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iO PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER
lion naturelle vont permettre à leur pays d'éliminer toute concurrence gênante et de régner en maître ; c'est assurer une extension illimitée de ce commerce et de celte industrie, dont ils sont les premiers représentants, dont lavenir et les destinées sont les leurs.
Aussi, tandis que le plus grand d'entre eux, Richard Cobden, acclamé h Moscou comme à Paris et à Bordeaux, jette à tous les vents du continent les premiers éléments delà « Bonne Nouvelle », ses disciples, les J .Bright, les M . Gibson ,les Villiers, les Forster, les Fox. . . et à leur suite, tous les « lords ^), des docks, du coton, du fer, de la laine et de la soie, ne se lassent pas d'exalter, devant leur armée grandissante, les bienfaits qu'on lui doit, et ceux plus immenses encore qu'on peut attendre d'elle.
Ella peinluredeces futurs bienfaits, tels qu'ils les font entrevoir autour d'eux, « at home », en deçà des rives anglaises, revôt une forme bien sensible et se pare de séductions singulièrement substantielles et précises (1).
Sous la vaporeuse féerie d'un idéal et lointain devenir, qu'évoquaient les Bentham et les Darwin, apparaît nettement et vigoureusement tracé, accusantses pleins
(1) Les écrits de Gobden en font foi : » Les fabricants anglais — montre-t-il en beaucoup d'endroits — avaient compris qu'ils ne pouvaient mieux placer leurs capitaux disponibles, que dans ce mouvement d*agitation qui allait décupler le revenu de leur industrie. » Cf. Schulze- G œ verni ti, U>c, cit.
LES EXIGENCES DU LIBÉRALISME UTILITAIRE il
reliefs à la lumière vive de la réalité, le tableau qu'ils présentent des lendemains personnels et immédiats: — L'Angleterre doit à Thumanité, et elle se doit à ellemême, de hâter par le monde la diffusion du nouvel Evangile, l'extension du règne de la liberté. Il n'est pas de moyens que ne légitime une telle fin. Qu'elle se souvienne, là où son exemple et ses conseils resteront sans succès, des moyens de persuasion et des modes d'influence universellement efficaces qu'enseignent l'histoire et la connaissance de l'humanité. Que sa diplomatie sache amorcer d'abord par l'appât de concessions réciproques les hésitants et les indécis ; puisqu'elle use, à bon escient, des ressources que lui offrent les traités de commerce (1) : un premier coup de serpe, pour les plus aveugles routines, les prohibitions les plus invétérées, doit précéder et préparer la transformation radicale. Enfin, puisqu'il faut tout prévoir et qu'il n'est en ce monde de droit véritable que celui qui porte en lui-même la force de se faire valoir, que l'Angleterre soit prête à imposer (2) aux récalcitrants, aux irréductibles, aux vieux peuples retardataires, assez aveugles et imprévoyants pour s'isoler obstinément derrière leurs murailles de Chine, sa volonté ferme de vérité et de justice. —
(1) Le Traité Brighi'-Cobden, Michel Chevalier, de 1860 est un bon exemple de l'opportunisme avisé et savant du libre échangisme anglais.
(2) Comme elle venait de le faire en Chine par la « guerre de Topium ».
Ainsi se traduit^ pour Topinion la plus générale, dans ses grandes lignes, le programme d'action extérieure que ses chefs proposent à l'Angleterre nouvelle. 11 a pour but essentiel de faire porter tous ses fruits à la transformation intérieure qu'elle poursuit. C'esten eflet sur celle-ci que va continuer à porter principalement l'effort du parti réformateur : Car la « spinted foreign policy » (1) a fait son temps. La philosophie utilitaire enseigne que la première condition, et la voie la plus sûre, pour arriver à transformer l'univers, c'est la réforme personnelle, raccomplissementviril de sa propre tftche. La meilleure prédication consiste encore dans l'exemple; et le bien général résulte nécessairement, automatiqueme nt, de Temploi le plus avantageux à chacun de ses effort particuliers.
— Sans attendre donc que croule de toutes parts, sous l'effondrement des préjugés qui l'étayent encore, le vieil édifice protectionniste, que l'Angleterre continue chez elle l'œuvre si heureusement commencée 1 Elle n'a pas à perdre une parcelle de ce temps dont elle apprécie la valeur, A la lumière de l'utilitarisme (2), et du libéralisme, sa voie lui apparaît toute droite et toute
(1) C'est sous cette appellation que Cobden et ses disciples désignaient et combattaient la politique extérieure traditionnelle de TAnglelerre. Le mot à mot en rendrait mal le sens de « politique étrangère (d'illuminés) ».
(2) L'utilitarisme voulait être avant tout une philosophie pratique, un système social, une théorie des intérêts véritables de l'humanité, c'est-àdire de ses intérêts économiques, puisque l'utilitarisme prétendait ramener à eux toutes les pensées, toutes les actions, et toute? les espérances de l'humanité.
LES EXIGENCES D() LIBÉRA.LIS\fE UTILITAIRE l3
tracée. Cet emploi le plus avantageux de ces activités, qui lui permettra de travailler ensemble i\ sa fortune, et au bien général de l'humanité, ne lui est-il pas clairement désigné par la nature ?
La situation insulaire, la position de ses rives au carrefour des plus fréquentées parmi les voies maritimes, font d'elle Tentrepôt général, l'intermédiaire obligatoire des mondes. L'Atlantique est la seule roule qui relie l'Europe aux jeunes nations d'Amérique, comme aux comptoirs lointains des Indes d'Orient» d'Extrême- Orient et d'Australie (I). Liverpool, pointe extrême du monde civilisé, émergeant à son bord, va servir à tout ce monde de point d'embarquement et de débarquement ; elle va attirer sur l'Angleterre et concentrer en elle tout le trafic des océans. L'hégémonie maritime que les luttes favorables des deux derniers siècles ont préparée pour elle lui sera définitivement acquise par la paix.
Mais ce rôle d'entrepositaire et d'agent d'affaires du monde n'est pas le seul auquel doivent prétendre les activités et les ambitions de l'Angleterre. La nature lui a départi une autre fonction plus haute, car elle a enfoui dans ses flancs d'inépuisables réserves de force et de matière. Qu'elle convie ses enfants aux moissons noires des profondeurs, mille fois plus riches et plus fécondes
(l) Ceci a été vrai jusqu'au percement de Tisthme de Suez. Le canal, en ouvrant une route plus directe et plus sûre, a ressuscité le grand commerce méditerranéen, et dépossédé Liverpool et l'Angleterre de leur monopole.
que les récolles dorées de la surface, et elle sera à tout jamais le grand centre créateur du travail et du progrès industriel de l'univers.
Ces deux vocations, au reste, s'harmonisent et se complètent. Sa population de marins intrépides n'exercera pas seulement à la solde de l'étranger son monopole de courrier des mers. Elle servira tout dabord le commerce et l'industrie nationale. Ses vaisseaux iront chercher dans les pays, neufs et vieux, que leur routine ou l'insuffisance de leurs ressources rond incapables d'autre chose que de production agricole, les matériaux bruts que vont métamorphoser la houille et le génie ouvrier de l'Angleterre. Puis, par les mômes vaisseaux, le coton d'Amérique, la laine d'Australie, la soie de Chine, les gommes et les essences d'Afrique reprendront, transformés en objets directement utilisables, le chemin des humanités diverses dont ils comblent désormais les besoins... —
§ 3. — L'essor industriel et commercial. — Extension et accentuation du programme et des visées « utilitaires ». — L^unique fonction de F Angleterre dans le monde. — Les conditions de sa fortune. — L'émigration et les colonies. — Leur abandon s'impose.
11 semble que l'événement vienne à point confirmer les enseignements et les prévisions de ce programme ; que la tension de toutes ses énergies dans le sens du développement industriel et commercial assure à l'An-
gleterre un avenir sans nuages de prospérité et de puissance ; que la supériorité productrice de son travail, son aptitude à Tadopter sans effort aux tâches les plus utiles à l'humanité et les mieux rémunérées, lui promettent de régner éternellement, pacifique suzeraine, sur un monde volontairement tributaire.
La seconde moitié du siècle s'ouvre en effet sur le début de cette légendaire période d' i< iinexampled prosperitij » qui, jusque vers i874, va répandre sur TAngleterre des flots sans cesse plus abondants de richesse et de vie.
Tandis que les plus avancées des nations voisines en sont encore à la période de l&tonnements et d'essais, le commerce et l'industrie britanniques, progressant par bonds déconcertants « with leaps and bounds », atteignent un développement qui va leur permettre de régner en maîtres, pendant de longues années, sur la presque totalité des marchés de l'univers.
— Pour les périodes 1855-59, 1860-64, 1865-69, 1870-74 les moyennes quinquennales des importations passent : de £ 1 69 millions à £ 235, £, 286, £ 346.
Celles des exportations : de £ 116 millions à £ 138, £181, £235.
Celles du commerce total : de £ 308 millions à £ 415, £516, £636.
De 1854 à 1874 malgré Taccroissementde la popula-
tion, qui s'élève de 27 à 32 millions, la moyenne par tête d'habitants d'objets importés et exportés passe de £lOà£i»
De 1854 à 1874 le tonnage total des navires entrés et déchargés dans les ports anglais grandit de 27 millions de tonnes anglaises ; celui des navires battant pavillon britannique de 1.700. 000 tonnes, le nombre de leurs marins de 40.000.
Les exportations en Allemagne et en France doublent, celles dans les Etats-Unis et en Chine triplent, en Russie quadruplent.
Et cette activité commerciale n'est pas superficielle, elle concorde avec un développement égal de l'activité industrielle : la production du charbon (61 millions de tonnes anglaises en 1854 contre 125 millions en 1874), celle du fer brut (3 millions de tonnes contre 6) doublent en vingt ans.
Les exportations de toile en pièce doublent en quantité et en valeur.
Les importations de coton brut augmentent en valeur pour les périodes 1855-1859, 1860-1864, 1865-1869 de 40, 69, et 28 p. 100.
De 1854 à 1874, les exportations de « fils » de coton * doublent en quantité et en valeur : 147 millions de « livres » contre 205 ; £ 6,69 millions contre £ 15,37 ; celles de (c pièces » de coton suivent une progression presque égale. L'industrie lainière prend la même exten-
SLOD : ses exportations d'étofles doublent en quantité et triplent en valeur
L'activité des cerveaux augmente comme celle des bras : en 1860 on délivre 2.063 brevets d'invention ; en 1874,3.162.
La progression de la fortune publique et privée suit : de 1854 à 1874,les fortunes soumises à T « IncomeTax » doublent, de £ 287 à £ 5 1 5 millions ; de même pour les sommes déposées à la Banque d'Angleterre £ 17 à £ 34. L'abondance et la circulation des capitaux sont correspondantes : le chiffre d'affaires réglées par la Chambre de compensation des banquiers de Londres passe, de 1868 à 1873,de £ 3.425 millions à £ 6.071 millions. De 1863 à 1874, la valeur des mandats sur la poste passe de £16 millions à £28 (1).
Parallèlement à la prospérité de ces jours « alcyoniens », s'accroissent le nombre et l'enthousiasme des fervents de l'idéal nouveau. Les prédictions et les promesses des promoteurs de l'utilitarisme, des prédicateurs du « Laissez faire » et du « Laissez passer », se réalisant sous leurs propres yeux, ils vont d'une traite jusqu'aux conséquences extrêmes, absolues des principes qu'ils ont posés ; ils n'hésitent plus à réclamer le sacritice immédiat, la suppression radicale de tout ce qui, dans les habitudes, les conceptions traditionnelles
(l)Ces chiffres sont empruntés à M. J. Bardoiix. V. Lettres anglaises, Journal des Débats, 23 août 1902.
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du passé, leur semble relarder de quelque manière, ou contrarier à quelque titre,les développements elles progrès qu'ils attendent de Tavenir.
Ainsi, laissent-ils entendre, que la vieille Angleterre, la verte et grasse « Anglie » des labourages et pâturages, se résigne de bonne grâce à disparaître — puisque le veut ainsi la nature — devant la cité universelle du négoce et de Tindustrie. Celle-ci ne doit plus demander à son sol que la houille el les minerais. L'étranger pourvoira à la nourriture de son peuple, comme à celle de ses machines. Pour accroître indéfiniment sa fortune, et perpétuer sa suprématie, il suffit en effet que l'Angleterre — sa supériorité primordiale de situalion maritime et de richesse minérale se maintenant d'elle-même — veille à ce que durent la productivité et l'économie de la main-d'œuvre dont elle dispose {l).Or l'abandon de la culture va décupler le nombre des bras disponibles, et parce qu'elle nécessite Tabolition des dernières protections, permettre l'afflux, des pays où elles sont produites au meilleur compte, de toutes les denrées nécessaires. Ainsi garantie par le bon marché des vivres et le nombre croissant des travailleurs contre toute hausse irraisonnée du taux des salaires, l'Angleterre peut envisager l'avenir avec confiance : par
(1) Les ëcrils d'Ure et de Cobden montrent bien qu'ils poursuivaient directement l'abaissement des salaires : il semble qu'ils n'aient pas vu clairement que l'élévation des salaires, et celle par conséquent de la classe ouvrière, n'est nullement incompatible avec le progrès économique et le développement de la grande induslrie,et devrait même en être toujours la conséquence naturelle.
Textension du régime de liberté, va s'opérer dans Tunivers une division normale du travail, qui lui assure la meilleure part : puisque pour la subsistance et les matières premières, elle peut choisir entre tous les pays producteurs d'Europe,d'Asie,d'Amérique et d'Australie; tandis que ces mêmes pays devront s'approvisionner chez elle seule des produits manufacturés dont, en fait, le monopole lui est livré. Qu'elle vende ou qu'elle achète toujours elle profitera de la concurrence sans l'avoir jamais à redouter....
Un point noir toutefois, gros de menaces, persiste à troubler la sérénité de cet horizon : la tradition anglaise de colonisation, d'expansion au dehors.
A mesure que la généralisation de leurs idées et le succès de leurs efforts accroissent en eux la conscience et l'orgueil de leur force, les leaders de l'utilitarisme libéral craignent moins de s'insurger ouvertement contre elle. Kt ils battent en brèche avec une violence grandissante, ce dernier « débris de conceptions surannées », jusqu'au jour où se devait manifester avec une vigueur imprévue, multipliée par la compression subie, l'instinct profond, mais inconscient encore de Tàme britannique, contre lequel il semble bien qu'ils se soient heurtés dès le début ; et dont la brusque détente provoquera en 1874 la désagrégation du parti libéral, puis la formation sous l'étiquette impérialiste et unioniste de coalitions nouvelles.
Car (pour l'opinion ralliée à l'idéal utilitaire), puis-
que le bon marché de la main-d'œuvre est la condition nécessaire et suffisante de la fortune présente et à venir de l'Angleterre, à quoi bon conserver, intimement liées à elles, ces immenses étendues de territoires lointains, dont roccupation et Texploitalion ne sont que conséquences des erreurs politiques et économiques des siècles précédents?
Vraiment, ces colonies ne semblent s'abriter sous les plis du drapeau britannique, que pour éveiller dans l'esprit des classes moins fortunées de la population des idées folles d'émancipation ; pour entretenir des vieilles légendes de vie facile et de soudaine fortune sous des cieux enchantés la crédule imagination populaire ; pour détourner des labeurs sérieux de l'industrie et du commerce, sources uniques de la grandeur et de la prospérité nationales, les bras qui leur sont indispensables ! L'émigration, d'année en année, devient plus inquiétante. Si Ton n'y prend garde, la foule augmentera sans mesure de ceux qui, lâchant la proie pour l'ombre, vont abandonner la terre natale pour renforcer les concurrences étrangères (1) et courir par delà les mers à la poursuite de destins fabuleux! Ce seront les plus forts^ les plus courageux, les plus entreprenants qui se laisseront prendre à ces mirages. L'Angleterre perdra avec eux ses meilleurs éléments de succès, qui lui eussent
(1) L'Angleterre s'est toujours méfiëe des idées voyageuses de ses inventeurs et de ses artisans, témoin les prohibitions dans les k Acts » de 1719, 1750, 1782,de la sortie des ouvriers, de l'exportation des métiers et des machines.
permis de braver indéfiniment les jalousies et de défier les compétitions étrangères.
Et les colonies ne se contentent pas de diminuer ainsi indirectement ses forces productrices ; elles lui imposent directement des charges innombrables et lui font courir des risques superflus.
Chaque année, le budget de TAngleterre est lourdement grevé de dépenses que réclament ces pays neufs : assainissements, routes, canaux, chemins de fer ; il Test bien plus encore par les frais des occupations militaires, des expéditions, des déplacements de troupes qu'ils nécessitent continuellement. — Sans compter que l'on inflige aux malheureux officiers et soldats un exil malsain pour proléger souvent des déserts ou des marais infertiles. — Elle cesse par là-même d'être (d'heureuse nation qui n'a pasde frontières», puisqu'elle s'en crée comme à plaisir contre tous les pays du monde ; elle sacrifie avec le bénéfice de sa situation insulaire la sécurité nécessaire à la fécondité de ses labeurs; elle s'expose à des complications sans issue, à des guerres continuelles aussi dispendieuses pour l'or que pour le sang anglais...
Est-il à tout cela quelque compensation ? L'Angleterre peut-elle espérer retirer de ses sacrifices un accroissement de puissance ou de richesse ? Rien, pas même un avantage pour son commerce, puisqu'elle a justement aboli ce système barbare, qualifié, ironiquement sans doute, de Pacte colonial^ qui ne règle plus que chez les nations emprisonnées dans leur routine
les relations entre métropole et colonies. Le régime d'exclusive exploitation de celles-ci par celle-là est disparu sans retour. Plus de navigation, plus d'industries, ni de commerce monopolisés h son profit. Plus de ces traitements inégaux et injustes qui arrêtaient le développement des jeunes nations, pour ne favoriser chez les anciennes qu'un esprit de mollesse et de routine.
Au lieu de s'attarder à la recherche de privilèges sur des marchés particuliers — bien vaine recherche en loccurrence, puisque les colonies qui ont acquis le droit de régler elles-mêmes leur régime douanier, semblent en profiter pour frapper d'abord de droits vexatoires les produits métropolitains — que l'industrie et le commerce de l'Angleterre songent à accroître sans cesse et en tous lieux le rayon de leur action ; qu'ils travaillent à conserver la première place sur le marché universel du monde qui va s'ouvrir à eux ! Et qu'ils pressent son gouvernement de quitter la préoccupation, les soucis de tant d'affaires lointaines, d'abandonner la tutelle de tant de peuples étrangers ! Car ils sont déjà étrangers, ou le deviennent ; et dès qu'ils s'en croiront la force, ils exigeront eux-mêmes de vivre de leur vie propre : tôt ou tard, les Etats canadiens, africains, australiens, suivront l'exemple des Etats-Unis d'Amérique !
Cette coonception coloniale, qui allait trouver vers 1860, dans les écrits de Goldwin Smith (1) et de son
(l) G. Smith, professeur d'histoire à Oxford. — Cf. lettres adressées
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école, sa plus radicale expression, semblait dès 1840 devoir s'imposer avec plus de force chaque jour à une opinion publique qui mettait son point d'honneur à s'affranchir avec une hardiesse grandissante des vieux préjugés et des vieux errements du passé. Les conclusions auxquelles elle aboutissait : répudiation de la politique d'expansion et renonciation à l'œuvre coloniale traditionnelles, apparaissaient de plus en plus comme la conséquence rigoureuse de la révélation à l'Angleterre d'une vocation nouvelle. Et parce qu'elles étaient seules compatibles avec l'idéal par eux entrevu, elles participaient peu à peu au caractère de dogmes intangibles et sacrésque revêtaient auxyeux du plus grandnombre les grands principes de l'utilitarisme radical et les enseignements de Técole de Manchester. Elles se virent, sous leur égide, adopter par la majorité des esprits cultivés et influents de l'Angleterre, sans enthousiasme d'abord, mais bientôt sans restriction. Dans ce pays où les coutumes et les institutions du passé revêtent, par la force de la tradition, un caractère presque intangible et sacré, les orateurs et les écrivains se faisaient rares qui osaient, à la tribune ou dans la presse, défendre en principe le legs glorieux des deux derniers siècles, les
aux « Daily News » fie J862 à 1863, réunies et publiées sous ce titre : The Empire (Henri and Parker, 1863).
On trouve dans les « Foreign and Colonial Speeches » de J. Chamberlain (London, 1897), p. 164, cette appréciation : « G. Smilh, one oF the most brillant writers and masters of style in the english world... In England this school of thought is practically dead, . . »
conquêtes des Clive et des Hastings ; qui demandaient de persévérer dans la voie qu'ils avaient tracée, et de conserver, fût-ce au prix de quelques sacrifices temporaires, tout Théritage territorial recueilli des ancêtres. On en venait à supplier timidement les plus radicaux de la nouvelle école d'éviter tout esclandre qui précipitât la crise inévitable, et amen&t avant l'heure une trop brusque séparation. Et si quelques protestataires soutiennent encore que ces rameaux méprisés du vieil arbre anglo-saxon doivent être pour lui des centres de vie nouvelle, des stimulants à la montée de la sève ; que soutenus et guidés, au lieu d'être émondés ToUement. ils favoriseraient, sur la surface du globe, son épanouissement et sa puissance, — comme les branches de cet arbre des tropiques qui, s'attacbant au sol à leur tour, y poussent de nouvelles racines, et toujours protègent et fortifient la souche originelle, dont l'ombre couvre bientôt les moindres végétations d'alentour, — on les traite, ces rares esprits récalcitrants, de contradicteurs de parti pris. On les écoule i\ loine, et si Ton s'amuse de leurs jolies phrases, on souligne bien forl la vanité de leurs rêves. Le seul avenir possible pourlAngleleire est celui qu'indiquent les disciples des Mill, des Bentham et des ('obden. Tout maloriel, mais positif et solide, il est dans la conquête des marchés de Tunivers ; il nécessite la séparation d'avec tout ce qui contrarie ou relarde les progrès immédiats du commerce et de l'industrie britanniques.