DES MOTIFS RELIGIEUX DE SA PARTIALITÉ
Un des arguments les plus spécieux d'Alemanni en faveur de son client, c'est qu^il n'avait aucun motif de haine contre Justinien et Théodora. Il est difficile de croire qu'il n'ait pas eu de raisons tout à fait personnel-
les pour déchirer comme il Ta fait ces deux personnages. Mais enfin on ne voit nulle part, j'en conviens, que Tempereurni Timpératrice Feussent lésé dans son honneur, ses intérêts ou ses affeaions. Ce point admis, on ne peut s'empêcher de remarquer, quand on lit ses œuvres avec attention, qu'il était loin de partager les croyances et les opinions religieuses de son maître. Justinien, sombre et dur sectaire, voulait, comme je le montrerai plus loin, contraindre tous ses sujets à penser exactement comme lui de Dieu et des questions ecclésiastiques ; des discussions obscures, subtiles et sans fin absorbaient ses jours et ses nuits ; le fer et le feu menaçaient sans relâche quiconque s'écartait des règles de foi qu'il avait tracées. Aussi cette tyrannie lui faisaitelle bien des ennemis secrets. Beaucoup de sujets restaient encore imbus des croyances païennes. D'autres, sans doute sceptiques,
répugnaient par nature à toute controverse religieuse. De ce nombre était Procope qui, d'ailleurs, au premier livre de la Guerre des Goths a fait entendre assez clairement ce qu'il pensait des disputes dogmatiques et des persécutions. <( C'est à mon sens, dit-il, de la folie et de Toutrecuidance de rechercher quelle peut être la .nature de Dieu. L'homme, c'est du moins mon sentiment, ne pénètre même pas à fond sa propre nature ; comment connaîtrait-il celle de Dieu ? Pour moi, s'il est des dogmes que l'on n'honore convenablement que par une pieuse crédulité, il est prudent de n'en point parler ; de Dieu je me contente d'affirmer qu'il est souverainement bon et que sa puissance embrasse l'univers entier. Que tout homme, d'ailleurs, prêtre ou laïque, parle à sa guise de tout cela.. . »
L'auteur de ces lignes était, on ne doit pas l'oublier, originaire de Césarée, c'est-à-dire
3o INTRODUCTION
d'une ville de Palestine. Or on sait que cette province, où pullulaient, sous le règne de Justinien, les samaritains, les hérétiques, les païens, fut plus que toute autre ensanglantée par les rigueurs de ce prince'. Ne serait-ce pas pour cette raison que Procope se livrait en secret à de violents emportements de plume et se dédommageait ainsi de la contrainte respectueuse qu'il s'imposait d'ordinaire vis-à-vis de ses souverains ?