DEUXIEME PARTIE
Formation historique de l'impérialisme
L'événement qui a le plus surpris l'Europe dans les dernières années du dix-neuvième siècle, c'est assurément l'entrée des Etats-Unis dans la politique universelle. On s'était habitué, en effet, à les considérer comme une démocratie essentiellement pacifique, foncièrement hostile à toute aventure extérieure, et à qui sa constitution même interdisait toute action militaire, navale, coloniale. On savait bien cependant que les États-Unis avaient déjà tiré quelques coups de feu, mais dans leur hémisphère ; et on les croyait confinés à jamais en Amérique.
La doctrine de Washington.
Lorsque George Washington quitta le pouvoir en 1797, il proclama, dans une « Adresse d'adieux » à ses concitoyens, les idées directricesde la politique américaine : « Le grand principe de notre conduite vis-à-vis des nations étrangères est, tout en éten- . dant nos relations commerciales, d'avoir avec ces nations aussi peii de liens politiques que possible. . .
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L'Europe a une quantité d'intérêts primordiaux que nous n'avons pas... »
Ces maximes d'isolernent strictement pacifique, les États-Unis y restèrent presque fidèles pendant cent ans. Elles s'accordaient à merveille avec la Constitution américaine. L'action militaire suppose et exige l'unité de commandement r c'est pourrésister à l'Europe que nos pères de 95 ont fait la République « une et indivisible ». L'autonomie des États semblait rendre irripossible la concentration des forces américaines en une seule main. [1 n'y avait pas, pour ainsi dire, d'armée permanente : jusqu'en 1898, l'armée fédérale ne comprenait pas plus de 30.000 hommes; le budget de la guerre ne dépassait pas 100 millions de francs. Les milices étaient des corps levés par les États, pour leurs propres besoins, agissant dans les limites de l'État, gendarmerie plutôt qu'armée. La marine n'avait d'autre objet que de repousser une agression possible. Si la guerre, au moins ia guerre oitensive, semblait une opération inexécutable pour les États-Unis, l'action coloniale ne leur paraissait pas moins interdite : la Constitution n'avait pas prévu l'annexion de colonies ; tout territoire annexé à l'Union devait jouir immédiatement des libertés locales et des principes démocratiques.
En 1895, le plus célèbre observateur des choses américaines, l'anglais Bryce, écrivait tranquillement, avec l'assurance .qui sied aux prophètes, ceci : « Les habitants des États-Unis n'ont aucune soif de con-
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quête,.. Ils se sont toujours excessivement défiés d'une armée permanente, ce soutien nécessaire de l'ambition des politiques extérieures... Dans l'esprit du peuple se trouve profondément enracinée cette idée que de telles affaires ne sont faites que pour le triste ordre de choses de l'Ancien Monde ; et que le véritable moyen pour la République modèle d'exercer une influence sur le monde, c'est d'éviter ces errements et de lui donner l'exemple d'un industrialisme pacifique ».
L'ironie des choses a voulu que la traduction française du livre de Bryce sur la République américaine parût en 1 900- 1 90 1 , après les batailles navales de Santiago et de Cavité, après le traité de Paris, l'annexion de Porto-RJco et des Philippines, lorsque l'armée venait d'être portée de 30 a 80.000 hommes, le budget de la guerre de 120 à 400, bientôt même à 575 millions de francs. Et, dans son Message du 2 décembre 1902, Roosevelt donnait aux prophéties de Bryce ce piquant commentaire : « La marine ne doit pas rester stationnaire, mais s'accroître tous les ansdenouvellesunitésdecomljat.Nous avons absolument adopté une politique étrangère qui exige pour le pays la possession d'une force navale de premier ordre. »
Le budget de la guerre pour l'an qui vient est de 415 millions, celui de la marine de 485.
Voilà ce qu'est devenue la doctrine de Washing-
DE L IMPERIALISME AMERICAIN
La doctrlna da Moaroê
Lorsqu'on veut expliquer cette évolution de la poiilique des États-Unis, on se tire souvent d'affaire en disant que leur politique actuelle est une application de la « doctrine de Monroë ». Qu'est-ce que cette doctrine? Avait-elle, lorsqu'elle fut formulée il y a 80 ans, la portée qu'on essaye de lui donner aujourd'hui ?
Vers 1820, la réaction triomphait dans l'Europe entière. C'était le temps de la « Sainte Alliance ». Lorsqu'un peuple tentait de reconquérir sa liberté, en Italie, en Espagne, en Pologne, les gouvernements se réunissaient en congrès et imposaient par la force aux populations révoltées le rétablissement de l'absolutisme.
Or les insurrections n'étalent pas limitées à l'Europe. Les colonies espagnoles d'Amérique se séparaient de leur métropole. Le Congrès de Vérone voulut traiter les Mexicains et les Péruviens comme il faisait tes libéraux espagnols ou italiens.
Heureusement l'Angleterre, grâce à ses institutions libérales, était hostile au principe d'intervention proclamé par la Sainte Alliance. Elle s'entendit avec les Etats-Unis, qui avaient déjà reconnu les nouvelles républiques, pour empêcher toute intervention réactionnaire en Amérique.
Le rétablissement de la domination espagnole en Amérique, ia reconstitution d'une grande puissance
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militaire et navale aurait été gros de dangers pour les États-Unis. D'un autre côté, ils s'inquiétaient de voir la Russie, alors maîtresse de l'Alaska, s'étendre sur la côte du Pacifique.
Aussi, en 1823, le président Monroë, dans son Message au Congrès, posa les deux principes
1° Pour répondre aux Russes : « Les continents américains, par la libre et indépendante constitution qu'ils ont acquise et qu'ils maintiennent, ne doivent plus être considérés désormais conime susceptibles de future colonisation par aucune puissance européenne ».
2» Pour répondre à la Sainte Alliance, il établissait un contraste absolu entre le système républicain démocratique des États-Unis et de leurs jeunes sœurs, et le système réactionnaire qui triomphait dans les monarchies européennes : « Nous devons donc à la franchise et aux amicales relations qui existent entre les États-Unis et ces puissances, de déclarer que nous considérerions toute tentative de leur part pour étendre leur système politique à une partie quelconque de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité. »
D'une part : « l'Amérique aux AméricMns », — d'autre part : « l'Amérique aux républiques américaines ». Dans tous les ports américains c'est comme si l'on avait affiché cet écriteau : « Défense aux rois d'entrer ». On veut bien tolérer le maintien des établissements coloniaux existants, mais
pas de colonies nouvelles. Et lorsqu'une ancienne colonie aura Jugé bon de se proclamer indépendante, lorsque son indépendance aura été reconnue par les Etats-Unis, que l'ancienne métropole ne s'avise pas de vouloir l'opprimer, sinon, elle trouverait à qui parler. Les Etats-Unis, en raison de leur puissance même, se considèrent comme investis d'un devoir de tutelle vis-à-vis des ' nations américaines qui suivent leur exemple.
Cette interdiction, signifiée aux puissances européennes, « d'étendre leur système politique à une partie quelconque de ce continent », n'est pas contradictoire avec la doctrine de Wasliîngton. L'Amérique aux Américains, mais l'Europe aux Européens. Que les rois s'accordent ou se gourment entre eux, peu importe aux citoyens du libre hémisphère. « Dans les guerres des puissances européennes, dit Monroé, ou tout au moins dans les matières qui les concernent seules, nous n'avons jamais pris aucune part, et notre politique ne comporte pas que nous en prenions. C'est seulement lorsque nos droits sont lésés, ou sérieusement menacés, que nous nous sentons atteints et que nous faisons des préparatifs de défense... »
Chacun chez soi. Pas d'intervention européenne en Amérique, pas d'intervention américaine en Europe. Sous sa forme originale, la doctrine de Monrgë est'une doctrine d'indépendance, mais une doctrine d'isolement et de paix.
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Les déoeloppemenis de la doctrine
Les faits se sont chargés de faire sortir de la doctrine de Mooroë tout autre chose que ce que Monroë avait cru y mettre. Tel un œuf d'aigle qa'une poule aurait couvé.
En 1861, des troupes européennes débarquaient au JWexique. Elles y venaient protéger des intérêts européens. Mais, en 1862, les Français refusèrent de signer la convention proposée par le gouvernement mexicain, et Napoléon 111 voulut constituer au Mexiq'ue un empire en faveur d'un archiduc autrichien. Cas prévu par le message de Moriroë. « Il n'est pas conforme à la politique des États-Unis, déclara leCongrès en 1864, de reconnaître un gouvernement monarchique érigé sur les ruines d'un gouvernement républicain d'Amérique sous les auspices d'une puissance européenne ». Et, devant le geste menaçant des États-Unis, Napoléon 111 dut rembarquer ses troupes et abandonner l'infortuné IVlaximilien.
Mais si les États-Unis interdisaient à l'Europe tout empiétement dans leur hémisphère, ils ne s'interdisaient pas à eux-mêmes les accroissements de territoire. Le développement de leur population, le déplacement de cette population vers l'Ouest, les poussaient à déborder leurs frontières primitives. Dès 1845, ils avaient pris le Texas, parce que le Texas leur plaisait. La doctrine de IMonroë les
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garantissait de toute intervention de l'Europe : ils en profitaient pour s'arrondir à leur gré, au besoin aux dépens des puissances européennes. C'est ainsi qu'ils refusèrent de discuter les prétentions de l'Angleterre sur les territoires de l'Orégon.
L'appétit vient en mangeant. La guerre de Sécession, nous l'avons vu, détermine un progrès subit de la richesse et de la puissance américaine. De par la victoire du Nord sur le Sud, le pouvoir passe au parti républicain, c'est-à-dire à un parti qui, sans être ce que nous appellerions unitaire, cherche à renforcer le pouvoir fédéral au détriment de l'autonomie des États. Protectionniste en matière économique, ce parti composé d'industriels cherche des débouchés où, à l'abri du pavillon étoile, il n'ait pas à craindre de représailles européennes. Ses principaux membres ont été les soldats de la guerre de Sécession ; colonels 01.! généraux, ils sont quelque peu grisés par leur gloire militaire, et prennent volontiers le ton agressif et fendant qui convient à des traîneurs de sabre. S'ils ont vaincu des citoyens américains, ils ne feront qu'une bouchée d'ennemis de qualité inférieure. Leur chef, le général Grant, est le vainqueur du Sud, une sorte de héros national : il exerce deux fois la présidence. Contrairement à tous les usages constitutionnels, il est sur le point de l'obtenir une troisième fois, ce qui aurait ressemblé de bien près à une dictature. Les États- Unis paraissent mûrs pour le militarisme.
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Crairf-on que Saînt-Domingue ne se vende à l'Espagne? La doctrine de Monroë « nouveau modèle n exige que les États-Unis prennent les devants, annexent Saint-Domingue pour l'empêcher de tomber aux mains de l'Espagne. « L'acquisition de Saint-Domingue, déclare Grant en 1870, est une application de la doctrine de Monroë; c'est une mesure de protection nationale..» Et peu s'en fallut que cette mesure ne fût votée.
Déjà les États-Unis préparaient l'annexion de Cuba. Déjà ils proclamaient ce principe que toute mainmise de l'Europe sur le trafic des isthmes de l'Amérique est une atteinte aux Etats-Unis — lesquels sont séparés de ces isthmes par toute l'épaisseur du Mexique, près de îjoo kilomètres. C'est comme si l'Italie prétendait exercer un droit de contrôle sur le chemin de fer que les Norvégiens viennent d'ouvrir à travers la Laponie.
La doctrine de Monroë a donc cessé d'être une doctrine d'isolement pour devenir une doctrine d'expansion. Ce nouveau caractère apparut à l'Europe stupéfaite dans le conOit anglo-vénézuélien de
Qjielques territoires aurifères étaient contestés entre la Guyane britannique et le Venezuela. Le secrétaire d'État de Washington prétendit que les Etats-Unis avaient le droit d'intervenir dans ce conflit, parce que « les États américains, ceux du Sud aussi bien que ceux dû Nord, en raison de leur
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proximité géographique, de leur sympathie naturelle, de la similitude de leurs régimes politiques, sont commercialement et politiquement les amis et les alliés des États-Unis ». Les États-Unis deviennent, en fait, les protecteurs, les suzerains du continent américain.
L'Angleterre répondait avec beaucoup de sens que si les Etats-Unis « protègent » tous les États américains, ils doivent assumer les obligations du protectorat, et notamment contraindre leurs protégés à tenir leurs engagements. Les États-Unis n'entendaient pas encore aller jusque-là ; ils se contentaient d'affirmer la doctrine de Monroë. Ils le firent sur un ton tellement menaçant que l'Angleterre céda. Même après le précédent du Mexique, c'était quelque chose, d'assez nouveau dans le monde qu'une grande puissance européenne reculant devant un geste du secrétaire d'État de Washington .
Les États-Unis étaient alors sous une administration démocrate, celle de Cleveiand. Or, les démocrates passaient pour moins amoureux que les républicains de la politique d'expansion. Cependont on voit qu'ils entendaient de la même façon la doctrine de Monroë. « L'Amérique aux Arnéricains», cela veut dire, depuis 1855, « l'Amérique, c'est-à-dire le continent a'méricain, aux Américains... du Nord, l'Amérique aux Yankees ».
Il semble que les «Américains» aient voulu tirer parti de cette confusion du langage en vertu de
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laquelle nous appelons indifféremment « Américains », tantôt les hommes et les choses des trois Amériques, tantôt les hommes et les choses des seuls Etats-Unis. En parlant d'Amérique, nous prenons la partie pour le tout ; ils prennent, eux, le tout pour la partie. Ou plutôt, c'est la partie qui veut prendre le tout.
Le panaméricanisme
La forme dernière du « monroïsme », c'est le panaméricanisme.
1 45 millions d'hommes peuplent le Nouveau Monde : beaucoup plus de la moitié sont citoyens des États-Unis. Tandis qu'aux États-Unis, «l'homme blanc», le roî-né de la planète, est en grande majorité, les autres États américains (exception faite du Canada) ont de gros contingents de noirs ou de rouges,, c'est-à-dire d'hommes de seconde catégorie. Sur un commerce total, que l'on évalue, pour l'ensemble des continents américains, à moins de 20 milliards, les États-Unis en prélèvent, à eux seuls, près de 1 1 .
Ils sont, c'est entendu, la nations la plus grande du monde, la plus riche du monde ». lis sont aussi la nation la mieux gouvernée, tandis que les autres républiques américaines se traînent misérablement dans l'ornière des révolutions. Ils sont tout puissants, ils intimident la vieille Europe. Si un journal annonçait que tel port anglais ou français ou
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allemand va être bloqué par la flotte dominicaine ou vénézuélienne, un pareil « canard » provoquerait un rire inextinguible. Mais que la flotte des États-Unis visite le port de Lisbonne ou ne visite pas le port de Kiel, et les chancelleries européennes deviennent songeuses.
Donc les États américains doivent accepter le protectorat, la tutelle, le contrôle des Etats-Unis. C'est leur intérêt évident ! Les voisins immédiats, comme les provinces canadiennes ou Terre-Neuve, n'ont rien de mieux à faire que de s'annexer à l'Union : une demi-douzaine d'étoiles neuves à coudre sur le bleu du pavillon, et l'affaire sera faite. Pourquoi le Mexique ne suivrait-il pas cet/ exemple ? Et l'Amérique centrale ? Et le nouvel) État de Panama? Le canal deviendrait ainsi « une partie de la côte des Etats-Unis ».
Quant aux pays de l'Amérique du Sud, un grand chemin de fer, parallèle à la Cordillère des Andes, les rattacherait à la nation protectrice. Des conventions maritimes et douanières étendraient à toutes les Amériques les bienfaits des tarifs Mac-Kinley et Dingley, et, derrière la palissade du nouveauu Zollverein, les marchés américains se fermeraient complètement à l'Europe. Brésiliens et Argentins, au lieu de chercher des capitaux à Londres ou à Paris, les trouveraient à New-York. Us y enverraient leur laine et leur caoutchouc. Ils recevraient de Pittsburg ou de Chicago leurs machines agricoles et leurs locomotives, leurs ingénieurs et leurs