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L'HISTOIRE SECRÈTE » EST-ELLE DE LUI

On pourrait tout d'abord, comme je viens de le dire, prétendre — sans témérité — que l'auteur de cet ouvrage n'est pas celui de

I. Le cardinal Baronius était mort en 1607. Ses Annales ecclésiastiques avaient paru de i588 à iSgS.

l'histoire des Guerres et du traité des Édi- Jices. Eichel ' en 1664 et, plus récemment, en i858, Reinkens, professeur à l'Université de Breslau, eh ont formellement attribué la paternité à un faussaire, qui aurait usurpé le nom de Procope. Gomment, demandent ces critiques, un homme comme l'historien de Césarée, élevé du rang le plus humble aux plus hautes dignités par la faveur impériale, comblé toute sa vie des bienfaits de Bélisaire et de Justinien, a-t-il pu avoir l'impudence d'accabler d'outrages dans un de ses livres ces deux personnages et leurs proches, qu'il écrase dans ses autres ouvrages du poids de ses louanges ou, pour mieux dire, de ses flagorneries ? D'autre part, comment admettre qu'un historien qui, dans ses œuvres authen-

I. Jurisconsulte allemand du dix-septième siècle, cité, comme Reinkens, par Hermann Eckardt dans son étude De Anecdotis Procopii Ccesariensis (Regimonti, 1861), p. 4-7.

tiques, a toujours écrit de sens rassis, avec tant de raison et de sagacité, ait eu Tesprit assez faible pour composer un libelle où sont rapportées avec complaisance tant de niaiseries ou d'absurdités ? Lisez par exemple les cfiapitresxii,xiiietxxiider///5^oire secrète. Vous y verrez que Justinien n'était pas un homme, mais un démon, sans métaphore, qu'il espérait ne pas mourir, qu'il comptait être enlevé au ciel tout vivant, que Théodora l'avait enchaîné par des moyens magiques. Tenez ' compte aussi de ce fait que Procope était un littérateur de talent, que ses autres ouvrages sont composés avec un art dont le lecteur est frappé et que celui dont il s'agit a été écrit à bâtons rompus, sans suite, sans méthode, comme un amas de notes incohérentes. Qu'on ne dise pas que l'auteur n'a pu y mettre la dernière main. Car le livre passe pour avoir été terminé en 559 ; il a ^û même l'être beau-

coup plus tôt, puisqu'il n'y est mentionné aucun fait de quelque importance postérieur à l'année 646, date de la mort de Théodora ; et Ton sait que Procope vivait en 562, époque où il devînt préfet de Gonstantinople. Enfin, je veux bien que ce fonctionnaire ait tenu sous clef, du vivant de Justinien, un pamphlet si dififamatoire, pour ne pas dire si calomnieux ; je veux qu'il l'ait gardé des années, qu'il ne se soit pas donné le plaisir de communiquer une pièce si piquante, si salée, au plus intime de ses amis. Mais après la mort du prince et de l'auteur lui-même, quand la famille de Justinien eut été remplacée par d'autres sur le trône*, comment expliquer que V Histoire secrète soit restée ignorée d'écrivains qui

I. Justinien eut pour successeur son neveu Justin II, qui régna treize ans ( 565-578;. Mais ensuite vinrent Tibère II (578-5"82), Maurice (582-602), Phocas (602- 610), etc., que leur naissance ne rattachait nullement à ces princes.

avaient connu Procope, qui avaient lu et goûté ses autres ouvrages ? Évagre ', par exemple, qui écrivait à la fin du sixième siècle et qui était Syrien comme lui, cite fréquemment son histoire des Guerres^ mais ne fait nulle part la moindre allusion à VHistoire secrète, La première mention que nous en trouvions émane d'un auteur du dixième siècle^ de ce Suidas, dont Tautorité est si justement suspectée et dont l'espèce de dictionnaire a servi de véhicule à tant de billevesées. C'est Alemanni qui, le premier, publia cette étrange composition, en i623.

Et il est à remarquer que les manuscrits

I. Évagre le Scholastique, né à Epiphanie, en Syrie, vers 536, mourut au commencement du septième siècle. Il exerça la profession d'avocat (^c/totoffct/*) à Antioche, fut questeur sous Tibère II, préfet sous Maurice. Il a laissé une excellente Histoire ecclésiastique, qui, partant à peu près de l'époque où s'étaient arrêtés Théodoret (429) et Socrate le Scholastique (439), s'étend jusqu'à l'année

qu'il eut entre les mains ne portaient pas de nom d'auteur. Celui de Procope ne se trouve que sur un seul manuscrit de VHistoire secrète^ découvert à Milan dans la bibliothèque Ambrosienne et publié par Maltret en 1662.

Est-ce une raison suffisante pour regarder le brillant secrétaire de Bélisaire comme le rédacteur de ces plats et dégoûtants commérages ?

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