CINQUIÈME COMMUNICATION
De l'action préventive de l'hydrate de cliloral contre la rage tanacéticiue, ou simiU-rage, et contre la vraie rage.
Avec des vapeurs ou des injections intraveineuses d'essence de tanaisie et des vapeurs ou des injections souscutanées de chloral, nous avons institué deux séries d'expériences, sur des lapins et sur des oiseaux.
Dans la première, après avoir produit préalablement la rage tanacétique, nous essayâmes, de l'arrêter par des injections sous-cutanées de chloral. Nous remarquâmes que, lorsque les convulsions tanacétiques étaient établies, l'arrêt n'avait pas lieu.
Si, au contraire, nous soumettions nos animaux à l'action préalable du chloral et que, lorsqu'ils étaient endormis, ou même simplement étourdis, nous leur administrions, par les procédés déjà cités, une certaine dose d'essence de tanaisie, les effets convulsivanls ne se produisaient pas ou ne se produisaient que tardivement après des doses répétées de cette essence, lorsque la quantité de chloral était insuffisante.
Le chloral, s'il n'avait pas d'action curative sur cette rage tanacétique, avait évidemment sur elle une action préventive.
Nous avons déjà fait connaître ces faits en 1872 et^ au Congrès de Lyon, en 1873, nous avons répété ces expériences devant la section d'agronomie du Congrès.
Nous avons pensé que, puisque la rage tanacétique ressemble tant à la vraie rage et qu'elle est empêchée par l'emploi préventif du chloral, l'antagoniste de cette dernière pourrait aussi être le chloral employé préventivement.
lùi '1S77, l'observalion d'un cas où la rage paraissait probable chez l'homme sembla nous donner raison.
Un petit jeune homme mordu au mollet, par un chien qui mourut de la rage et qui fut examiné par un vétérinaire, prit, sur notre conseil, du chloral pendant quarante jours , }\ la dose progressive de 1 gramme, 2 grammes, puis 3 grammes par jour. Ce petit jeune homme n'est pas devenu enragé.
Depuis lors, je ne sache pas qu'aucune expérience dans ce sens ait été tentée.
M. Pasteur, par ses découvertes sur la rage expérimentale, nous a donné l'idée de reprendre nos travaux et d'étudier comparativement cette rage et la rage tanacélique. C'est ce que nous avons fait cette année.
Nous nous sommes d'abord assuré que la rage tanacé- . tique n'est pas contagieuse.
Nous avons encore à laFacuIté de médecine de Bordeaux un lapin inoculé depuis le 10 mars dernier, et il est évident qu'il ne deviendra jamais enragé, car la rage tanacétique est une rage sans virus, sans ferment, et il n'y a que les virus, les ferments, qui se donnent, qui se communiquent.
C'est en faisant ces expériences et quelques autres, dont l'intérêt pratique apparaîtra bientôt, que nous avons découvert le fait suivant :
Le 6 mars dernier, sur un lapin noir de forte taille, nous inoculâmes, par la méthode sous-méningienne, du virus rabique pris sur le nommé Berger, mort, six mois après la vaccination pastorienne, de rage paralytique dans le service de notre ami le professeur Pitres. Ce virus en était à la troisième série d'inoculation sur des lapins. La rage paralytique dans les séries précédentes était toujours arrivéefatalement vers le quinzième jour. Six témoins furent en même temps inoculés avec le même virus. Les six témoins sont morts de rage paralytique depuis plus de six mois et le lapin noir vit encore. Il n'a éprouvé qu'une légère tristesse vers le seizième jour de son inoculation, qui a aussitôt disparu. Voici comment il a été traité :
Le 10, le n et le 12 mars, il a subi sous une cloche, pen-
dant deux heures, deux heures et demie, l'action des vapeurs de chloral sans s'endormir ; le 13, le 14, le 15, le 16, le 17, le 18, le 19, il a reçu sous la peau des doses de 0 gr. 10, Ogr. 20, jusqu'à 0 gr. 30 de chloral en solution, 25 grammes pour 250 .grammes d'eau. 11 y a eu, en tout dix jours de traitement.
Selon toutes les probabilités, ce lapin ne deviendra jamais enrage' puisqu'il y a sept mois qu'il a été inoculé par les méninges.
Or, si la rage expérimentale a une évolution toujours fatale et régulière, ce que tous les faits semblent absolument démontrer, il n'y a pas de doute que le chloral ait ici agi d'une façon absolument .certaine comme préventif de la vraie rage.
Et, maintenant, si l'on rapproche de ce fait celui que j'ai déjcà observé sur l'homme, on est bien obligé d'admettre que le chloral fournit de grandes espérances comme médicament préventif de la rage humaine.
Agit-il par une action antiseptique élective sur le système nerveux, ou simplement par son action sédative? Peut-être par l'une et par l'autre (1).
Enfin le 21 novembre 1887, parut la communication que nous avions, sur les conseils de notre excellent maître et présentateur, retardée jusqu'à ce momentetdontla substance était en entier dans celle qu'il devait faire le 5 septembre 1887. (Voir page 12).
Cette communication est extraite de la Gazelle hebdomadaire des sciences médicales de Bordeaux, qui l'a publiée in exlenso.
(1) C'est à la même séance de l'Académie des sciences que M. Cliarriii annonça l'immuniLé par les produits solubles de la fermentation pyocyanogène, premier exemple, après la vaccination tanacétique, d'immunité produite par un vaccin chimique.