérit la rage déclarée.

J'ai essayé en vain depuis cinq mois : l'essence de tanaisie, le cillerai à haute dose, l'antipyrine (c'est la substance qui semble avoir le plus prolongé l'existence), le salicylate de soude, l'acide phénique, l'alcool à 90°.

J'ai l'entention d'essayer encore la pilocarpine, l'acide carbonique que mes expériences de 1872 sur la prévention delà rage artificielle ou simili-rage m'indiquent; mais je ne crois pas réussir.

Il faudrait trouver un éliminateur du poison rabique, un fixateur de ce poison qui est très volatil et, pour le moment, cela paraît presque impossible.

Il reste donc à faire de la prévention, et c'est là que nos efforts et ceux de M. Pasteur ont tendu jusqu'à ce jour; c'est du reste la voie que j'ai suivie dès le commencement de mes recherches sur la rage en 1872 et 18'77.

Mais dans cette prévention, vous comprenez. Messieurs, combien il faut agir avec rapidité, peu de temps après la morsure, avant, autant que possible, que le ferment rabique ait produit de troubles dans l'organisme, et vous comprenez aussi pourquoi j'ai dit, l'autre jour, à l'Académie de médecine qu'il fallait avec les vaccins atteindre la dose vaccinatrice, mais éviter la dose perturbatrice.

La perturbation peut toujours favoriser le développement de la rage.

On ne sait pas combien va durer dans l'organisme ce ferment rabique. Il est probable que, si c'est un microbe, il est tué, comme la plupart, par le poison qu'il contribue à former quand ce poison est en assez grande quantité. Mais en mourant ne laissent-ils pas quelques germes qui pourraient à un moment donné se développer"? On n'en sait absolument rien.

Je viens de voir un lapin traité préventivement par le chloral, devenu peut-être enragé quatorze mois après l'inoculation sous-méningicnne et ce, sous l'inQuencc d'une action perturbatrice occasionnée par les mauvais traitements de ses camarades : il avait été châtré : j'ai inoculé

bulbe de ce lapin el je serai fixé d'ici quelque temps (4).

Il re'sLilte donc de tout cela que les méthodes préventives sont les seules qui aient jusqu'à présent une action sérieuse ; mais il en est une parmi elles encore plus préventive, ai-je dit, que les méthodes de prophylaxie que M. Pasteur et moi préconisons : c'est le traitement de la morsure. Ce traitement, on pourrait l'appeler antiseptique, car il agit toujours en détruisant le ferment rabique. C'est la cautérisation au fer rouge ou par d'autres procédés, le lavage de la plaie avec différents liquides antiseptiques.

Il est difficile de savoir bien ce que l'on fait avec le cautère actuel. Selon que l'instrument est plus ou moins rouge, on agit plus ou moins profondément. Il faut agir profondément, surtout si l'on n'agit pas de suite, car le ferment rabique a déjà pu un peu cheminer dans l'épaisseur des tissus.

C'est pour cela que les caustiques potentiels, qui portent leur action toxique sur une épaisseur de tissus plus considérable, paraissent plus aptes à atteindre plus profondément le ferment rabique : la pâte de Vienne, par exemple. Au reste, ilestà peu près démontré que la cautérisation peut agir après plusieurs heures, le lendemain même de la morsure, ce qui prouve que le ferment rabique ne va pas si vite que cela. Il est aussi un autre moyen que nous voulons essayer depuis longtemps et qui peut agir selon son intensité comme antiseptique sur le système nerveux : c'est le courant électrique qu'on peut utiliser jusqu'à la destruction même des tissus et spécialement du tissu nerveux par l'électro-cautère.

Voici, du reste, au sujet des antiseptiques, ce que l'expérimentation m'a déjà permis de constater. J'ai dilué de la moelle rabique avec un cristal de chloral

(1) Depuis cette communication j'ai reçu la nouvelle que les trois lapins sous les méninges desquels j'avais inoculé le bulbe de cet animal, sont morts de rage paralytique. N'y aurait-il pas là un de ces faits si intéressants de microbisme latent dont a tant parlé notre savant maître le professeur Verneuil, faits qu'on retrouve pour le charbon, microbisme qui éclate sous l'inQiience d'une perturbation quelconque ?

et un peu d'eau stérilisée. Il s'est formé une véritaljle émulsion comme du blanc d'œuf battu. Évidemment, le tissu nerveux subit là une altération chimique qui a pour efTet le dégagement d'un gaz, qu'il sera intéressant de définir. Cette émulsion, je l'ai introduite sous la conjonctive; or, ce virus chloral n'a jamais déterminé la rage.

J'ai fait la même opération avec de l'essence de lanaisie pure. Même résultat.

Avec de l'alcool phéniqué ou simplement avec de l'alcool à 90°, pas plus de rage que dans les cas précédents.

Il y a donc des antiseptiques du virus rabique qui détruisent entièrement sa puissance virulente, et pour cela il leur suffit de pouvoir atteindre l'élément rabique.

Donc il faut chercher ces antiseptiques et, parmi eux, ceux qui agissent en désorganisant le tissu nerveux le plus profondément et qui agissent, dans ce cas, plus sûrement sur le ferment. Il saule aux yeux que si l'on pouvait découvrir une substance qui, placée sur la plaie, ou injectée dans les environs, empêcherait la rage, employée trois heures seulement après la morsure, et que cette substance se trouverait chez les pharmaciens, nous n'aurions plus besoin de toutes ces méthodes de prophylaxie que nous avons instituées si péniblement.

C'est donc, à mon avis, la voie la plus fructueuse et celle dans laquelle tous les chercheurs doivent entrer.

C'est pour cela que j'ai déjà commencé à agir dans ce sens et que je fais mes injections préventives de chloral ou d'essence de tanaisie, substances que j'ai démontrées, à fortes doses, antiseptiques, dans le département de la piqûre inoculatrice pour détruire tout d'abord les ferments rabiques qui pourraient s'y trouver. Mes premiers essais sont, je dois le dire, fort encourageants, car il m'a semblé augmenter par ce procédé la proportion de mes succès.

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