TROISIÈME COMMUNICATION
Recherches sur les effets biologiques de l'essence de tanaisie, de la rage tanacétique ou simili-rage.
Au mois de mars 1872, en faisant des recherches biologiques sur des séries d'essences ayant des rapports d'isomerie, j'avais remarqué une essence non annotée, qui ressemblait, comme odeur, à celle d'absinthe. Elle était extraite d'une synanlhérée, le tanacelum vulgare, encore appelée herbes aux vers, absinthe de cheval. Celte essence était fort peu étudiée, chimiquement et biologiquement. DepuiSj Bruylants en a retiré le Camphre de tanaisie ou Hydrure de tanacétyle [Deutsch chem. Gesellsch, 1878, p. 449), qui, chose curieuse, a la même constitution atomique que l'essence d'absinthe et le camphre du Japon, C-", H'", 0-. Ce sont les propriétés biologiques de ce camphre qu'a étudiées, le premier, Putzeys de Liège, en 1878, priorité d'étude qu'il a revendiquée et que nous lui accordons volontiers, convaincu que les propriétés du camphre de tanaisie ne sont pas du tout les propriétés de Tessence d'où on le retire.
Or, voici ce que je constatais en 1872 : lorsque j'injectais deux gouttes de cette essence dans les veines d'un lapin de moyenne taille, au bout de 20 secondes, l'animal était pris de convulsions d'une intensité telle qu'il était en quelque sorte sidéré. Il s'élançait en avant, ou reculait par bonds, bondissait même sur place et retombait généralement sur le côté gauche. Là, tous ses muscles étaient pris de mouvements convulsifs d'une extrême violence : les dents craquaient, l'animal se mordait la langue et laissait couler une salive abondante, quelquefois sanguinolente ; ses
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muqueuses e'iaient décolorées. Les sphincters anal et vésical laissaient échapper l'urine et les matières fécales. La respiration spasmodique, accélérée (115 insp. par minute), était si embarrassée qu'on aurait pu croire à chaque instant que l'animal allait asphyxier. Ces convulsions diminuaient par moment d'intensité et reprenaient bientôt avec plus de force que jamais. Un bruit à côté de l'oreille de l'animal le faisait tressaillir tout comme dans l'empoisonnement strychnique : évidemment, le sens de l'ouïe était plus excitable. 11 ne perdait pas connaissance, car lorsqu'on approchait un bâton de son museau, il le mordait avec force et on pouvait le soulever sans lui faire lâcher prise. Cette action de mordre était bien volontaire et bien distincte du mouvement convulsif des mâchoires. L'animal mordait le sol et même ses pattes, et lorsqu'on le plaçait sur le côté opposé à celui sur lequel il était tombé, il s'aidait de ses dents pour revenir à sa première position et son corps en opistotonos décrivait souvent, sous l'influence des secousses convulsives, un véritable demi-cercle.
Cette convulsion tanacétique durait en moyenne de 50 à 60 minutes et se prolongeait mêaie si les doses étaient plus élevées. Si elles étaient trop fortes, l'animal succombait par asphyxie.
La limite de la dose toxique dans les veines ne dépassait guère trois à quatre gouttes.
Puis, à la période convulsive, succédait une période comateuse de deux et trois heures et pendant laquelle l'animal semblait insensible à toute espèce d'excitation. Enfin, l'état normal revenait et le lendemain l'animal ne semblait en rien impressionné par la violente attaque de la veille. Au reste, dès 1872, nous avions constaté que l'essence de tanaisie s'éliminait rapidement en nature par le poumon, ce qui nous avait fait supposer qu'elle était oxygénée.
Signalons un cri rauque presque constant pendant la convulsion tanacétique, cri que nous avons aussi noté dans les convulsions épileptiques de l'essence d'absinthe et du camphre du Japon son isomère.
Néanmoins, les accès tanacétiques diffèrent notablement de ceux produits par ces substances.
Eu effet, dans l'accès tanacéti((ue, pas de perle de connaissance ; l'accès est unique ainsi que la longue période de coma qui lui succède, action de mordre tout à fait volontaire, les ronclions sensorielles sont plutôt excitées que disparues. En d876, dans le laboratoire de notre regretté maître, le professeur Vulpian, nous avons observé, Bochefontaine et moi, et très manifestement, une exacerbation des convulsions par la présentation d'un miroir.
Dans les phénomènes produits par l'essence d'absinthe et le camphre, c'est une succession d'accès épileptiques chacun avec sa période de coma. Or, on sait que^ dans l'épilepsie, il y a perte absolue de connaissance.
Les effets de l'essence de tanaisie différent encore par un côté fort important de ceux de l'essence d'absinthe et du camphre du Japon. Nous avions remarqué en 1872 que ces deux isomères avaient la propriété bien remarquable, l'un et l'autre, d'arrêter la fonction glycogéniciue du foie. Nous ne retrouvions presque plus de sucre ni de matière glycogène dans le foie de nos lapins traités par ces deux substances. Nous avons examiné à plusieurs reprises, M. Falières et moi, le foie de nos lapins tanaisiés soit immédiatement après la mort, soit vingt-quatre heures après, et nous y avons toujours trouvé de notables proportions de glucose.
De plus, le bromure de potassium préalablement administré avant les attaques ne les empêche pas comme il empêche celles produites par le camphre et l'essence d'absinthe.
L'essence de tanaisie, comme l'essence d'absinthe, élève la température ; les oreilles de nos lapins sont chaudes, leurs veines sont gonflées et turgescentes ; avant l'expérience, nous avons constaté, comme température rectale, 39°,9 ; une heure après, 40'',2.
Comme beaucoup d'essences, celle de tanaisie, donnée par les veines pendant quelques jours, détermine des marbrures congeslives du poumon avec tendance à l'inflammation de la plèvre, des infavcti sanguins du foie, de véritables hémorragies.
Nous avons trouvé dans la trachée et dans les bronches
des animaux morts de convulsions f.anacélif|ues des mucosités spumeuses sanguinolentes comme dans la rage.
Les efl'ets toxiques de l'essence de tanaisie se rapprochent, on le voit, très peu du type épileptique, malgré qu'on en retire un camphre dont la constitution atomique est identique à celle du camphre du Japon et de l'essence d'absintlie.
Le type des convulsions lanacétiques est plutôt un type rahique. Tous les phénomènes de la rage s'y retrouvent : hallucinations, convulsions sans perte de connaissance, opistotonos, spasmes des muscles du pharynx, du larynx et de tout le thorax, salivation abondante, phénomènes asphyxiques, excitahilicé sensorielle, tendance à mordre, cri rauque caractéristique, diminution de la sensibilité et du mouvement, paralysie momentanée, mucosités spumeuses sanguinolentes de la trachée et des bronches, hémorragies sous-pleurales, infarcii sanguins du foie.
Ils se rapprocheraient plutôt du type tétanique que du type épileptique ; c'est un peu l'effet des strychnées.Du reste, la rage ne ressemble-t-elle pas beaucoup au tétanos?
Nous croyons donc être absolument dans la vérité en donnant aux effets tanacétiques le nom de rage tanacéiique, rage artificielle, simili-rage.
Les faits que nous ferons connaître prochainement nous donnerons, nous l'espérons, encore plus raison.
La communication suivante a été faite par M. le professeur Hayem à l'Académie de médecine le 18 octobre 1887 et publiée toujours par les Annales de médecine thermale et la Gazette hebdomadaire des sciences médicales de Bordeaux.
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QUAïlUÈME COMMUMCAÏION
Étude comparative de la rage tanacétique et de la vraie rage.
Dans noire dernière communication à l'Instilul, nous avons appelé rage lanacétique, simili-rage, rage artificielle les effets biologiques si remarquables de l'essence de tanaisie. Nous allons étudier dans celle-ci, et comparativement, celte rage tanacétique et la urate rage.
Or il semble, d'après nos dernières recherches qui, elles, datent de cette année, que l'essence de tanaisie ait encore une action plus rabique sur le lapin que la vraie rage. En effet, le type mordant que nous avons signalé dès 1872, sur les lapins, nous ne le retrouvons que très rarement dans la rage ordinaire de ces mêmes animaux : c'est presque toujours la rage paralytique (1).
Ce type de rage mordante, nous le reproduisons avec tous les modes d'administration de l'essence de tanaisie, sur presque toutes les espèces animales sur lesquelles nous avons expérimenté, excepté sur la grenouille où les phénomènes convulsivanls paraissent éphémères.
Sur deux oiseaux soumis en môme temps à l'action des vapeurs de tanaisie, nous avons vu cette année le spectacle bien curieux des deux rages : la mordante et la paralytique. L'un pris de tremblement des ailes s'est affaissé sur luimême comme paraplégié, l'autre s'esljeté sur celui-ci avec violence et l'a mordu tout le temps.
( I) 11 est à remnrquor rjn'ii celte époque personne n'avait encore en l'idée de transmettre l;i vraie rap;e au lapin et que la rage tanacétique a été d'abord étudiée i)ar nous sur cet animal avant que M. Paslcnr ait eu la pensée d'utiliser celui-ci pour l'étude de la vraie rage.
Sur les cobayes, c'est la même chose : lorsqu'ils reviennent de la convulsion et qu'elle n'a pas été trop forte, nous avons constaté qu'ils se mordaient entre eux, qu'ils mordaient le bas de nos pantalons, (ju'ils attaquaient et mordaient les objets qu'on leur présentait.
Nous avons pu soulever dans le laboratoire de M. le professeur Rouget, en présence de MM. Greliant et Philippeau, par le petit bâton qu'il mordait avec fureur un rat qui avait reçu sous la peau une certaine dose d'essence de lanaisie.
On retrouve encore ce type mordant sur des lapins que l'on traite quotidiennement par des injections sous-cutanées de doses modérées d'essence de tanaisie. Sur une série qui étaient ensemble, nous en avons retrouvé deux ayant les oreilles, le museau et les pattes véritablement déchiquetés par les autres. L'un de cette série avait une excitation génésique insolite, c'était assurément celui qui mordait le plus.
Le maximum de l'action tanacétique se traduit donc par la tendance à mordre. A un degré plus inférieur c'est un appétit vorace, inconscient et déréglé. Plus bas, c'est tout simplement de la faim.
Mais cet appétit inconscient et déréglé ne se traduit-il pas dans la rage canine^ par exemple, par la présence de tous ces corps étrangers, que l'on retrouve dans l'eslomac des chiens qui en sont morts?
Dans la rage tanacétique, le même fait se reproduit au moins sur le lapin et sur le cochon d'Inde. Nos lapins morts de rage tanacétique ont la bouche, l'œsophage et quelquefois l'estomac remplis de paille.
J'ai vu, cette année, un lapin, qui subissait sous une cloche l'action des vapeurs d'essence de tanaisie, dévorant un gros morceau de mastic de vitrier. Des cobayes, après de petits accès convulsivants, mangeaient avec voracité des morceaux assez gros de branches de bruyère desséchée.
Enfin on retrouve encore dans les effets tanacéliques ce besoin qu'ont certains animaux enragés de courir. Avec des doses modérées d'essence de tanaisie, ce phénomène apparaît souvent chez les lapins. Nous avons vu cet hiver deux
cobayes pris de course edVénée, s'arrêter subitement et se détourner comme devant un objet imaginaire. Même quand les doses sont convulsivantes, le môme fait se reproduit : les animaux projetés sur le sol pendant la convulsion lanacélique, l'ont marcher leurs pattes avec rapidité l'une après l'autre comme s'ils voulaient courir.
La rage tanacétique se rapproche aussi de la vraie rage par les lésions qu'elle produit; ce sont des hémorragies sous-pleurales, des infarcti sanguins du foie, des nmcosités spumeuses sanguinolentes de la trachée et des bronches.
En un mot, tous ces phénomènes sont des faits d'excitation médullaire et surtout bulbaire, et, partant, d'excitation des pneumo gastriques.
Or c'est bien dans le bulbe et dans la moelle qu'ont été placées, dans ces derniers temps, les lésions fonctionnelles de la vraie rage, au moment où celle-ci détermine la mort.
Mais ces lésions fonctionnelles peuvent exister sans poison rabique. De simples méningites quelquefois les déterminent. Je connais deux cas de cette nature. L'un d'eux s'est produit à la fin d'une méningite tuberculeuse. Le petit sujet de cette observation mordait tout ce qu'on approchait de lui; il avait de l'hydrophobie, il mordait même ses poignets. Cet état dura les deux jours de la fin. L'autre cas m'a été signalé par mon ami le professeur Pitres.
L'essence de tanaisie a donc une action élective sur le bulbe, tout comme le poison rabique, ferment ou leucomaïne. Ils excitent tous deux cet organe à la manière do l'inUammalion tuberculeuse des méninges de cette région, et peut-être comme le ferait une simple excitation mé canique.
Nous pouvons donc donner à des appareils symplomatiques semblables le même nom, et nous pouvons, je crois, appeler les efiets rabiques de la tanaisie : rage artificielle, rage tanacétique ou simili-rage.
Néanmoins, il nous a paru intéressant de pousser plus loin nos recherches et de savoir si cette rage tanacétique. que nous supposions sans ferment, n'était pas, elle aussi, contagieuse.
Nous avons fait une série d'inocujalions sous-ménin-
giennes de moelle diluée de lapin mort de rage lanacétique, soit sur d'antres lapins, soit sur des oiseaux, et nous n'avons constaté la production d'aucune rage. Un de ces lapins est inoculé depuis le 10 mars 1887, c'est-à-dire depuis sept mois, et est toujours vivant.
Donc, la rage tanacétique n'est pas plus contagieuse que le tétanos slrychnique. 11 en serait de même très probablemeni du tétanos, que l'on essayerait de produire avec la leucomaïne que les Allemands viennent d'isoler du ferment tétanique, qu'ils ont cristallisée et à laquelle ils ont donné le nom de tétanine. Il en serait aussi de même, croyonsnous, pour la leucomaïne rabique, si on pouvait, un jour ou l'autre, la séparer du ferment rabique. Il n'y a de contagieux dans les maladies virulentes ou dans les fermentations en général que l'élément ferment. Il n'y a que lui qui se donne, que lui qui se communique.
Nous avons essayé d'isoler la leucomaïne de la vraie rage non chimiquement, nous ne sommes pas assez chimiste pour cela, mais biologiquement.
Nous avons fait, dans ce but, des injections intraveineuses de moelle rabique diluée avec de l'eau stérilisée. Nous pensions injecter ainsi une certaine quantité de leucomaïne qui produirait instantanément des effets toxiques que nous pourrions probablement apprécier. Nous avons bien tué de cette façon deux lapins, mais c'était d'embolie; car, quelques jours après, nous avons injecté, à la même dose, du virus rabique, filtré sur du papier de Berzélius, virus qui a déterminé la mort quelque temps après, de rage paralytique, et qui était par conséquent bon, et nous n'avons observé aucun phénomène immédiat appréciable. Or, la leucomaïne rabique n'avait pas dû rester sur le filtre, à moins cependant qu'elle ne soit pas soluble dans l'eau, ce qui est bien possible, et ce qui est plus probable, à moins qu'elle ne se soit pas trouvée en quantité suffisante dans la petite portion de bulbe qui nous avait servi à faire le mélange rabique virulent. Nous ne pouvons donc rien conclure de ces faits, et ce sont des expériences à recommencer et à perfectionner.
Dans une prochaine communication, nous ferons voir
que la rage lanacélique et la vraie rage semblent avoir le même antagoniste, le Culoral.
A la suite de cette communication, M. Colin, d'Alfort, s'étonna de ce que nous ayons donné le nom de rage à ces phénomènes. 11 avait obtenu, uisait-il, des effets rabiques avec le lloaug-Nan et n'avait jamais eu l'idée d'appeler cela de la rage.
Chose bien curieuse! nous avons trouvé, depuis cette réflexion de M. Colin, un fait signalé par notre excellent ami M. Mauriac, de Bordeaux, dans les mémoires de la S(jciété de médecine de cette ville : le Hoang-Nan est employé depuis longtemps en Egypte contre la rage. Nous croyons donc qu'il serait intéressant de savoir si le IIoang-Nan, qui produit les phénomènes rabiques dont parle M. Colin, ne contiendrait pas, lui aussi, un vaccin chimique contre la rage, comme la tanaisie.
La communication suivante a été lue à l'Académie des sciences par M. Brown-Séquard, le 17 octobre 1887.