‹ L'immunité par les vaccins chimiquesChapitre 7 sur 12 · SIXIÈME COMMUNICATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME COMMUNICATION

Vaccination contre la rage par l'essence de tanaisie.

NOTE LUE A l' ACADÉMIE DES SCIENCES, PAR M. BROWN-SÉQUABD (Séance du 21 novembre 1887),

M. Colin d'Alfort nous demandait, il y a quelques jours, pourquoi nous avions donné le nom de rage lanacélique, de simili-rage aux effets si remarquables de l'essence de tanaisie.

C'est en considérant les choses de celte façon que nous sommes arrivé à découvrir l'action préventive du chloral contre la rage, objet de notre dernière communication. C'est aussi ce même ordre d'idées qui nous a conduit à la découverte non moins intéressante du fait que nous allons exposer devant vous.

Dès 1872, nous avions dit : « Les corps isomères alomiquement sont isomères biologiquement, pourvu qu'ils soient également assimilables. » De là à penser que les corps qui présentaient les mêmes propriétés biologiques avaient la même constitution atomique, il n'y avait qu'un pas (1).

Or, les propriétés de l'essence de tanaisie ressemblaient tellement à celles du poison rabique, poison dont la nature

(1) M. Blake a const.ité dciiuis longtemps par rapport à l'isomorphlsme des corps ce que nous avons constaté par rapport à leur isoniérie : les corps isomorphes ont les mêmes propri(fl(fs /liologiques ; mais CCS travaux sont bien dilTércnts des nôtres, car deux corps isomères peuvent très bien ne pas ôtre isomorphes. L'essence d'absinthe et le camphre du Japon ne sont pas isomorphes, ils ont cependant les mômes propriétés biologiques parce qu'ils sont isomères.

élait inconnue, que nous avions cru, dès ce moment, devoir les appeler rage tanacéi.ique.

L'essence de tanaisie devait donc avoir une constitution atomique, sinon identique, du moins se rapprochant beaucoup de cet inconnu : le poison rabique.

Mais la théorie microbienne des virus nous e'loigna momentanément de cette idée, et ce n'est, disons-le, que l'importante découverte des leucomaïnes qui nous en rapprocha.

Nous considérâmes, dès lors, la rage comme une vraie fermentation avec un élément proliférateur le ferment et, avec un produit de ce ferment, le poison, la leucomaïne rabique, substance chimique susceptible d'être définie comme l'essence de tanaisie elle-même et peutêtre isomère de celle-ci. Dans tous les cas, cette théorie nous expliquait les faits d'identité d'action que nous avions observés ; aussi essayâmes-nous , dès le début de nos recherches, d'isoler biologiquement cette leucomaïne sans succès jusqu'à présent.

Mais il nous restait encore entre le poison rabique et l'essence de tanaisie un terme de comparaison bien plus facile à étudier et non moins saisissant : c'était d'essayer de vacciner avec cette essence comme on vaccinait avec le poison rabique.

Evidemment, lorsque l'illustre savant qui découvrit les virus atténués vaccinait contre la rage, c'était avec ce poison, cette leucomaïne rabique qu'il vaccinait ; l'atténuation portait sur le pouvoir proliférateur des ferments et, partant sur le produit de ces ferments, et plus M. Pasteur atténuait, moins il donnait de leucomaïne, de poison rabique.

En somme, diminuer de moins en moins la vitalité, le pouvoir proliférateur du ferment rabique, c'était donner des doses de plus en plus élevées de poison rabique, de façon à habituer l'organisme à la tolérance de ce dernier.

Et, si nous avions raison de penser ainsi, le microbe ou plutôt le ferment ne devenait donc plus nécessaire pour vacciner ; la leucomaïne, produit de la fermentation rabique, devait seule suffire, et l'essence de tanaisie, que nous sup-

posions son isomère, devait tout aussi Ijien vacciner qu'elle.

Nous instituâmes donc avec cette essence deux séries d'expériences.

Nous vaccinâmes avant l'inoculation rabique.

Nous vaccinâmes après l'inoculation rabi(jue.

La première série d'expériences a réussi complètement, et nous avons à la Faculté de médecine de Bordeaux cinq lapins : quatre ont été vaccinés avec des injections souscutanées d'essence de tanaisie, une division de seringue de Pravaz chaque jour, du 6 au 17 mars. Puis, le 25, chacun d'eux a reçu sous la peau de la nuque deux seringues d'un virus rahique, qui a tué depuis deux témoins de rage paral3'tique ; l'un avait été inoculé aussi sous la peau de la nuque et est mort au commencement de mai ; l'autre n'avait reçu dans les veines qu'une demi-seringue du même virus filtré sur du papier de Berzélius et a survécu, malgré l'injection intraveineuse, jusqu'au 24 juillet.

Quant aux quatre vaccinés avant inoculation, ils sont encore vivants et il y a près de huit mois qu'ils ont été inoculés de la rage.

Chose plus curieuse encore ! Un cinquième lapin, qui n'a subi qu'une seule injection intraveineuse de deux gouttes d'essence de tanaisie et qui n'a eu qu'une seule convulsion tanacétique passagère, inoculé le même jour, de la même façon, avec la même quantité du même virus, est encore, lui aussi, vivant. Une seule injection d'essence de tanaisie a donc suffi pour lui procurer l'immunité ; or, il s'est écoulé, entre la vaccination et l'inoculation, 19 jours.

Donc, pendant dix-neuf jours au moins, l'essence de tanaisie empêche sur le lapin l'action nocive du ferment rabique.

Il est probable que cette immunité durera plus longtemps ; l'appréciation de cette durée fera, du reste, l'objet de nos prochaines recherches.

Quoi qu'il en soit, ce fait a des conséquences pratiques dont on ne peut prévoir toute l'étendue.

Outre qu'il semble donner raison à la théorie qui nous a conduit â sa découverte, lliéorie qui devra nous amener à la recherche des leucomaïncs-vaccins , l'inoculation tanacé-

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tique est une vraie vaccination et non une inoculation proprement dite, aveugle et susceptible, dans certains cas, de devenir dangereuse par une trop grande intensité dans la prolife'ration du ferment rabique et, partant, du poison de la leucomaïne rabique qu'il produit, ainsi que cela peut trop souvent se passer, même entre les mains des plus habiles expérimentateurs avec des virus qui peuvent ne pas toujours être aussi atténués qu'on le voudrait, introduits surtout sur des sujets plus ou moins disposés h la réceptivité.

C'est ici de la simili-rage dont l'intensité peut être dosée comme le médicament qui l'a produit. Cette simili-rage empêche la rage, comme la simili-variole empêche la variole, avec cette différence bien étonnante en faveur de la nouvelle méthode, si du moins des expériences multipliées viennent la confirmer, c'est qu'il n'y a plus là, comme dans les virus atténués et dans la méthode de Jenner elle-même, des ferments vaccinateurs dont la multiplication imprévue peut produire des accidents. On vient de citer, dans ces derniers temps, à la Société de médecine de Berlin, un cas de vaccine généralisée. Il n'y a dans la vaccination que nous produisons qu'une substance chimique, définie, dosable, un MÉDICAMENT-VACCIN, unc sortc de leucomaïne végétale.

A la suite de ces premières communications, on exprima généralement le désir de me voir mis à même de continuer sur une grande échelle ces recherches dont l'importance n'échappait à personne.

Je crus dès lors de mon devoir de m'adresser à certaines individualités ou associations qui auraient pu m'aider à, remplir ce programme ; mais pour des raisons diverses dans l'explication et l'appréciation desquelles je n'ai pas à entrer, je ne pus trouver auprès d'elles aucun appui.

Je compris bientôt que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de m'aider moi-même, et je fis installer dans ma propriété de Saint-Émilion de nombreux parcs et un laboratoire bien incomplet sans doute ; et muni des meilleurs de tous les instruments, de ma bonne volonté et de mon ardent désir de découvrir la vérité, je recommençai aussi bravement qu'il était en mon pouvoir ces expériences.

- Malheureusement la diflicullé de me procurer des chiens, mon insuffisante installation et peut-être aussi la crainte qu'avaient ceux qui m'entouraient de voir ces chiens devenir enragés, tout cela m'a fait choisir encore cette année le lapin comme sujet d'expérience, et sur plus de deux cents de ces animaux, j'ai observé, cet hiver, une séi-ie de faits aussi intéressants que variés.

C'est à la suite de ces recherches que j'ai fait à la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux une première communication où j'ai pris date des phénomènes observés ou en cours d'observation.

Cette communication comprenait, à peu de chose près, ce que j'ai fait connaître dans ces derniers temps aux diverses sociétés savantes et que l'on va lire dans les communications suivantes.

J'ai montré en outre, à la Société, pour la première fois, de l'alcool filtré où j'av^ais fait macérer seize cerveaux rabiques mis en bouillie, alcool que je devais faire évaporer 'dans le vide au laboratoire de mon excellent confrère et ami le professeur Jolyet. Un accident opératoire a malheureusement empêché cette première expérience d'aboutir.

Je montrai aussi une boîte de conserve remplie de cervelles de veau, de bœuf, ou mouton mises en bouillie stérilisées et dans laquelle j'avais inoculé, par un procédé qui mettait le contenu à l'abri du contact de l'air, une petite quantité de virus rabique. Malheureusement j'avais oublié de préparer ce virus rabique à l'abri des poussières atmosphériques, dans de l'acide carbonique par exemple. L'expérience ne réussit pas.'

C'était un peu avant cette communication que M. Pasteur présentait à l'yVcadémie des sciences le travail de MM. Roux et Chamberland, publié dans le numéro de décembre 1887 des Annales de l'Institut Pasteur, oia ces derniers établissent la vaccination par les produits solubles du vibrion septique.

A ce propos, l'illustre académicien faisait ressortir toutes les conséquences de la découverte des vaccins chimiques dosaùles, et se félicitait de ce que ce fût dans son labo-

ratoire qu'un pareil fait ait été démontré. Évidemment, M. Pasteur, qui avait été longtemps malade à l'automne dernier, ne connaissait pas mes travaux sur le vaccin lana. cétique.

iMais passons aux communications qui rendent compte de mes nouvelles recherches.

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