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PREMIÈRE COMMUNICATION

Expériences sur la rage.

EXTRAIT DES COMPTES RENDUS DE LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE (Séance du 30 avril 1887).

Au mois de mars 1872, j'observais raclion biologique d'une essence, l'essence de lanaisie, qui me parut intéressante à étudier. On connaissait fort peu de chose, en eiïet, sur les propriétés de la plante qui la produisait, le lanacelum vulgare, herbe aux vers ou absinthe de cheval.

A cette époque, l'annotation cliimique de cette essence était à faire. Depuis, M. Bruylanls, un Belge, l'a annotée. Je dois dire que, la voyant s'éliminer en nature par la respiration, caractère distinctif d'une série d'essences oxygénées que j'étudiais expérimentalement à ce moment-là, je pensais que, elle aussi, était oxygénée. Ces travaux, faits en collaboration de M. Falières, de Libourne, je les présentai à la Société médico-chirurgicale de Bordeaux, et je répétai une partie de mes expériences au laboratoire de mon maître et ami, le professeur Oré, qui y assista avec plusieurs de ses collègues.

Toutes ces choses sont du reste mentionnées dansles numéros du Bordeaux médical de mai et de juillet 1872.. En 1873, je fis une nouvelle communication au congrès de Lyon (voir le /ouma/ rfe Lyon, 31 août 1873). En 1876, communication de M. Bochefontaine à la Société de Biologie, à la suite d'expériences faites au laboratoire de M. Vulpian. Enfin, en 1879, j'ai fait paraître, dans la Tribune médicale, mon mémoire sur celte question, in extenso et tel que M. Falières et moi l'avions écrit et rédigé en. 1872, en n'y

ajoutant qu'une observation clinique qui venait à l'appui de nos expérimentations sur les animaux.

Si j'insiste sur ce point, c'est que M. l'ut/.eys, professeur à l'Université de Liège, et qui avait fait en 1878 des recherches sur le camphre de lanaisie, revendiqua, dans cette même Tribune médicale, la priorité de recherches importantes sur Vessence de tanaisie. Ma réponse qui était très topique, autant qu'il m'en souvient, fut malheureusement perdue, avant d'être publiée, par M. Laborde et, lorsque je sus cet accident, il était trop tard pour répondre à M. Putzeys, toute actualité ayant disparu. Aujourd'hui, je désire donc profiter de l'occasion de cette communication devant vous pour vous montrer que les prétentions de M. Putzeys étaient mal fondées, car d'abord l'essence de tanaisie n'est pas le camphre de tanaisie, et puis ma priorité de recherches importantes me paraît suffisamment établie dans le mémoire de M. Putzeys lui-même, mémoire des plus remarquables, pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage (1).

Voici, du reste, les travaux auxquels M. Putzeys attachait alors peu d'importance :

J'avais analysé les phénomènes d'excitation produits par l'essence de tanaisie injectée dans les veines ; j'avais distingué ces phénomènes convulsivants de ceux de l'essence d'absinthe ; j'avais trouvé dans ces phénomènes des spasmes, des envies de mordre, de la paralysie du train postérieur, de l'opisthotonos, la conservation de la connaissance, une longue période de coma à la suite, des mucosités spumeuses, sanguinolentes dans la trachée et dans les bronches, des hémorrhagies sous-pleurales, en un mot des accidents formidables d'excitation des pneumogastriques et de la portion bulbaire correspondante, augmentation dans des proportions considérables du nombre d'inspirations par minute (115) ; enfin, un ensemble de phénomènes rabiques aussi prononcés que possible, et je les avais défi-

(1) De l'aclion physiologique de l'IIydnire de lanactHylc (camphre de tanacctiun viilgarc), par le D' Félix Piilzoys. Exf. du Bull, dr l'acad. royale de Delrjique, t. Xil, 3"^ série, u« 11. Bruxelles, Librairie Manceaux. 1879.

nis par le nom de rage artificielle, rage tanaccLique. Or, lo point capital c'était qu'en mettant préalablement des animaux sous l'action du chloral, j'empêchais ces piiénomènes, ces accès rabiques de se produire, ainsi que par un courant d'acide carbonique préalablement projeté dans le pharynx.

Depuis, je devais saisir toutes les occasions d'expérimenter/jrJye«/<oe/«en^ le chloral dans la rage. Un seul cas en dix-sept ans s'est'présenté à moi, en 1877 ; j'ai donné le chloral jusqu'à la dose de trois grammes, en commençant par une petite dose, et cela pendant quarante jours (1). La rage ne s'est jamais déclarée. Ce fut, du reste, l'occasion de la publication de mon mémoire en 1879. Vous verrez en le lisant que je suis très réservé dans les conclusions.

Inutile de dire combien les importantes recherches de ces dernières années sur la rage, la découverte de son siège dans une portion du bulbe ou de la moelle, si en rapport avec celle impressionnée par l'essence de tanaisie, la production par notre éminent compatriote M. Pasteur, de cette rage expérimentale, si fatale, si rapide, si régulière dans son évolution, qui devait fournir à l'expérimentation sur cette question de si précieux éléments d'observation, la découverte des virus atténués, etc., etc., inutile de vous dire si tout cela devait exciter mon plus vif intérêt. Je demandai du virus rabique à mon ami le professeur Pitres, à mon maître le professeur Vulpian, enfin je ne pus m'en procurer que cette année. Mon but était de voir les rapports qui devaient exister entre cette rage artificielle que je produisais par la tanaisie et la rage vraie, rage des rues ou rage expérimentale.

Yoici, du reste, les questions que je m'étais posées : 1" Voir si la tanaisie qui produisait des accidents si nettement rabiques ne présentait pas une analogie de composition et d'action avec le poison, la leucomaïne rabique, résultat probable de la fermentation rabique ou mieux de la multiplication du microbe rabique supposé, et alors voir si peut-être cet isomère, essence de tanaisie, de cette leuco-

(1) Voir Tribune médicale, année 1S79, relation du cas.

maïne à dose de plus en plus élevée ne remplacerait pas dans leur action préventive les inoculations du virus rabique de moins en moins atténué.

2° Voir s'il n'existait pas sur un animal en état de rage un poison rabique, en debors du microbe, ayant des olTels toxiques immédiats. Employer pour cela des injections intraveineuses.

3" Voir si le chloral, empécbant la rage lanaisique de se produire, n'empêcherait pas l'éclosion de la vraie rage, soit par son action antiseptique, soit par son action sédative.

4° Voir si des animaux préalablement tanaisiés, une fois ou une série de fois, se trouveraient à l'abri de la contagion rabique.

5° Voir si les moelles d'animaux morts de la tanaisie étaient virulentes.

6° Enfin, voir par une expérimentation plus variée et sur différentes espèces animales, en m'aidant des dernières recherches de la science sur la rage, si je n'avais pas laissé passer inaperçus des faits importants à signaler pour l'étude de l'action biologique de l'essence de tanaisie.

Voici comment j'ai essayé de résoudre la première question :

Dans ime première série d'expériences, on a inoculé trois lapins avec le virus rabique de deux séries de lapins inoculés déjà par la moelle de Berger, mort de rage dans le service de M. le professeur Pitres.

hQ premier lapin, tanaisié cinq jours environ après l'inoculation par la méthode intraveineuse, est mort, des trois premières gouttes d'essence injectées dans les veines de l'oreille, dans de violents accès tanacétiques.

Un autre est resté comme témoin.

Le troisième a été traité quotidiennement et biquotidiennement par des doses d'essence injectée dans les veines suffisantes pour produire une légère convulsion, une goutte et plus tard deux gouttes, car il semble s'établir une tolérance. Au quatorzième jour de l'inoculation, on lui a trouvé une parésie très nette du train postérieur qu'on a attribuée à la rage débutante. Le témoin n'avait encore rien. Pensant arrêter ce début, j'ai injecti'; une assez forte

close d'essence et j'ai tué l'animal. Le témoin n'est mort que cinq jours après. La rage aurait-elle eu ici une évolution plus rapide par l'ellet rabigène de l'essence de lanaisie?On pourrait le supposer.

Dans une deuxième série, j'ai repris la même expérience sur six lapins, avec cette diflerence que les doses de lanaisie quoique plus fortes ont eu moins d'action, car elles ont été données soit en vapeurs, sous des cloches, ce qui est incommode et long, soit en injections sous la peau; mais en même temps, six autres lapins ont été soumis, sans avoir été préalablement inoculés, à l'action des mêmes doses d'essence de lanaisie. Des six lapins inoculés, 1 rois l'avaient été le 3 mars, trois le 6 avec le même virus pris sur la même moelle conservée dans de la glycérine. Un témoin a été pris pour chaque jour.

Quatre lapins ont donc subi les inoculations préventives de tanaisie en vapeurs d'abord pendant quelques jours, ensuite sous la peau à la dose d'une division de seringue de Fravaz. Ce traitement a duré onze jours.

Un premier témoin, celui de l'expérience du o mars, est mort le dix-septième jour de l'inoculation. — A ce momentlà, les tanaisiés préventivement n'étaient pas encore pris; quelques jours après, les deux tanaisiés du 5 mars sont morts le même jour, au vingtième jour de l'inoculation.

De ceux inoculés le 6 mars, le témoin, qui était une lapine, a avorté de quatre petits, puis est morte le dixneuvième jour de l'inoculation; avant elle, un des tanaisiés était mort sans phénomènes bien nets de rage, et du soir au malin; l'autre tanaisié a vécu jusqu'au 31 mars, c'est-à-dire vingt-cinq jours.

11 semble donc, dans cette expérience, que la rage ait été retardée un peu par la tanaisie aussi bien que par la gravi di té.

Mais ce qu'il y a d'important à faire ressortir, c'est que les doses de lanaisie préventive ont été encore trop fortes, car les animaux qui n'ont été que tanaisiés sans avoir subi d'inoculation rabique, se trouvaient à ce moment-là dans une telle misère physiologique que deux sont morts, mordus, déchiquetés par les autres, amaigris, tremblotants, la con-

jonclive suppurant, le poil tout hérissé et mouillé, ayant la diarrhée, presque insensibles aux excitations. Les survivants se sont petit à petit remontés, mais ils ne valaient pas grand'chose, à ce moment-là. L'un d'eux, plus résistant, présentait des phénomènes d'excitation génésique insolites. Evidemment ces animaux étaient malades, et alors les doses que j'administrais préventivement à ceux inoculés ne sontelles pas encore trop fortes pour obtenir un résultat plus démonstratif?

Je crois donc que la méthode à instituer dans cette expérimentation doit être la suivante : établir tout d'abord la dose sous-cutanée nécessaire pour déterminer l'apparition des phénomènes tanacétiques ; celle-ci étant démontrée de dix gouttes, par exemple, traiter les animaux préventivement par une goutte le premier jour, deux le second, trois le troisième, et ainsi de suite en augmentant jusqu'à dix gouttes le dixième jour, puis s'arrêter et attendre.

La deuxième question que je m'étais posée semble mieux résolue. Dans les inoculations du 6 mars, j'avais conservé un lapin pour le soumettre à l'action préventive du chloral. — Il a subi pendant quelques jours l'action, pendant deux ou trois heures, de vapeurs de chloral sous une cloche à melon, puis je lui ai injecté 10 centigrammes sous la peau, puis 20, puis 30 par jour, le tout pendant dix jours seulement, et ce lapin est toujours vivant et très bien portant depuis bientôt deux mois, lorsque six inoeitiés du même virus sont morts de rage, le dernier depuis un mois.

Est-ce un réfractaire? ou n'a-t-il pas été bien inoculé sous les méninges, et mourra-il plus tard? Il faut attendre pour conclure. Le fait ne m'en paraît pas moins suffisamment intéressant pour le signaler.

La troisième question, relative à l'existence d'un poison rabique immédiatement mortel, m'a amené à des injections intraveineuses de virus non filtré et filtré. Dans le premier cas, deux morts instantanées, qui ne se sont pas reproduites lorsque, à la place de la moelle rabique, j'ai injecté de la matière d'inoculation non fillrée d'une moelle qui n'était pas rabique. Je dois dire que du virus rabique lillré avec

du papier a élé ainsi injecté dans les veines sans rien produire d'instantané. Je ne puis donc tirer de ces faits aucune conclusion, et ce sont des études à reprendre.

Quant à la quatrième question, elle est à l'élude. Les tanaisiés qui ont survécu et qui se sont relevés de leur misère physiologique font l'objet de cette série expérimentale. Us ont tous reçu, et un témoin avec eux, une injection de virus rabique sous la peau de la nuque et dans d'autres parties du corps. L'un de cette série n'a eu qu'une fois une injection intraveineuse d'essence de tanaisie dont il s'est relevé après de violentes convulsions.

Deviendront-ils enragés, ou la tanaisie les mettra-t-elle à l'abri ? C'est ce que l'avenir nous apprendra. ■

J'ai fait cette même expérience sur des oiseaux et n'ai encore rien eu de positif.

J'ai voulu savoir si la moelle des morts de tanaisie était virulente, j'ai fait pour cela une série d'expériences : j'ai un lapin inoculé sous les méninges avec cette moelle, qui est encore vivant depuis le 10 mars.

J'ai cependant une série d'oiseaux parmi lesquels on m'annonce quelques morts, et cela longtemps après l'inoculalion de celte moelle, sans phénomènes bien appréciables. Il aurait fallu inoculer leur bulbe pour savoir s'ils étaient enragés.

J'ai essayé de produire par l'inoculation sous les méninges la rage chez les oiseaux, ces animaux étant plus faciles à manier. Cette expérience est encore en cours.

Enfin, mes recherches ont eu pour conséquence de contrôler celles que j'avais déjà faites en 1872 ; je dois dire que les effets de la tanaisie sont bien ceux que j'avais signalés.

J'ai eu cependant, dans l'étude de ces faits sur les animaux réunis, des enseignements nouveaux qui donnent plus de force à ceux que j'avais déjà recueillis. Deux oiseaux, notamment, mis sous une même cloche remplie de vapeurs de tanaisie , m'ont donné le spectacle des deux types rabiques : l'un s'est affaissé sur lui-même, en étendant les ailes et pris de tremblements et de paralysie ; l'autre s'est jeté avec violence sur son compagnon et l'a mordu tout le temps.

J'ai vu aussi cet appétit déréglé qui rend compte de ces corps étrangers que l'on trouve dans l'estoinac des chiens morts de rage. Un lapin aurait avalé sous mes yeux, sous une cloche où il subissait l'influence en vapeurs seulement de l'essence de tanaisi(;, un gros morceau de mastic de vitrier, si je ne le lui avais pas sorli de la gueule. Un cobaye avalait un morceau de brande de balai. Il n'est pas rare de trouver des lapins ou des cobayes morts de la tanaisie, la bouche pleine de la paille de leur cage.

Un autre fait qui résulte de mes nouvelles recherches sur l'essence de tanaisie, c'est qu'il existe des hémorrhagies sous-pleurales, des infarctus sanguins dans le foie et enfin de la diarrhée.

Ces jours derniers, dans le laboratoire de M. Gréhant, j'ai reproduit devant ce savant et devant M. Philippeau, les convulsions tanacéliques sur un cobaye très réfractaire et pour lequel il m'a fallu injecter sous la peau beaucoup d'essence. Les phénomènes convulsifs sont devenus très nets à un moment donné et se sont indéfiniment prolongés. Il est à remarquer que les animaux qui sont projetés avec violence sur un côté par l'action de la tanaisie, font marcher leurs pattes pendant la convulsion comme s'ils voulaient courir. Chez deux des cobayes où les accidents n'avaient pas été trop forts, j'ai pu observer une course effrénée. Deux de ces animaux mordaient le bout de mes souliers et devenaient agressifs. Quelquefois ils arrêtaient subitement leur course et se détournaient comme devant un objet imaginaire. On aurait dit qu'ils étaient hallucinés.

J'ai ces jours-ci, pour la première fois, étudié l'action de la tanaisie sur Je rat ; j'ai pu en soulever un par le morceau de bois auquel il mordait.

Chez les grenouilles, les phénomènes convulsifs sont très éphémères ; c'est à peine si on peut les constater {\).

Voilà, messieurs, une série de faits bien insuffisants assurément pour conclure. C'est plutôt un programme d"ctudes que je soumets à votre appréciation et à l'investigation des

(I) JI. Pulzeys a étudié lo camplirc Je taïKiisie sur le chien ci la grenouille, d'une façon très complète [loc. cit.). Voir la note de la page 3.

chercheurs qui, plus heureux que moi, onl le loisir et les moyens de reprendre et de continuer ces recherches (1).

Voici maintenant une communication qui devait être faite d'abord à l'Institut par M. Brown-Séquard, le ô septembre I 887, puis après à la Société de Biologie, et qui, comme on le verra, rend compte du résultat des expériences précédentes. Elle était déjà imprimée par M. Ilougier, imprimeur de la société, lorsque M. Brown-Séquard pensa que, pour l'Académie des sciences, il vaudrait mieux faire plusieurs communications, ce qui donnerait aux faits plus de clarté et de précision.

C'est la raison pour laquelle cette communication, déjà imprimée, n'a pas été présentée ni à l'Institut, ni à la Société de Biologie. Elle avait été envoyée, en manuscrit avant son impression, et après, à plusieurs de nos amis et à plusieurs journalistes qui nous l'avaient demandée. L'authenticité de sa date ne peut donc être contestée.

Cette communication est importante, car dans le dernier paragraphe elle exprime nettement l'idée des leucomaïnesoaccins et des vaccins chimiques tirés des centres de fermentation, et si la précédente laissait quelque doute sur notre priorité à cet égard, celle-ci les lèverait, croyons-nous, complètement (2).

(1) Les animaux eucore en observation sont à la Faculté de médecine (le Bordeaux.

(2) Cette communication imprimée a été déposée sous forme de pli cacheté à l'Institut.

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