‹ L'impérialisme américainChapitre 5 sur 13 · LE SOL AMERICAIN SJ · texte numérisé non relu

LE SOL AMERICAIN SJ

Chicago, une quinzaine d'heures dans les jambes. Ainsi s'explique l'histoire des voies de communication en Amérique. Tandis que nos aïeux ont commencé par ouvrir des sentes àtravers les forêts, puis des chemins, puis des grandes routes, les Américains n'ont pas eu le temps de passer par l'âge de la route, ils ont commencé par le canal et, dès 1840, par le rail. Lorsqu'après 1848 se développa la Californie, il devint évident que les États du Pacifique allaient évoluer à part, former une nation distincte, si l'on ne s'empressait de les rattacher aux États de l'Est. Avec une hâte fébrile fut construite la première de ces lignes transcontinentales dont la hardiesse nous confond, et qui franchissent les Rocheuses par plus de 2.000 mètres d'altitude.

Conquérir l'espace ou mourir, telle fut la devise américaine. Evidemment la notion d'espace n'a pas du tout dans leur cerveau ia même valeur que dans le nôtre. De là cette facilité à se déplacer, cette vie quasi-nomade, de là ce mépris des difficultés, cette insouciance dû danger, ces ponts de bois jetés sur des abîmes, cet irrésistible besoin d'aller toujours de l'avant, de se précipiter en foules tumultueuses , sur les champs d'or ou sur les terrains de colonisation.

^ Si rémigrant s'était heurté, dès le premier jour, à toute la complexité des problèmes que pose le sol américain, il se serait sans doute découragé. Mais cette initiation s'est faite par degrés. Long-

temps les colons restèrent confinés à ces rives atlantiques qui rappelaient l'Europe ou les colonies tropicales. De là ils se sont étendus de proche en proche vers la prairie qui resta longtemps VOuest, la limite occidentale qu'on n'espérait pas dépasser. Alors seulement se posa pour eux la question de la vie dans la steppe semi-aride, puis dans la steppe stérile, sous un climat dur et brusque, balayé par les cyclones. Le succès obtenu dans chacune de ces expériences a donné à l'Américain le courage, la confiance en soi, la persuasion qu'il peut s'adapter à toutes les conditions d'existence — enfin un immense orgueil.

Le sol américain a largement contribué à faire la nation yankee (i).

([) Sobriquet par lequel on désigne les citoyens des État: Unis. Nous l'emploierons fréquemment pour éviter U conrusio que fait naître le mot d' a Américain ».

La nation yankee

En 1790, date du premier recensement (1), les treize Etats et les territoires non encore organisés n'avaient pas 4 millions d'habitants, dont plus de 760.000 noirs. Ajoutez-y les anciens habitants du pays, les Indiens Peaux-Rouges, qui étaient déjà en voie de disparition.

Les 3. 172.000 blancs appartenaient pour les quatre cinquièmes à une seule race, la race anglaise. Ils tenaient de leur foi protestante des habitudes d'indépendance et de moralité, le goût de la vie intérieure, le sens de l'effort personne! et de l'énergie ; de leurs ancêtres britanniques ils avaient hérité cette conscience de leurs droits qui les avait poussés, en 1776, à se séparer de la métropole. C'était une race forte et entreprenante, façonnée par un climat rude, mais ces trois ou quatre millions d'hommes ne pouvaient aspirer à peupler un continent.

Comment sont-ils devenus près de 80 millions ?

l'opération du recensement tous les

26 LES CAUSES DE L IMPER rALIS ME AMERICAIN

Les éléments étrangers

Sept ans après le traité de Versailles, nous venons de constater qu'un cinquième de la population blanche avait déjà comme idiome maternel une autre langue que l'anglais. IMalgré la distance (il fallait alors quarante jours pour aller d'Europe aux Etats-Unis), la libre et vierge Amérique exerçait déjà son attraction sur les Français, les Suédois, les Hollandais, les Allemands, Cette immigration, bien plutôt que l'excédent des naissances sur les décès, explique que, de 1790 à 1800, la population se soit accrue de 35 p. 100.

Cette proportion se maintint à peu près invariable jusque vers 1860, Tandis que New-York et Philadelphie attiraient les cultivateurs et les artisans, depuis 1850 San-Francisco appelait les chercheurs d'or, qui venaient des États de l'Est à travers la masse continentale ou qui passaient par le cap Horn.

Des terres étaient mises presque gratuitement à U disposition des nouveaux arrivants, soit par l'Etat, soit par les Comp^nies de chemins de fer.

. La guerre de Sécession ralentit cet accroissement. Les émigrants ne se souciaient pas d'aller tom'oer en cette bagarre. Le taux remonta, de 1870 à 1880, à 30 p. 100. iVîais depuis, cela se tasse plutôt. Bien que la densité de la population soit encore très faible (huit habitants au kilomètre carré;

contre soixante-treize en France), les États-Unis ne sont plus un de ces espaces vides où s'engouffrent les émigrants, comme les vents se précipitent vers les zones de basses pressions. Surtout, ils ne gardent plus tous, les nouveaux arrivants, ils en réexpédient un certain nombre vers d'autres pays de l'Amérique. Si plus de 850.000 immigrants étrangers ont débarqué en 1905 dans les ports américains, près de J75.000 en sont repartis. D'ailleurs les États-Unis deviennent difficiles en fait d'immigrants. Autrefois, ils acceptaient le « tout-venant », jusqu'aux « déchets » des sociétés européennes. Aujourd'hui les indigents, les illettrés, les gens sans profession avouable se voient fermer la porte de la libre Amérique. Un très sévère service d'inspection fonctionne, à côté de la quarantaine sanitaire, dans les ports de débarquement.

Aussi l'accroissement de la population n'a-t-îlété que de 25 p, loo entre 1880 et 1890, et seulement de 21 p. 100 entre 1890 et 1900. La natalité est d'ailleurs très faible et, sans l'immigration, la population des Etats-Unis ne s'accroîtrait pas plus que la nôtre. 11 n'y a pas longtemps, le président Roosevelt menaçait ses compatriotes, s'ils ne se décidaient à faire plus d'enfants, de la disparition de la race américaine.

Depuis 1790, on estime à plus de 20 millions le nombre d'hommes que l'Europe a déversés sur l'Amérique. D'où sont-ils venus? Plus du quart

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sont venus d'Allemagne. Près d'un quart d'Irlande, surtout depuis que des famines répétées ont réduit de plus de moitié la population de cette île. Les Anglais, les frères de sang des colons primitifs, ne figurent dans cette liste qu'au troisième rang, suivis de près par les Scandinaves ; puis viennent les Autrichiens, les Italiens, les Russes, les Français, les Écossais.

On le voit r la population de la grande république de langue anglaise s'est accrue (surtout depuis 1820) principakmeui grâce â des éléments non-anglais, parmi lesquels les Allemands et les Irlandais tiennent le premier rang. Dans ces dernières années, ce sont les pays du Sud et de l'Est de l'Europe qui ont fourni le plus gros contingent. En 1903, on comptait encore plus d'un million et demi d'Américains nés en Irlande et 3.670.000 en Allemagne, mais il s'y ajoutait près d'un demi-million de Russes et près de 400.000 Polonais, 276.000 Autrichiens, 150.000 Bohèmes, 150.000 Hongrois, 484.000 Italiens, 574.000 Suédois, 340.000 Norvégiens, 150.000 Danois. Juifs polonais ou roumains, Scandinaves, Finlandais, Autrichiens, Italiens arrivent en bataillons de plus en plus compacts, tandis que, par terre, les Canadiens-français opèrent, ferme après ferme, la conquête de la Nouvelle-Angleterre. Ils sont peut-être un million sur le territoire des Etats-Unis.

Sur 76 millions d'habitants, lors du recensement de 1900, près de 10 millions et demi étaient nés à

l'étranger, et pas 2 millions dans les pays de langue anglaise autres que l'Irlande. L'anglais a beau être la langue officielle, les États-Unis ne sont plus une nation de sang britannique. Dans certaines villes, à Milwaukee, à Chicago, la population allemande est très considérable; à Patterson, c'est la population italienne. Cette nation protestante, fille des puritains, comprend une dizaine de millions de catholiques (Irlandais, Allemands du Sud et Autrichiens, Italiens), et déjà un million de juifs. Il n'est pas possible que ces éléments n'influent point sur la mentalité américaine.

Germains, Celtes, Slaves, n'ont pas sucé avec le lait, comme les pèlerins de la Fleur-de-Mai, la confiance absolue dans la foute-puissance de l'énergie humaine, le culte de la dignité personnelle, le respect de la légalité stricte, la persévérance inlassable.

Lorsque la politique américaine actuelle nous paraîtra turbulente, tapageuse, sujette aux brusqueries déconcertantes et aux agitations fébriles, il faudra nous souvenir que les Américains actuels ne sont plus que dans une très faible mesure les congénères de George Washington et de Benjamin Franklin.

Les données actuelles de la science ne nous permettent pas, assurément, de faire le dosage des éléments physiques et psychiques qui entrent dans la constitution d'un peuple ; mais elles ne permettent pas non plus de nier l'inlluence de ces éléments.

30 LES CAUSES DE L IMPERIALISME AMERICAIK

Un peuple jeune

N'oublions pas que les lo millions d'immigrants révélés par le recensement sont, en grande majorité des mâles adultes.

D'abord, des mâles : tandis que la France compte 1 .022 femmes pour i .000 hommes, !a Norvège 1.083, '^ Portugal 1.090, l'Angleterre 1.067, '^s États-Unis n'en ont que 953. Tant qu'un pays reste un pays neuf, il attire surtout des céli-. bataires hommes.

Ensuite, des adultes : parmi les Américains blancs nés à l'étranger, plus de la moitié sont des mâles âgés de vingt et un ans au moins.

Ajoutez que ces immigrants appartiennent, par définition, aux groupes les plus énergiques des populations du Vieux Monde — ce ne sont pas les propres à rien, les fainéants, les malades qui émigrent — et mesurez l'afflux de force qui vient s'ajouter ainsi à la vigueur traditionnelle de la race.

L'Amérique nous apparaît actuellement comme une nation jeune — c'est-à-dire où les jeunes dominent, — proportionnellement moins encombrée de vieillards, de femmes et d'enfants que nos sociétés européennes.

Les influences conservatrices y sont donc moins puissantes que les forces de progrès. Peu de vieillards pour prêcher le respect des antiques traditions; peu de femmes et peu d'enfants pour arrêter l'homme sur la voie des innovations audacieuses.

Les éléments de coulear

Sur 76 millions d'Américains, en 1900, ii n'y avait guère pîus de 66 millions de blancs.

Ce n'est pas que les rouges y soient nombreux. Les anciens maîtres du sol ont été d'abord exterminés par le colon anglais, peu tendre praur les races inférieures. Aujourd'hui ils sont parqués dans des territoires restreints, où ils ne peuvent continuer leur vie habituelle de chasseurs errants; ils meurent peu à peu d'inertie et l'alcool se charge de les décimer. Ces réserves sont sans cesse réduites par la colonisation, et les descendants de « Pied de Cerf » et de « Cœur d'Alêne », de Chactas et d'Atala ne sont pas aujourd'hui 300.000. Malgré les soins que, depuis quelques années, le gouvernement fédéral s'est décidé à prendre pour protéger les Indiens, relever leur condition morale et sociale, leur donner une instruction professionnelle, c'est un élément condamné à une disparition rapide.

Pour les noirs, il en est peu venus d'Afrique depuis le début du dix-neuvième siècle, par suite de l'abolition de la traite, et plus du tout depuis 1865 (1). Mais, grâce à leur puissance de reproduction, ils sont environ 9 millions, répartis presque exclusivementdans les Etats de l'ancien Sud. On sait

e pour y fonder la République de Libéri

32 LES CAUSES DE l'IMFÉRIALISME AMÉRICAIN

que, malgré l'égalité qui leur est garantie depuis 1865 par un amendement à la Constitution, ils sont méprisés et haïs par leurs concitoyens blancs. Non seulement on les confine dans des voitures spéciales en tramway ou en chemin de fer, non seulement on viole à leur détriment les règles élémentaires de la justice, mais certains Etats ont trouvé !e moyen de les dépouiller pratiquement du droit de suffrage. On leur reproche, il est vrai, leur paresse, leur ivrognerie, leur immoralité, leur manque de conscience politique. Ces défauts, leurs anciens maîtres et leurs concitoyens blancs en sont en grande partie responsables, ils s'opposent même aux efforts que l'on tente pour relever l'intelligence et la moralité de la race noire (1).

Le président Roosevelt s'est fait honnîrpar toute la « bonne société » du Sud pour avoir reçu à sa table un noir qui a entrepris d'élever les noirs à la dignité d'hommes, Booker Washington. Certains aristocrates américains ne serreront pas la main d'un homme dans les veines de qui, avec cette perspicacité étonnante que donne seule la haine des races, ils auront diagnostiqué un neuvième ou un douzième de sang nègre.

Aux 9 millions de noirs s'ajoutent cent milliers de jaunes (2). 11 fut un temps où des bandes de

Chinois débarquaient sur les rivages californiens. Blanchisseurs, épiciers, tenanciers de maisons dejeux, ouvriers dans les mines ou sur les chemins) de fer transcontinentaux, ils vivaient de rien, cej que ne pouvaient leur pardonner ni les petits boutiquiers ni les syndicats ouvriers. Ils remportaient en Chine, non pas seulement leurs maigres carcasses, mais de beaux et bons dollars, ce qui diminuait le stock monétaire de l'Union. « Qyi veut noyer son chien l'accuse de la rage » ; on déclara que «Jean Chinois » était pourri de vices, et on lui interdit l'entrée de la libre Amérique. — Les traités signés avec le Mikado ne permettent pas de se montrer si sévère à l'égard des Japonais. Il est entendu que le Chinois est un barbare parce qu'il est jaune, mais que le Japonais, quoique jaune, a droit à un traitement de civilisé. C'est que le Japonais a derrière lui des cuirassés et des canons.

y a-t-il une nation yatikee?

Voilà donc une population dont plus d'un huitième est né à l'étranger, et qui appartient aux races les plus diverses. Le descendant des puritains qui, en 1608, débarquèrent de la Fleur-de- Mai (1), coudoie le misérable échappé des ghettos

(]) Les quelques fan

J4 l-ES CAUSES DE l'impérialisme AMÉRICAIN

de Kiev. Cette population bigarrée est prodig^eusem.ent instable : elle reçoit un demi-million de nouveaux venus chaque année, et ces nouveaux venus appartiennent en majorité à des races autres que celle qui a fourni les premiers occupants du sol ; les Anglo-Saxons se trouvent noyés au milieu des Germains, des Scandinaves, des Celtes, des Latins, des Orientaux.

Instable dans sa composition, cette population est encore douée, à l'heure qu'il est, d'une mobilité qui rappelle le demi- nomadisme des premiers pionniers, des défricheurs de forêts. Les Américains ont la curiosité d'inscrire sur la carte, tous les dix ans, leur centre de population, c'est-à-dire le point d'équilibre entre les diverses masses humaines dispersées sur le territoire. Or ce centre était, en 1790, près de Baltimore, en 1860, dans l'Guest de la Virginie, en 1870, à Cincinnati ; il est aujourd'hui dans l'indiana. !! se déplace donc vers l'Ouest avec une prodigieuse rapidité. Cela veut dire que la population yankee n'a pas encore trouvé ses conditions normales et stables d'existence ; l'axe autour duquel elle se développe est en voie de perpétuel cheminement de l'Atlantique vers le Pacifique. D'ailleurs, avec moins de 9 habitants au kilomètre carré, les Etats-Unis sont encore, malgré leurs 80 millions d'hommes, un pays presque vide : la Russie d'Europe a plus de deux fois cette densité.

Encore n'arrive-t-onà cette moyenne de 9, que parce que certains États de l'Est sont surpeuplés :

132 au kilomètre carré dans Rhode-Island ou Massachusetts, maiso, i seulement dans !e Nevada — ■ c'est-à-dire 4 fois moins que dans le Sahara.

Et que deviendraient ces chiffres de densité si n'existaient pas les colossales villes américaines? Où est le temps — 1775 — où New- York était une bonne ville de 23.000 habitants dont beaucoup de Hollandais? où Philadelphie, avec ses 32.000 âmes, était la ville « fashionable », la mieux tenue, la plus gaie, la plus chère des États-Unis? En 1790, ces villes ne contenaient que 3,35 p. 100 de la population américaine; c'était un peuple de fermiers. Aujourd'hui, malgré l'augmentation considérable de la population rurale, elles en retiennent près de 30 p. 100. En 1880, il y avait déjà 20 villes deplusde 100.000 âmes; en 1890, 28; en 1900, 38, dont 19 de plus de 200.000. New- York avec ses 5 millions et demi, Chicago avec ses 1.700.000, Philadelphie avec près de 1.300. 000, Saint-Louis avec 575.000 ont respectivement augmenté, en dix ans, de 37, 54, 23 et 27 p. 100. Mais ce taux de croissance n'est rien auprès de villes moindres comme Los Angeles, en Californie, qui a gagné 103 p. 100, comme Seattle, le port du Pacifique Nord, qui a gagné 89 p. 100, comme South Omaha qui a gagné 222 p. 100. Véritable type de la «ville champignon », celle-ci comptait ses habitants par zéro en 1880, par 8.000 en 1890, par 26.000 en 1900. Ni Superior (Wisconsin), ni Ne wcastle (Pennsylvanie), ni Memphis (Tennessee), ni Seattle

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j6 LES CAUSES DE l'|MPÉR[AL[SME AMÉRICAIN

n'existaient il y a vingt ans : ce sont des villes de 3 1 , de 28, de jo, de 103, de 80.000 âmes,

Saint-Paul (Minnesota) avait, en 1850, 850 habitants, presque tous Indiens ; il a 192.000 habitants, tous blancs. Voilà donc une grande ville, de l'importance de Toulouse, dont pas un habitant n'était là il y a un demi-siècle. Ils y sont venus de tous les points de l'horizon, de toutes les contrées de la terre.

Dans ces conditions, peut-il exister une nation « yankee»? Les États-Unis ne doivent-ils pas ressembler à une tour de Babel, où chaque groupe s'isole des groupes voisins?

Eh bien! non, si étrange qu'il paraisse, c'est un fait incontestable qu'il existe une nation yankee, des façons de voir, des conceptions, des mœurs yankees. Les dix millions d'Américains nés en Europe se fondent très vite dans la population locale, apprennent très vite l'anglais un peu rude qui se parle là-bas, s'habituent très vite aux surprises du climat et aux diversités du milieu physique, se prennent très vite de sympathie pour les institutions locales.

Lorsque 1' « Américain » vient faire un tour dans son pays d'origine, à Liverpool, à Hambourg, ses anciens compatriotes ne le reconnaissent déjà plus. A la deuxième génération, la métamorphose est complète.

Seuls, quelques groupes, Canadiens-français, Ita-

liens, font bande à part. Les Irlandais ne rompent pas non plus le lien qui les attache à la verte Erin :' tous, depuis les sénateurs et les ministres jusqu'aux petites bonnes, ils souscrivent aux quêtes organisées par les députés qui représentent l'Irlande au Parlement de Westminster. Mais s'ils restent irlandais, ils deviennent, par haine de l'Angleterre, violemment Américains. Les Allemands ne conservent qu'une sorte de patriotisme sentimental, qui s'exhale innocemment en liedcr, qui s'emploie dans les sociétés de tout genre et dans les buveries fraternelles. Les Anglais eux-mêmes s'américanisent très vite. Même leur idiome prend quelque chose de particulier qui permet de reconnaître un Américain à la façon dont 11 parle l'anglais. Un bon observateur a noté que « l'Américain de pure souche anglaise a une physionomie essentiellement différente de son cousin d'Angleterre » — physionomie morale, et aussi physique.

En effet, il se forme un type physique américain •long et anguleux, osseux et raide, aux longs bras et aux fortes mâchoires, type caractérisé chez la femme par la richesse des formes et l'éclat du teint. De méchantes langues ont pu dire que le yankee évoluait lentement vers le type peau-rouge. Encore quelques siècles, et l'Américain ne sera plus qu'un Indien un peu perfectionné, qui portera des bottes en guise de mocassins ! — Sérieusement parlant, le sol, le climat, les conditions matérielles d'existence jouent leur rôle dans la formation de !a

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nation yankee. Mais la principale influence est dévolue aux institutions.

Les institutions

Les institutions américaines ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons en Europe. Sur ce territoire immense et varié, aux distances énormes, à la population disséminée et hétéroclite, une constitution unitaire, une « République une et indivisible » eût rendu tout développement impossible.

Les États-Unis sont des Étati, qui sont unis. Dans tous les domaines que la Constitution n'a pas formellement réservés à l'Union, les États sont indépendants : exactement le contraire de ce qui existe chez nous, où le pouvoir central possède tout ce qui n'a pas été spécialement concédé aux pouvoirs locaux. Les Chambres de chaque État légifèrent souverainement sur tout objet qui ne dépasse pas le territoire de l'État ; le gouverneur, élu par la population de l'État, est investi du pouvoir exécutif dans les limites de l'État. Impôts fédéraux, diplomatie, guerre, monnaie, douanes, relations commerciales entre plusieurs États (i), tels sont les seuls objets qui tombent dans la compétence des autorités fédérales.

Le Congrh fédéral siège à Washington, dans une ville bâtie tout exprès, dans un district qui appartient en commun à tous les États. Le Sénat, élu pour six ans par les législatures locales à raison dedeux sénateurs par État (soit quatre-vingt-dix membres) (i) représente moins le peuple américain que les Etats-Unis eux-mêmes : s'il ressemble à quelque chose d'européen, c'est au Conseil fédéral de l'Empire allemand. La Chambre des représentants, élue pour deux ans, est une émanation directe du peuple américain, mais elle non plus ne peut s'immiscer, dans les affaires intérieures des États, Le Président, issu du suffrage universel à deux degrés, nommé pour quatre ans, rééligible une fois, responsable, choisit à son gré les ministres, nomme tous les fonctionnaires fédéraux, peut opposer aux décisions du Congrès un veto suspensif. 11 a donc des pouvoirs supérieurs, je ne dis pas à ceux du Président de la République française, mais à ceux du roi d'Angleterre ou du roi d'Italie. C'est un roi sans couronne.

Mais cette « monarchie » est strictement limitée aux affaires fédérales. Le Président, au lendemain de son élection, peut révoquer depuis les amiraux ' jusqu'aux cantonniers qui cassent les cailloux sur les routes fédérales. Et c'est pourquoi chaque élection présidentielle (elle coïncide d'ailleurs avec un

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renouvellement de ia Chambre) éveille tant d'ambitions et d'appétits ; c'est une curée aux places, et les vainqueurs appliquent sans scrupule ce qu'on appelle là-bas le système des dépouilles. Mais ni le président ni ses ministres ne peuvent rien contre OU pour le plus petit employé du Montana et de l'Idaho.

Que si le Président ou l'une des Chambres du Congrès voulait sortir de son rôle, faire lever par exemple un impôt illégal, le citoyen lésé n'aurait qu'à s'adresser à la Cour suprême. La Cour, qui prononce toujours sur des questions d'espèce, déclarera qu'en demandant à Jonathan F. Davis ou à Samuel W. Clarke un dollar six cents, le receveur fédéral a violé la Constitution : Jonathan ne paiera pas, et le receveur, dûment averti, ne présentera de semblable quittance à nul autre. Il n'y a pas d'exemple qu'une sentence de la Cour n'ait pas été respectée.

A l'autonomie des EUls dans l'Union correspond, dans chaque Etat, l'autonomie communale. Chaque commune (i) est maîtresse chez elle, pour tout ce qui la concerne exclusivement; elle organise comme elle l'entend, sans avoir à subir aucune tutelle administrative ou législative, ses écoles et ses hôpitaux, son gaz ou ses tramways.

Cette vie largement décentralisée a de quoi séduire des Européens, particuiièrement ceux qui ont subi le caporalisme prussien ou le despotisme russe. Admis très vite, grâce à une naturalisation quasi -automatique, dans la cité américaine, ils s'intéressent tout de suite aux affaires de leur commune — car ce sont leurs propres affaires, — de leur État, des États-Unis. Cette Constitution est un constant appel à l'initiative individuelle, elle éveille chez tout citoyen, même chez tout nouveau citoyen, l'amour de la chose publique. Et ainsi naît le patriotisme américain.

Le patriotisme yankee

H est bizarre de parler de patriotisme à propos d'un peuple qui n'a pas de passé, pas de souvenirs communs, glorieux ou tristes, presque rien de ce qui, pour nous, fait une patrie. Hors les petits-fils des 3 millions d'Américains de 1790, peut-être des 30 millions d'Américains de 1860, qui peut se passionner au souvenir des grandes choses accomplies pour la conquête de l'indépendance ou le maintien de l'unité ? Et cependant il y a un patriotisme américain, patriotisme aussi ardent, parfois aussi ombrageux et aussi agressif que celui des plus vieilles nations européennes.

Pour tout bon Yankee, le monde des hommes se divise très évidemment en deux groupes : les Américains et les non-Américains. Celui-ci est infé-

rieur à ceiui-là. Les institutions américaines sont les plus parfaites que l'on puisse rêver. L'Amérique n'a pas de passé, soit ; elle a un avenir. Il y a, comme dit M. Roosevelt, des « idéaux américains », et c'est en réalisant ces idéaux que l'on fera régner sur la terre la paix et la justice. De là au désir d'imposer aux autres l'idéal américain, il n'y a pas loin.

« Nous sommes », — s'écriait un Allemand naturalisé, à l'heure où sa nouvelle patrie était siir le point de déclarer la guerre à l'ancienne pour ta possession des îles Samoa, — « nous sommes Américains du jour où nous touchons la rive américaine jusqu'au jour où nous sommes couchés dans des tombes américaines... L'Amérique, d'abord, après et toujours. L'Amérique contre l'Allemagne. l'Amérique, qu'elle ait raison ou tort, toujours l'Amérique ! Nous sommes Américains ! »

L'essor économigue

Sur un territoire grand comme l'Europe, un peuple qui gagne 35, 30, au moins 20 p. 100 tous les dix ans représente une force économique considérable. Surtout quand cet accroissement est composé en majorité, non d'enfants dont il faut attendre la complète adolescence, mais d'adultes qui arrivent tout élevés, et qui sont déjà le produit d'une sélection {1), la sélection des plus énergiques. L'Amérique est comme une usine qui n'aurait pas d'apprentis, et vers laquelle ne se porteraient que des ouvriers robustes.

Cette usine trouve dans son propre domaine les matières premières les plus variées. Nous avons décrit l'Amérique du blé et du maïs, qui est en même temps l'Amérique du porc et du bœuf, l'Amérique du mouton et de la laine, l'Amérique du coton et du tabac. On cultive la canne à sucre en Louisiane, tandis que la betterave à sucre se développe en Californie, où elle voisine avec la vigne et

(1) A la sélection naturelle s'ajoute maintenant, grâce k i'ins-

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avec les fruits de notre Midi. La datte saliarienre mûrit dans les déserts du Colorado, et la pomme normande près de la frontière canadienne.

Même diversité dans les richesses minérales. La production annuelle d'or dépasse maintenant 120 mille kilogrammes (plus de 400 millions de francs), ce qui classe les États-Unis au premier rang des pays producteurs d'or. Pour l'argent, les chiffres oscillent autour de 1.700.000 kilogrammes, et ne sont dépassés que par ceux du Mexique : c'est même cette extraordinaire richesse des mines américaines et mexicaines qui est cause de la dépréciation du métaJ-argent.

Plus grande encore est la primauté des États-Unis en ce qui concerne les minéraux utiles à l'industrie. En 1900, le monde entier a vu sortir des flancs de la planète 650 millions de tonnes de houille : à eux seuls, les États-Unis en ont fourni 245, soit près de 38 p. 100, et ce chiffre a encore été dépassé l'année suivante. Tandis que l'anthracite est surtout concentré dans l'État de Pennsylvanie, au pied des Alleghanies, le charbon bitumineux occupe des surfaces bien plus étendues. De l'État-de New-York à l'État d'Alabama se développe une vaste région houillère qui mesure près de 1.500 kilomètres de long, et dont la largeur varie entre 50 et 300 kilomètres; elle fournît les deux tiers du total. Maïs î! y faut joindre les Bassins du Centre, de l'Ouest, des Rocheuses, du Pacifique, du Nord.

Le pays de l'anthracite est en même temps le

L ESSOR ECOKOMIQJIE 45

pays du pétrole. A cet égard les États-Unis n'ont d'autre concurrent que le Caucase (i). Dans cette région se trouve encore un autre combustible, le gaz naturel, qui sert non seulement à l'éclairage et au chauffage des villes, mais à l'industrie verrière. Et, pour le jour où le combustible viendrait à manquer, les Etats-Unis possèdent des réserves de forces hydrauliques, susceptibles d'être transformées en forces électriques. Ils utilisent la gigantesque chute du Niagara ; ils transportent la force, en Californie, à 200 kilomètres des sources d'énergie. Parmi les métaux usuels, la production du fer brut dépasse celles de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne réunies. Pour le cuivre, c'est presque un métal américain : les États-Unis fournissent près de 60 p. 100 de !a production mondiale, et c'est dans leurs mines du lac Supérieur que se trouve le I cuivre le plus pur, celui que réclament les industries électriques.

Aoani et apris la guerre de Sécession

On ne s'aperçut pas dès le premier jour des richesses que recelait le sol américain.

La population était trop peu dense, l'immense territoire trop peu connu. Ses seules industries prospères étaient les industries du bois et du coton.

(l) Si la Russie produit un peu plus dt pttrolï brut, leî

46 LES CAUSES DE l'iMPÉRIAUSME AMÉRICAIN

Après la guerre de l'Indépendance, la nécessité de se passer des produits de la métropole donna un certain essor à la production nationale.

Mais cette production était, jusqu'en 1860, exclusivement restreinte aux Etats du Nord. Les États à esclaves, absorbés par le travail des plantations, demeuraient immuables. Le capital industriel y était remplacé par le capital servile. Les immigrants, qui n'auraient pu lutter contre la maind'œuvre locale, contournaient le Sud sans y pénétrer.

Franklin avait déjà montré que le travail seryile, malgré son illusoire bon marché, était inconciliable avec le développement industriel. « C'est une erreur, disait-il, de croire que, grâce au travail des esclaves, l'Amérique puisse lutter contre la Grande- Bretagne pour le bon marché des produits. Le travail des esclaves ici ne pourra jamais coûter aussi peu que celui des ouvriers en .Angleterre j>. L'acquisition et l'entretien du capital-esclave, la « négligence naturelle à l'homme qui n'est pas récompensé de ses soins ou de son activité », les frais de surveillance, les vols commis par les noirs, tout cela faisait de l'institution servile un déplorable système économique.

La guerre de Sécession, qui faillit couper en deux la Fédération, se présente d'abord comme une guerre philanthropique, entreprise pour libérer quatre millions de nègres. A y regarder de plus

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près, eile apparaît comme, une guerre politique, destinée à assurer la domination des hommes politiques du Nord sur ceux du Sud, de ceux qui vou-. laient fortiTier le pouvoir fédéral (ou républicains) contre les partisans de l'autonomie des États (ou démocrates). En réalité ce fut une révolution économique. Les gros industriels du Nord ne pouvaient éternellement remorquer ce poids mort du Sud esclave : ils avaient besoin de l'ouvrir à leurs industries, d'y multiplier le nombre des consommateurs, d'y accroître la production du coton.

Le résultat de la guerre fut une nouvelle organisation du travail dans le Sud. Subitement on s'aperçut — ce que l'on avait jusqu'alors ignoré — que le Sud possédait, lui aussi, du fer, du charbon, des forces hydrauliques. 11 ne tarda pas à entrer en compétition avec le Nord, et avec l'Europe elle-

En 1860, la production manufacturière américaine était évaluée à 1 milliard 800 millions de dollars ; elle n'avait augmenté que de 800 millions de dollars depuis 1850; en 1870, elle a dépassé 4 milliards. (1)

Voilà le résultat économique de la guerre de Sécession. Nous avons vu plus haut son importance politique. On peut dire de cette opération chirurgicale qu'elle fut aussi utile que le coup de ciseau

qui, à la fin du dix-huitième siècle, avait tranché le cordon ombilical entre l'Amérique et la mère-

les périodes de l'expansion économique

L'histoire économique des États-Unis, c'est, jusqu'à ce jour, celle de la transformation d'une nation agricole en une nation agricole-industrielle.

Trois périodes sont à distinguer dans cette évolution :

1" Jusqu'en 1860 environ, l'Amérique exporte surtout des matières premières; peu à peu seulement elle ajoute à cette exportation celle des denrées ahmentaires, ce qui excite les plaintes de nos cultivateurs, mais elle importe des produits manufacturés. L'Europe achète en quantités croissantes ses blés, ses maïs, ses bois, ses fers, ses cotons : en retour elle lui expédie ses étoffes, ses machines. L'Amérique est une cliente, et une cliente de premier ordre, pour Birmingham et pour Lyon.

3" De 1860 aux dernières années du siècle, l'Amérique continue à concurrencer sur nos marchés l'agriculture européenne, mais elle restreint ses achats de produits. Les articles complètement manufacturés représentaient, en 1854, les 40 p. 100 de l'importation : depuis 1886, ils n'ont guère dépassé 30 p. 100. L'industrie américaine est donc

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née, et elle s'est réservé le marché intérieur. C'est l'époque du complet triomphe de la politique protectionniste. Mais .rien ne faisait prévoir que, sortant de ses limites nationales, l'industrie américaine aspirerait à placer ses produits au dehors. En 1899, M. Paul de Rousiers (i) écrivait encore, opposant l'industrie américaine à l'industrie britannique : «Aux Etats-Unis, au contraire, V industrie ne travaille guère que pour la consommation nationale. Les industries agricoles de la meunerie et de la fabrication des conserves exceptées, l'industrie du fer et de l'acier est à peu près la seule qui déborde sur l'Europe ; encore est-ce là un fait tout récent ».

Une nouvelle période vient de s'ouvrir.

L'Amérique continue à nous inonder de grains et de farines, d'animaux vivants, salés ou en boîtes. Ses houilles viennent disputer aux houilles anglaises les marchés de la Méditerranée. Mais ce n'est plus seulement la métallurgie américaine qui inquiète les producteurs européens, c'est la mécanique, c'est la verrerie, ce sont les industries chimiques. Avant d'envahir l'Europe, elles enlèvent à l'Europe ses marchés exotiques. Mais un autre mouvement se produit : l'Amérique cesse, dans une certaine mesure, d'être exportatrice de matières premières. C'est ainsi qu'elle restreint, pour fournir ses fila-

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'tures, son exportation de coton, et qu'elle organise la « disette du coton » dans les usines du Lancashire. H en est de même des cuirs.

Il y a plus : les matières premières recueillies sur l'immensité du sol de l'Union ne suffisent déjà plus à cette activité dévorante. Et les Américains vont rafler ces matières sur les marchés que se réservait l'Europe, raréfiant les quantités disponibles, haussant les prix. L'Angleterre, l'Allemagne, la France ne sont plus seules à acheter les peaux et les laines de la Plata, le caoutchouc du Brésil. 7 millions de kilos de soie brute sont annuellement enlevés au Japon ou à la Chine pour les usines du New-Jersey. D'année en année, dans les statistiques, on voit décroître, à l'importation, les chiffres relatifs aux produits ouvrés, s'enfler ceux des matières premières. A l'exportation, les chiffres des matières premières ont tendance à rester stationnaires, ceux des produits montent à une allure désordonnée.

Depuis dix ans, l'importation européenne en Amérique a baissé de 2.370 millions de francs à 2.195; l'exportation américaine en Europe a sauté de 3.410 à 5.555. Depuis 1876, un fait sans précédent dans l'histoire économique du monde se passe aux États-Unis : les importations n'ont que trois fois dépassé les exportations. En 1899-1900,. ils ont aclieté pour 4 milliards un quart, vendu pour près de 7 milliards.

Si la population croissante trouve encore sur son territoire plus que son nécessaire en denrées

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alimentaires essentielles, elle est devenue plus riche, elle a plus de besoins. En 1850, l'Américain ne consommait, par tête et par an, pas 12 kilogrammes de sucre, 2 1/2 de café, un peu plus d'un de thé. En 1903, il lui faut le poids énorme de 35 kg. de sucre, il absorbe presque le double de café et davantage de thé. 11 aime les fruits des tropiques, les bananes surtout. — 11 existe donc, aux États-Unis, une demande croissante de denrées coloniales, non ^produites ou insuffisamment produites par le sol lui-même,

La nouvelle Amérique est donc toujours exportatrice de grains, farines et bétail, de pétrole (et même de houille), de fer et de cuivre. Elle importe de moins en moins, elle exporte de plus en plus des produits manufacturés. Elle commence à importer des matières premières, et même certaines denrées alimentaires.

Les conditions de ia production

Les conditions de la production — agricole ou industrielle — achèvent d'expliquer l'intense besoin d'exportation qui travaille le peuple yankee.

Les cultures et les industries européennes sont de très vieilles industries et de très vieilles cultures, qui se sont développées lentement, au fur et à mesure que se perfectionnait le machinisme et que s'élargissaient les débouchés. Aux Etats-Unis, de même que l'âge de la route n'a pas précédé l'âge

du chemin de fer. de même !a petite culture paysanne et la petite industrie n'ont, pour ainsi dire, pas eu d'histoire.

La croissance américaine a coïncidé avec le plein épanouissement du machinisme en Europe. L'industrie américaine n'a eu qu'à imiter la nôtre et, comme elle n'était pas encombrée par un vieil outillage, elle n'a pas eu de peine à nous dépasser.

L'esprit américain, qui ne paraît pas propre aux inventions géniales, excelle dans" les inventions ingénieuses, les perfectionnements de détail qui permettent d'économiser du temps ou du travail. Ni Chevreu!, ni Berthelot, ni Pasteur, ni Ampère, ni Stephenson, ni Davy, ni Helmholtz, ni Virchow, ni Rœntgen, ne sont des Américains, mais Edison est Américain. Une législation très libérale sur les brevets, adoptée en 1836, a encore développé ce côté de l'esprit américain. En 1899, un commissaire japonais vient aux Etats-Unis pour étudier cette législation. On lui demande : «Pourquoi les Japonais désirent-ils une législation sur les brevets ? » Réponse de M. KorelîîyoTakahashi : «Je vais vous le dire : c'est seulement depuis 1854, date de l'ouverture des ports japonais au commerce européen, que le Japon a essayé de devenir une grande nation, comme les autres hâtions de la terre. Et nous avons regardé autour de nous, pour voir quelles étaient les nations les plus grandes, afin de devenir semblables à elles. Et nous nous sommes dit : « 11 y a

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