Histoire secrète, ch. ix
2. Arctotrophos, bas employé de l'amphithéâtre chargé de nourrir les ours.
son oncle, n'était qu'un rustre d'IUyrie qui s'était lentement élevé des derniers rangs de l'armée au pouvoir suprême et qui ne sut jamais ni lire ni écrire '. Dans une de ses campagnes, ce soudard avait acheté une esclave — non moins illettrée que lui — et qui s'appelait Lupicina. Il finit par l'épouser et elle devint impératrice sous le nom mieux séant d'Euphémie. N'ayant pas d'enfants, le vieux Justin avait fait venir de sa province son neveu Uprauda, fils de paysans comme lui. Le père et la mère suivirent le jeune homme et s'établirent avec lui à Constantinople. L'oncle les enrichit, fit donner au neveu Téducation brillante qui lui avait manqué à lui-même, et, finalement, l'adopta. Uprauda changea de nom lui aussi et devint Justinien *. Je ne vois donc rien d'étonnant à ce que, considérant sa propre famille et
1. Il commandait la garde impériale en 5i8, quand mourut Anastase. Grâce à une intrigue de palais, il s^empara du trône au détriment des neveux de cet empereur.
2, Son père, Istock, et sa mère, Biglénitza, en changèrent également et se firent appeler l'un Sabbatius, l'autre Vigilant ia.
son passé, ce parvenu n'ait pas rougi d'épouser la fille du gardien des ours. Mais, s'il faut en croire Procope, Théodora n'était pas seulement mal née, elle avait mal vécu. Restée orpheline de bonne heure, avec ses deux sœurs Comitona et Anastasia, elle aurait été repoussée par la faction des Verts^ mais adoptée par celle des Bleus i. Sous le patronage de ce parti, puissant à l'Hippodrome et dans tous les lieux de spectacles, et sous la direction d'une mère assurément peu sévère, elle aurait débuté de bonne heure, avec le même succès, dans le double métier d'actrice et de femme galante. Les lauriers de ses sœurs l'empêchant de dormir, elle les aurait bien vite surpassées, au théâtre parla hardiesse de sa pantomime, ailleurs par l'infatigable vigueur de son tempérament. Elle aurait, en fille généreuse, prodigué ses faveurs à tous, grands et petits, sans compter. Les prouesses de Messaline, à côté des siennes, n'eussent été que jeux d'enfants. Bref, elle aurait, par
i« Sur les factions du Cirque, voy. Rambaud, VHip^ podrome à Constantinople (Revue des Deux-Mondes, I" août 187Z).
lâ monstruosité de ses dérèglements et de ses propos, scandalisé les Byzantins, peu rigides pourtant et peu faciles à étonner. La plume de Procope peut seule décrire le tableau vivant qu'elle leur fit un jour admirer sur la scène et dont son beau corps était la pièce principale '. Voilà donc, au dire de Thistorien de Césarée, la vie qu'aurait menée la fille d'Acacius, sans mystère, publiquement, à la face du ciel. Mais comment se fait-il, je le répète, que lui seul, parmi les écrivains de son temps, ait relaté ces débauches et ces scandales, que nul ne pouvait ignorer? Quoi! cette créature était si mal famée, c'est lui qui nous l'assure, qu'on se détournait dans la rue pour ne pas la rencontrer, que la voir même semblait une souillure ; et nul par la suite ne s'est seulement souvenu qu'elle avait mal vécu! Mais, dira-t-on, ceux qui avaient accablé de leur mépris la comédienne et la fille de joie, ceux qui l'avaient insul-
I. Je ne puis préciser davantage. L'obscénité des passages de VHistoire secrète (ch. ix) auxquels je fais allusion dépasse toutes limites. Je me contente d'y renvoyer le lecteur.
tée, raillée, crurent devoir se taire quand elle fut impératrice; combien même furent assez lâches pour Paccabler de leurs respects! Je le veux bien. Mais après la mort de Théodora et après celle de Justinien, pourquoi ne parlèrent-ils pas? Bien plus, du vivant de ces souverains, il y eut au moins un jour où les langues furent déliées, où les ennemis de l'empereur et de l'impératrice élevèrent la voix, où ils ne leur ménagèrent ni les injures ni les menaces. Eh bien! ce jour- là même l'honneur de Théodora ne fut pas mis en cause ; la tempête populaire respecta s'a réputation de femme. Je fais allusion, le lecteur le devine, à cette violente sédition de Nika ', qui commença à l'Hippodrome par les bruyantes réclamations de la faction des Verts à Justinien. Ce parti, qui était non seulement une coterie théâtrale, mais une armée politique d'opposition, protestait violemment contre la faveur dont le prince couvrait
I. Ainsi nommée parce que les révoltés répétaient ce mot : Nika (sois vainqueur), qui leur servait à se reconnaître les uns les autres. Cette sédition a été longuement racontée par Procope dans la Guerre des Perses, liv. I, ch. XXIV,
LA FEMME 5i
ses adversaires les Bleus, contre les crimes de ces derniers, et Timpunité parfaite dont ils bénéficiaient. A la fin delà scène, qui a été longuement rapportée par Théophane, les esprits s'échauffent de part et d'autre. L'empereur en vient aux gros mots, les Bleus récriminent violemment contre leurs ennemis. Ceux-ci perdent à leur tour toute retenue et, du haut des gradins, lancent à César, assis dans sa tribune et protégé par ses gardes, les apostrophes les plus virulentes. Théophane a noté leurs cris, leurs imprécations, leurs outrages. Eh bien! pas une fois ils ne nomment l'impératrice. Pourtant, la sédition ayant lieu en 532 et Théodora n'ayant épousé Justinien que depuis neuf ans % tous ou à peu près devaient se rappeler l'ancienne comédienne et garder fraîche encore la mémoire de son infamie. Autre argument : Procope, malgré son animosité contre l'empereur, rend hommage à la dignité parfaite de sa tenue et de sa vie privée, à son austérité, à sa conti-
I. En 523 au plus tôt ; c'est Tannée où mourut l'impératrice Euphémie, et on sait que le mariage n'eut pas lieu de son vivant.
5a CHAPITRE PREMIER
nence; nous savons en outre que, lorsqu'il s'éprit de Théodora et en fit sa femme, il n'était plus tout à fait dans Pardeur de la jeunesse ; il était homme fait, il avait quarante et un ans; il remplissait de hautes fonctions et aspirait à l'empire. Est-il vraisemblable qu'un tel personnage eût voulu s'associer par des liens sacrés un être dépravé, souillé, rebut des théâtres et des carrefours? Je ne le crois point pour ma part. L'au» teur de YHistoire secrète nous parle quelque part ' d'un enfant que la fille d'Acacius aurait eu, avant son mariage, d'un de ses nombreux amants; il ajoute que l'enfant grandit, mais que la mère, devenue toute-puissante, le fit disparaître, pour que son mari ne pût avoir de preuves de son déshonneur. Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux dans cette anecdote? Je l'ignore. Je me permettrai seulement de demander comment Justinien, qui devait connaître, comme tout le reste du public, les plus dégoûtants exploits de son indigne fiancée, pouvait ignorer une faute vraiment vé-