‹ L'impérialisme américainChapitre 11 sur 13 · FORMATION HISTORIQUE DE LIMPERIAUSME · texte numérisé non relu

FORMATION HISTORIQUE DE LIMPERIAUSME

humanitaire. Tout n'est pas faux dans l'affirmation des Américains que le triomphe de leurs armes ou de leur diplomatie sert la cause de la liberté et de ia justice.

Le traité de Berlin oblige la Roumanie à garantir à tous ses citoyens, chrétiens ou non-chrétiens, l'égalité civile et politique. Au mépris de ce traité, la Roumanie est devenue la terre d'élection de l'antisémitisme légal, et les puissances signataires ne protestent pas. Ce sont les États-Unis, non signataires du traité, qui en réclament l'exécution.

Le Tsar laîsse-t-îl assassiner, à Kichinev, des milliers de ses sujets? Personne, parmi les gouvernements européens, ne lève le petit doigt. Et d'ailleurs, Monroë lui-même na-t-il pas écrit : « Nous n'interviendrons dans les affaires intérieures d'aucune puissance européenne »? Mais, depuis 1823, les temps sont changés; les États-Unis ont acquis, en même temps que la puissance, des responsabilités nouvelles. En 1903, le secrétaire d'État transmet officiellement au Tsar une pétition des Juifs américains en faveur de leurs coreligionnaires russes.

Et tandis que les puissances européennes, même la France, admettent que le tsarisme considère leurs nationaux juifs, quand ils vont en Russie, non comme des Français, des Allemands, etc., mais comme des Juifs, Roosevelt rappelle à Nicolas II que les Juifs de Kiev ou d'Odessa naturalisés américains restent, lorsqu'ils retournent en Russie, des citoyens américains et doivent être traités comme tels.

dbyGoogIt:

QiJe 300, 400.000 Arméniens soient fusillés, empalés, écartelés par les Kurdes et par les soldats de Sa Hautesse, la France, protectrice des catholiques, la Russie, protectrice des orthodoxes, l'Angleterre, l'Allemagne, laissent faire. Mais, grâce à l'action des missions protestantes yankees, un nombre croissant d'Arménienssont citoyens américains. Dès 1895, Cleveland réclame en leur faveur. Hier, l'escadre américaine était à Beyroutii, et !e Sultan rouge, habitué à l'apathie des diplomates européens, est confondu de l'audace de ces nouveaux venus.

Ce n'est plus seulement la question d'Extrême- Orient, c'est ta question d'Orient qui ne peut plus se régler sans le consentement des Etats-Unis.

« Allah est Dieu, et Mahomet est son prophète ! » s'écriait le conquérant muisuman, « L'Amérique est le meilleur gouvernement sous le ciel », proclament les prophètes impérialistes; « seu'e elle est capable de substituer à l'organisation militaire et aristocratique du Vieux monde une civilisation démocratique et industrielle, fondée sur la justice distributive, respectueuse de la liberté individuelle, œtcitatriçe des énei^ies, favorable au triomphe des plus dignes. Libérons donc, à coups de canon s'il le faut, les peuples esclaves, à Cuba comme aux Philippines. Propageons à travers le monde, par la locomotive et le journal, par le lard salé et la torpille, l'évangile américain ! Flotte, flotte à tous les vents du monde, bannière semée d'étoiles!... »

La situatioo internationale des États-Unis

Le développement de l'impériaiisme a modifié de fond en comble la sltuationinternationale des États- Unis. La politique d' « isolation » recommandée par les fondateurs de la République a fait son temps. Elle était de mode lorsqu'un petit nombre de citoyens étaient absorbés par cette dure besogne : la « digestion » d'un continent. Aujourd'hui, bien qu'il y ait encore des places vides, non seulement on refiise les immigrants de seconde qualité, mais les Américains commencent à émigrer à leur tour. Avec eux émigré nt leurs produits, leurs capitaux, leurs navires de guerre. L'isolement fait place à l'expansion.

Leur siluatîon en Amérique

La doctrine de Monroë n'a été d'abord qu'une garantie contre l'Europe. EUe devient la formule d'une sorte de protectorat des États-Unis sur toute l'Amérique. Et ce protectorat tend, par la force des choses, à devenir de plus en plus efTectif.

lOO DEVELOPPEMENT DE L IMPERIALISME AMERICAIN

Le Venezuela, par exemple, ne paie pas ses dettes. L'Allemagne, l'Angleterre, viennent bombarder les ports vénézuéliens. Supposez un instant que le Venezuela résiste. Pour rentrer dans leurs frais, les puissances bombardantes seront tentées d'occuper quelques points du territoire vénézuélien, surtout l'Allemagne, qui cherche partout des territoires de colonisation moins infertiles que le désert des Herreros.

Qjie feront dans ce cas, les États-Unis? Le Venezuela invoquera la protection américaine. En vertu de la doctrine de Monroë, les Etats-Unis sommeront l'Allemagne de rembarquer. Mais celle-ci répondra : fort bien. Vous prenez fait et cause pour le Venezuela, maïs alors obtenez qu'il paie ses dettes. Les États-Unis auront alors le choix entre deux conduites : ou faire la guerre à l'Allemagne ; ou contraindre le Venezuela, au besoin par la force, à tenir ses, engagements. Les voilà donc, à m.oins de renoncer à leurs visées panaméricaines, obligés de faire la police de tout un hémisphère.

lis ont fait signer, entre la plupart des Etats américains, des traités permanents d'arbitrage. Ils sont, dans une certaine mesure, les garants éminents de ces traités. Si demain, malgré ces traités, î"un de ces Etats en attaque traîtreusementunautre, la flotte américaine viendra-t-elle bloquer les côtes de la nation coupable ?

■ Conflits possibles avec l'Europe ; conflits sibles avec les Etats des trois Amériques

telest.

SITUATION INTERNATIONALE DES ÉTATS-UNIS lOi

en ce qui regarde le Nouveau monde, le bilan des développements récents de la doctrine de Monroë.

Hors d'Amérique

Les États-Unis sont partie prenante dans le jeu redoutable qui se joue en Extrême-Orient, Si la guerre actuelle reste limitée à [a Russie et au Japon, tout va bien. Mais que le conflit s'étende; qu'il mette aux prises, dans cet Océan Pacifique que veulent se réserver les Américains, toutes les flottes européennes, la flotte américaine resftra-t-elle silencieuse ? Elle ne le restera sûrement pas le jour où quelque missionnaire américain, catholique ou méthodiste, baptiste ou congrégrationnaliste, le jour où quelque ingénieur, mineur ou boutiquier américain aura été tué par les Jaunes. N'oublions pas que, grâce au Canal, c'est toute la flotte américaine qui pourra se porter dans le Pacifique.

Dans le Pacifique Nord, les États-Unis sont voisins du Japon, de la Russie, des Allemands de Kiao- Tchéou, des Anglais de Ouéi-haï-ouéï. Aux Philippines, ils sont voisins de la japonaise Formose. des Indes néerlandaises, de l'Indo-Chine française, des établissements anglais des Détroits. Qjie de tentations, que d'occasions de conflit !

Les États-Unis ont posé le principe de l'intégrité chinoise et de la « porte ouverte » en Chine. Or la France s'étend vers le Yunnan et le Ssé-Tchouen, l'Angleterre déborde aundelà des murailles monta-

102 DEVELOPPEMENT DE L IMPERrALISME AMERICAIN

gneuses de la Birmanie, l'Allemagne envahit méthodiquement le Chan-Toung ; la Russie, son compte réglé avec le Japon, victorieuse ou vaincue, reprendra son irrésistible poussée vers la Mandchourie. Si l'une de ces puissances étend son réseau de douanes sur une partie du territoire chinois, si elle « ferme une porte », voilà les États- Unis acculés à la guerre. — Et je n'ai pas envisagé l'éventualité de l'apparition d'une flotte australienne dans ies eaux de cet Océan qui ne s'appellera bientôt plus que par dérision le « Pacifique ».

En Europe même, les États-Unis ont, dans presque toutes les capitales, remplacé leurs modestes légations par des ambassades, et leurs ambassadeurs siègent dans les Congrès. Ils ont pris part à la Conférence de la paix. Le président Rooseveit a même pris l'initiative de réveiller la belle qui dormait au bois de la Haye. Mais, ou bien la cour de La Haye restera une amère plaisanterie, ou bien on lui donnera la force qui lui est nécessaire pour imposer aux récalcitrants le respect de ses décisions. Les États-Unis devront contribuer à cette organisation militaire de la paix internationale. — La doctrine de Monroë est bien morte. De toutes façons, par tous les points à la fois, les États-Unis sortent de leur territoire, ils sortent de leur continent, ils .entrent dans le concert mondial.

Du protectionnisme absolu, ils marchent aujourd'hui, -parce qu'ils deviennent exportateurs, vers la réciprocité commerciale, vers les traités de com-

1NT6RNATI0KALE DES ETATS-UNES 103

merce. De l'isolement absolu, ils marchent vers une politique qui se traduira, un jour ou l'autre, par des traités d'alliance, par des conventions défensives ou offensives.

L'impérialisme et les institutions américaines

L'ancienne politique extérieure des Etats-Unis était modelée sur leur constitution fédérale. Celle-là change, celle-ci ne peut rester immuable.

Cette constitution était antimilitariste, et voici que les budgets de la guerre et de la marine atteignent les chiffres auxquels nous sommes habitués dans les vieilles nations européennes. Les généraux, les amiraux prennent une place nouvelle dans l'État et dans l'opinion,

La diplomatie devient un organe essentiel de la nation, — Or la diplomatie, comme l'armée, est sous la direction immédiate du Président. En apparence rien n'est transformé : le Président habite toujours la modeste résidence de Maison Blanche ; en redingote, avec la simplicité des mœurs républicaines, il y serre la main de tout Américain qui désire voir l'élu de la nation ; en fait, il devient pleinement le chef de l'État. 11 parle au nom des États-Unis ; au nom des États-Unis, il peut, par telle dépêche de son secrétaire d'Etat, provoquer la guerre ou maintenir la paix ; il peut envoyer ici ou là des escadres pour protéger les intérêts américains.

I! est vrai que, dans l'exercice de sa fonction diplomatique, il est étroitement associé au Sénat. Il doit consulter ce corps pour la nomination des ambassadeurs. iVlais, par la force des clioses, des entorses ont déjà été données à ce principe :

I' Lorsque le Président nomma les membres américains de la Cour de La Haye, il n'eut pas à consulter le Sénat : ces membres ne sont pas fonctionnaires des États-Unis, mais du tribunal luimême. — De même, si le Président se trouvait dans le cas d'avoir à nommer des arbitres, ou un surarbitre, conformément à la convention de La Haye, îl le ferait sans consulter le Sénat, et s'engagerait, sans consulter le Sénat, à respecter leur sentence.

2° Les Philippines étaient « le pays des moines ». Au lendemain de la conquête, il fallut régler une multitude de questions : remettre dans la circulation les biens de main-morte, remplacer les «frères» espagnols par des prêtres catholiques américains. A moins de soulever la population catholique des îles, il fallait s'entendre avec Rome. Or les États-Unis ne reconnaissent pas, officiellement, l'existence du pape, n'ont pas d'ambassadeur auprès du Vatican. C'est le gouverneur des Philippines, comme envoyé personne! du Président, qui se rendit à Rome ; il négocia non pas au nom des États-Unis, mais au nom du Président, en tant que celui-ci était provisoirement chargé de l'administration des Philippines. En dépit de cette fiction, les États-Unis, ce pays

classique des églises séparées de l'Etat, se trouvent maintenant avoir, en ce qui regarde les Philippines, un concordat avec l'Église romaine. Ils sont liés, là encore, par la signature du Président.

Dans l'incertitude où sont les Américains sur la possibilité de définir constitutionnellement leurs dépendances extérieures, force leurest bien deles livrer, pendant la période d'oi^anisation.àl'arbitraire présidentiel. Déjà, précédent vénérable, on avait procédé ainsi en 1803, lors de l'acquisition de la Louisiane. En avril 1904, le Congrès a remis au Président une autorité absolue sur le territoire cédé par la République de Panama ; c'est lui qui a nommé le gouverneur et les juges. Quand on songe aux graves questions que peut soulever l'administration du Canal, on trouve cette extension de la prérogative présidentielle singulièrement redoutable.

A l'accroissement des pouvoirs de l'exécutif correspond un renforcement général des pouvoirs fédéraux. En apparence, le monde politique amé-' ricain se divise toujours en républicains et démoctates. En réalité, il n'y a plus de démocrates; tout le monde admet que le fédéralisme absolu n'est plus de saison, qu'il faut faire quelques pas vers l'unité.

Les progrès du parti ouvrier ont agi dans le même sens. A quoi aurait servi l'établissement de la journée de neuf heures au Massachusets, si les patrons avaient été concurrencés par des usines du Vermont ou du Maine travaillant dix ou douze

106 DÉVELOPPEMENT DE L' IMPERIALISME AMÉRICAIK

heures? Les Fédérations nationales de métier ou d'industrie, la grande Fédération américaine du travail ont poussé le Congrès à étendre sa compétence en matière de législation ouvrière. La création d'un bureau fédéral du travail, puis — i'an dernier — celle d'un ministère du commerce et du travail ont encore accru la puissance et les "ambitions du pouvoir central.

Ces tendances viennent de s'inscrire, curieusement, dans la grammaire politique. -^ Les « États- Unis », grammaticalement, c'estunpluriel.Ce pluriel indique que le fait essentiel, générateur, ce n'est pas l'Union, ce sont les États. Or, depuis l'an dernier, et par la volonté du Congrès, cette expression d' « États-Unis » est devenue un singulier. On dit aujourd'hui en anglais yankee : les États-Unis ait la plus grande puissance du globe, les États- Unis vent...; les États-Vnis défend... — Ce singulier en dît plus qu'il n'est gros.

Admettons un instant que quelques-uns des rêves de l'impérialisme américain se réalisent, et que les « étoiles et les raies » couvrent l'Amérique de la Mer Glaciale au Canal isthmique. De deux choses l'une : ou cet immense territoire ne tardera pas à se disloquer en nations diverses (chaque groupe suivant la pente de ses intérêts), ou il faudra renforcer encore le lien iédéral, et' grouper ■fortement autour de Washington ces cent millions d'hommes dont beaucoup auront pour langue ma-

ternelle l'espagnol ou le français. Ce sera un nouvel appoint pour l'élément néo-latin et pour l'élément catholique de l'Union, et la physionomie intellectuelle et morale du peuple américain en sera encore modifiée. — L'extension même des États-Unis sera la mort des États-Unis d'autrefois, des États-Unis de Washington, dejefferson et de Uncoln.

Déjà, entre les « États-Unis » de ces grands ancêtres, et r « États-Unis » — à quand « l'État- Uni »? — de Roosevelt, il n'existe plus que des ressemblances superficielles.

Le péril américain

Par leur masse, leur nombre, leur richesse, leur force d'expansion, leur humeur combative, leur oigueil intempérant, les États-Unis troublent le monde. Arriveront-ils à opérer «l'américanisation» du globe?

Résumons-nous : Un peuple inconnu il y a cent cinquante ans, et qui compte à l'heure qu'il est 80 millions d'hommes; un commerce qui se chiffre par plus de lO milliards par an et qui ne le cède qu'à celui de l'Angleterre et à celui de l'Allemagne; des établissements coloniaux qui dépassent (si nous y comprenons Cuba) 400.000 kilomètres carrés et sont peuplés, dès aujourd'hui, de plus de lo millions d'hommes; une flotte commerciale qui prend une place de plus en plus éminente dans l'Atlan-

108 DÉVELOPPEMENT DE l' IMPÉRIALISME AMÉRICAIN

tique Nord et qui tend à s'emparer du monopole des transports dans le Pacifique. Enfin une nouvelle grande puissance politique (c'est-à-dire militaire et navale) qui a fait son entrée, d'une façon retentissante, dans le concert mondial, et qui continue à y parler haut.

Les caricaturistes américains représentent «l'oncle Sam » comme un homme très long et très maigre, aux traits anguleux, à l'œil perçant et avide, aux mains longues et aux doigts crochus. La tête est encore coiffée du haut chapeau des puritains, mais ce chapeau, rejeté en arrière ou campé en bataille, a des' airs de tricorne ou de shako; l'ample et longue redingote du méthodiste écarte ses pans pour laisser voir un « inexpressible » fait de « raies et d'étoiles ». L'attitude est celle d'un boxeur, toujours prêt à tomber sur qui lui manque de respect, et dont les poings redoutables sauraient au besoin manier le revolver ou le « coup de poing américain ». C'est une caricature : c'est l'image à peine chargée de l'impérialisme yapkee.

L'ombre de ce Croquemitaîne empêche beaucoup d'Européens de dormir. On n'entend parler, dans la presse, dans les conférences, au Parlement, que « péril américain ». Après le « péril allemand » et le « péril jaune », c'est le dernier épouvantait que nos fabricants de spectres ont imaginé.

Pendant que le paysan beauceron ou briard, poméranien ou petit-russe, roumain ou lombard,

laboure son champ, fauche son blé, sarcle ses betteraves, repique son riz, élève ses bœufs ou ses porcs, les grands vapeurs chargent à Baltimore des milliers de tonnes de grains produits par une terre jeune, semés et récoltés à la machine, emmî^asinés dans des élévateurs géants; les bateaux frigorifiques apportent à Liverpool et à Hambourg des quartiers de viande fraîche ; et leiard et le jambon américains, les boites de conserves américaines signifient la mort sans phrases au cochon serbe ou westphalien.

C'est à peine si les subtiles ressources de l'inspection sanitaire, la bienheureuse fièvre aphteuse ou la trichinose tutélaire permettent d'opposer de fragiles et provisoires barrières à cette inondation des viandes américaines. Encore l'Oncle Sam se fàche-t-il tout rouge et tombe-t-il en arrêt, les poings serrés, quand on lui dit que ses porcs sont malades ou que son jambon est insalubre.

Mais voici qui est pire : ce n'est plus seulement le paysan sur son champ, c'est l'ouvrier devant son métier, c'est l'industriel dans son bureau, c'est l'armateur dans ses bassins qui sont mortellement frappés par leurs rivaux d'outre-Atlantique, mécaniquement, mathématiquement, plus sûrement qu'avec une balle « dum-dum ». Le filateur qui conduit six ou huit métiersà la fois dans une usine du Texas lance en réalité sa navette au cœur de ses frères du Lancashire, de la Saxe ou de la Normandie; les verriers de Pîttsburg, qui brûlent le gaz

1 lO DEVELOPPEMENT DE L IMPERIALISME AMERICAIH

naturel et qui soufflent automatiquement leurs bouteilles sur une table tournante, affament, plus facilement qu'une armée de blocus, les ouvriers des verreries belges. Lyon même, l'antique métropole des soieries chatoyantes, est menacée par les Italiens qui peuplent aujourd'hui Patterson.

Et l'ouvrier n'est pas seul atteint. Car ce n'est pas parce qu'il est moins payé que l'ouvrier américain bat son frère d'Europe : rien de comparable ici à la concurrence faite aux civilisés par les prolétaires indiens, .chinois ou japonais, les sobres et maigres tribus des mangeurs de riz. L'ouvrier américain mange plus de viande, plus de légumes, plus de sucte que le nôtre, et il dort davantage. iVlalgré les iiauts salaires, les courtes journées de travail, une organisation hygiénique de l'atelier qui ferait crier au gaspillage nos patrons les plus philanthropes, des trusts gigantesques réalisent des bénéfices énormes, se rendent maîtres des marchés internationaux, raflent des quantités prodigieuses de matières premières, jettent, aux prix qu'ils veulent, sur les anciens dét)ouchés de l'Europe des séries illimitées d'objets découpés à l'em porte-pièce, tournés à la grosse ou au mille par des machinesoutils.

Ces trusts règlent à leur gré le cours du pétrole, du coton, du maïs, des phosphates; en appuyant sur un bouton électrique, les « rois » de l'acier ou du blé peuvent faire sauter, aussi brutalement que s'ils actionnaient à distance une cartouche de dyna-

Page 1