LA LÉGENDE DE THÉODORA
Si les honnêtes femmes sont celles dont on ne parle pas, il ne semble point, au premier abord, que Timpératrice Théodora ait mérité d'être comptée parmi elles. L'auguste parvenue du sixième siècle qui, de la plus humble condition, s'était élevée au premier trône du monde, n'a pas seulement passionné ses contemporains. La postérité n'a jamais fait le silence autour de sa tombe,
et Ton remplirait de gros volumes du bien et du mal que Ton a dit d'elle jusqu'en ces derniers temps. Du mal surtout, car je dois bien reconnaître que presque tous les auteurs qui ont parlé de Théodora Pont jugée avec défaveur. Ses mœurs, son caractère, sa vie ont été généralement dépeints sous les plus noires couleurs. Il semble que son histoire salisse la plume. Comme on ne voit en elle qu'une aventurière, aussi dépravée que perfide et cruelle, on ne croit d'ordinaire lui devoir que colère et mépris. Nul, à ma connaissance, n'a jusqu'à présent osé prendre ouvertement sa défense. Seuls, ou à peu près, l'Anglais Gibbon, dans V Histoire de la décadence et de la chute de V empire romain^ et l'Allemand Ludewig, dans sa Vie de Justinien et de Théodora *, ont timidement plaidé
I. Vita Justiniani et Theodorœ; Halle, ijSi, in-4. — Parmi les auteurs modernes, on peut aussi consulter sur
pour elle les circonstances atténuantes. Encore n'était-ce pas, suivant toute apparence, par sympathie pour elle. Aux yeux de ce dernier, rindignité de la femme eût rejailli d'une manière fâcheuse sur le mari et même sur ce Corps du droit civil^ à la confection duquel elle n'était pas restée étrangère et qui lui inspirait à lui, Ludewig, tant de respect et d'admiration. Quant à Gibbon, les écrivains catholiques avaient si fort maltraité Théodora qu'il trouvait de bonne guerre, en voltairien qu'il était, d'avoir quelques égards pour cette pauvre excommuniée. Voilà tout. Les autres historiens ne se donnent pas en général la peine de démêler ce qu'il y a de faux et de vrai dans les imputations si graves dont cette impératrice a été l'objet. Plusieurs même ne
le même sujet : Wieling, De Justiniano ac Théodora Au' gustis; Francker, 1729, in-4. — Jugler, De eruditione Theodorœ Augustœ; Hambourg, 1742, in-4. — Isambert, Histoire de Justinien; Paris, i856, in-8. — Etc.
parlent jamais d'elle qu'avec une animosité singulière. On dirait, à les entendre, qu'il s'agit pour eux d'une ennemie personnelle et qu'ils ne la jugent pas suffisamment déshonorée par leurs devanciers. Écoutez par exemple le cardinal Baronius, dans ses Annales ecclésiastiques ^ Quelle indignation ! quels éclats de voix ! C'est une créature détestable, une seconde Eve trop docile au serpent^ une Dalila^ une autre Hérodiade altérée du sang des saints. Bientôt même il lui faut recourir à la mythologie païenne pour trouver des comparaisons qui rendent bien sa pensée, a Femelle enragée ! s'écrie-t-il, c'est plutôt aux enfers à lui donner un nom, celui dont la fable gratifia les Furies; c'est Alecto qu'il faut l'appeler, c'est Mégère, c'est Tisiphone, nourrie par les démons, agitée de l'esprit satanique, piquée de la mouche du diable et mettant en