‹ L'impérialisme anglais, son évolution: Carlyle.--Seeley.--ChamberlainChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

LA RÉACTION CONTRE CES EXIGENCES A l'oRIGINE DE l'idée impérialiste ANGLAISE.

§ 1. ~ Ij* œuvre de Th. Carlyle. — Sa position vis-à-yis de « Tidéal » politique utilitaire et de Técole du « laissez-faire ».

C'est en dehors de tout parti, de tout groupement politique ou doctrinal, qu'allait surgir la personnalité puissante dont l'œuvre prépare et provoque la réaction contre les utopies et les absolulismes qui s'insinuaient à la faveur des doctrines de liberté et de leurs premières conquêtes.

Et parce qu'elle demeurait ainsi isolée et dédaigneuse des coteries, à égale distance des <( mainteneurs » de vieilles choses et des pontifes d'un dogmatisme nouveau^ l'importance réelle de cette œuvre n'apparut pas tout d'abord, ni la profondeur de la contre-mine qu'elle creusait. Thomas Carlyle, ce penseur si souvent tourmenté, etangoissant, à force de sincérité, fut longtemps regardé comme le professionnel d'un dilettantisme sans conséquence, dont les éclats inusités pouvaient bien attirer l'attention ou la surprendre, mais ne parviendraient pas à la fixer. Pourtant, comme si elle répondait à un besoin inconscient, à une aspiration secrète, sa

pensée s'infiltra peu à peu jusqu'à Tâme même de la nation, et la domina, et Timprégna de plus en plus intimement, — par une action assez analogue à celle qu'elle exerce aujourd'hui encore sur l'esprit qui la veut (i) étudier — .

Ce travail nécessairement lent de pénétration intérieure et dVssimilation s'opéra presque à Tinsu des milieux contemporains et immédiats. Certes ils ne refusèrent pas, leur première stupeur vaincue, de reconnaître les qualités originales et brillantes de l'écrivain et du conférencier. iMais l'influence morale, sociale et politique du penseur se révéla seulement à la longue, sous l'énigme apparente de ses jugements sybillins et de ses visions apocalyptiques. Il a fallu le recul du temps pour bien mettre en lumière la valeur intégrale de cette œuvre, pour démontrer ses hardiesses durables et fondées, pour permettre d'apprécier en Carlyle le précurseur et le promoteur de grands mouvements et de grandes inspirations dans l'Angleterre contemporaine, et pour consacrer en lui la mémoire d'un des plus hardis et des plus perspicaces pionniers de la pensée humaine au siècle dernier....

1) L'élrangeté de la forme déconcerte tout d'abord ; L'esprit doit Bubir une adaptation parfois assez longue et pénible. L'intensité souvent réaliste de l'expression, parfois la mysticité deTimage ou du symbole, les traits inattendus qui jaillissent à chaque page déroutent ou étourdissent quelque temps ; mais l'idée, quand elle ne force pas les portes de Pesprit, s'insinue par ses avenues secrètes ; et l'attention fixée, retenue, fascinée s'envole à sa suite, et comme l'œil tiré, par le ciel Bombre, dans le fulgurant sillon de quelque météore, elle voit s'ouvrir d'infinies perspectives et s'illuminer les plus obscurs problèmes.

A quiconque, en particulier, recherche les causes lointaines et les raisons profondes de la soudaine volleface de l'opinion anglaise, brûlantdepuis 1 874 ce qu'elle venait précisément d'adorer, et adorant ce qu'elle semblait bien promettre de brûler, l'œuvre de Carlyle est d'un indispensable appoint (1). En elle, s^écoute

(1) En dehors de sa valeur sociale, intrinsèque el générale, qui nous interdit de la négliger (valeur que personne ne s'avise plus guère de nier aujourd'hui, témoin les appréciations en France de MM. A. Filon, Izoulet, Barthélémy... en Allemagne: V. Schulze-Gœvernilz... en Amérique : Emerson), l'œuvre de Carlyle présente cet intérêt particulier à notre point de vue, d'être la manifestation d'une pensée éminemment anglaise, et même anglaise avec exclusivité, d'où la possibilité de surprendre en elle, sur le vif, les impressions du fonds essentiel, permanent; caractéristique de la race, en contact avec les idées et les événements qui se succèdent C'est bien cet u exclusivisme anglais » et d'être resté trop étroitement confiné dans son tempérament originel, que lui reproche seulement Taine (Cf. VldéalUme anglais) quand il le dit inaccessible à certain sens de la forme parfaite et de la beauté sensible.

Avec une nuance différente, cette permanence du caractère « anglais a dans Carlyle est bien rendue par ces lignes d'Emerson (citées par E. Barthélémy, Cf. : Th. Carlyle) : « Si vous voulez vous faire une idée exacte de sa conversation, supposez que Hugues Whelan, le jardinier (c'est une des personnifications favorites de Carlyle) eût trouvé assez de loisir, après son travail quotidien, pour lire Platon et Shakespeare, St Augustin et Calvin, et Hugues Whelan comme devant, n'en continue pas moins de parler avec la pittoresque liberté d'Hugues Whelan et non comme un pédant tout bouffi de ses lectures, vous aurez alors exactement le ton, la conversation et le rire de Carlyle. »

Sa valeur comme témoignage intime des profondeurs de l'&me anglaise s'accroît encore de ce que la pensée carlylienne s'est toujours ttnue en dehors des influences passagères de modes, de milieux et de coteries. Les exemples abondent de celte indépendance presque sauvage, et de la coquetterie qu'elle met souvent à s'affranchir des préjugés et à braver les fausses hontes : rappelons entre autres les jugements qu'il émet en 1835, sur les hommes, les événements et les principes de la Révolution française, — tandis que les radicaux ne voulaient

vibrer pour la première fois la corde intime, et muette jusque là, de la conscience anglaise, que froissent les exigences de plus en plus impérieuses, absolues et audacieuses parce que vierges encore de désillusions, des tenants intéressés des nouvelles doctrines — exigences dont nous avons essayé d'indiquer le processus et l'aboutissement — . Et c'est la résonnance persistante dans Carlyle, de cette note, irrespectueuse des idoles d'un libéralisme trop immédiatement utilitaire, qui va sonner le réveil des échos assoupis du Iraditionnalisme et de l'idéalisme, qui va déterminer aussi Téclosionde tendances et d'aspirations inexf^rimées avant lui.

Alors même que Carlyle fréquente à Londres les milieux radicaux et dissidents — où il rencontre les deux Darwin, Bentham, H. Spencer, Malthus, les deux Mill (et il demeure longtemps lami personnel de ces derniers), — et qu'il sympathise et contribue aux pré-

voir en elle que la manifestalion nécessairement violente d'une loi de vérité, de justice et d'amour, et les conservateurs qu*une suite de crimes, de désastres et de calamités imprévus et que rien ne justifiait. — Carlyle brise le premier les cadres étroits et fixes de ces jugements, sans prendre garde à l'accueil qu'il reçoit des deux partis opposés, dont il dédaigne les avances. Son appréciation peut se résumer ainsi : la Révolution s'est vautrée dans des crimes et des excès sans nom ; sa philosophie est stérile, ses dogmes sont faux, son égalité chimérique ; et pourtant on doit y applaudir comme à tout ce qui brûle, disperse, détruit, annihile des foyers empestés, des masures malsaines, prêtes à crouler d'elles-mêmes sur la tête de ceux qui pensent y avoir un abri.. « Des crimes, soit, mais ces crimes sont heureux, ils profitent à Thumanité, ils rétablissent dans le monde quelque sorte de sincérité. »

miers efforts du parti réformateur (nous le voyons à plusieurs reprises mettre au service des ligueurs de Manchester réclamant Tabolition de la loi sur les blés et des privilèges fonciers, sa verve véhémente et débordante d'humour), toujours il se refuse à admettre aveuglément les dogmes de la religion nouvelle. Il nie la souveraineté du peuple et repousse le suffrage universel, car il pense que la foule est incapable de se diriger ; il ne réclame pas Tégalité, ni la liberté, ni même les « libertés nécessaires » ; il croit au contraire qu' « un despote inspiré et sincère, voilà ce qu'il faut et ce qu'il a toujours fallu au monde » ; il veut un gouvernement fort, qui assure à la société la justice, la paix et le travail « ces trois nécessités premières » : il qualifie le « libéralisme politique » de doctrine des gouvernements médiocres et faibles, doctrine des gouvernements paresseux. Quant au libéralisme économique (1) il devine, bien des années à l'avance, les excès, et les réactions que doivent amener ses axiomes trop absolus, ses « laissez-faire » et ses « laissez-passer » ; il fouaille le « charlatanisme misérable » qui voit dans la loi sur les pauvres, et le « Work-house », leur contre-partie suffisante ; il nie enfin que le seul but, le seul idéal de l'Angleterre soit celui que proposent les politiciens radicaux : il proteste contre cette idée qu'elle doit s'ap-

(i) Cr. pour l'œuvre spécialement politique, sociale el écononique de Carlyle: Chartim (1839), Past and Présent (1843) et les Latler Day Pamphlets (s'échelonnant à diverses dates).

30 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE lî

pliquer seulement à devenir, et à demeurer la plus grande usine du monde, son plus puissant pourvoyeur d'objets manufacturés, et que le reste viendra par surcroît.

C'est qu'à travers Tenchevêtrement, si compliqué qu'il soit, des apparences sociales et des formules économiques, Carlyle s'attache à pénétrer les « réalités profondes w. Sous la surface illusoire que beaucoup se contentent d'explorer superficiellement, lui s'acharne à sonder la nature, à découvrir la vie, et à leur arracher leurs secrets... Il ne croit pas que le but constitutif de toute société humaine, la raison d'être des Etats, consiste uniquement à produire, ou à favoriser le développement de la richesse. Il pense que l'Etat doit assurer avec le bien-être des individus, l'amélioration de leur condition physique, intellectuelle et morale: s'attachera faire vivre et progresser une race d'hommes belle, saine, vigoureuse et moralement grande. Or l'amoncellement de richesses qu'un développement industriel continu procurera à l'Angleterre satisfaitil, par lui seul, à ces nécessités sociales ? Carlyle le nie ! — il ne garantit même pas, dit-il, l'existence de ce « bien-être général », sans lequel on ne peut songer à atteindre aucun but plus élevé ; ni même (1)

(1) Pa$t and Présent, p. 30. — Nous nous repoi Lerons toujours, pour les citations de cet ouvrage, à la traduction Camille Bos sous ce titre : « Cathédrales d'autrefois et usines d'aujourd'hui », édition de la Revue Blanche, 1901.

(1 un raisonnable salaire quotidien pour une raisonnable besogne quotidienne », c'est-à-dire Tassurance du pain de chaque jour, qui est la base nécessaire et Télément matériel du bien-être. Et, en effet, tandis que des richesses sans cesse plus abondantes s'entassent dans les caisses publiques et privées, le paupérisme subsiste en Angleterre, plus hideux et plus terrible que partout. La plaie vive s'étend chaque jour et contamine les parties saines de la nation. Dès 1843, Carlyle compte plus de deux millions d'ouvriers sans travail « les (1) uns se morfondant dans les Work-houses, dans les prisons que leur a ouvertes la loi sur les pauvres ; aux autres, on jette par-dessus le mur un « secours à domicile » ; la maison de travail, la Bastille étant pleine àéclater, et « l'énergique loi sur les pauvres venant se briser contre une plus énergique encore ».

Quel remède proposent à cette navrante et effrayante situation, les « utilitaires », les « économistes », les hommes « de science et de progrès », dont l'optimisme technique ou le Fatalisme prétentieux semble à Carlyle plus irritant encore que l'égoïste indifférence de la « gentry » et des « chasseurs de perdrix » ?

— Laissez faire, disent-ils, et laissez passer ; une fois la suppression obtenue de toutes les entraves légales qui

(1) Past and Présent, p. 2 : le total des indigents était déjà pour l'Angleterre et le pays de Galles de 1.429.089, dont : 1.207.402 secourus à domicile et 221. 667 dans Tintérieur des asiles (rapport ofSciel du 25 mars, même année, cité par Carlyle).

gênent encore la production ou la circulalion des richesses, les capitaux productifs trouveront facilement leur application la plus avantageuse. Leur accumulation étant par là favorisée, le prix du travail s'élèvera de luimême, et il tendra constamment à s'élever. Tous les bras disponibles trouveront un travail suffisamment rémunéré : ainsi nous mettons fin à la misère et par conséquent au paupérisme — .

Sans doute, la marche accélérée du développement économique, résultant d'une plus grande liberté de production et de circulation, doit produire au premier moment une augmentation de la demande du travail ; mais elle produit aussi une plus grande concentration des capitaux, une concurrence plus active entre les producteurs, une application plus étendue de la division du travail et partout la substitution des machines à la main-d'œuvre humaine. Carlyle a prévu, sous cet immense et presque instantané progrès économique, favorisé par Tavènement des libertés industrielles et commerciales, et sous ses enivrantes apparences de fortune pléthorique, les origines réelles du paupérisme actuel. En accélérant sans mesure la production et la circulationimmédiates de la richesse, on a multiplié aussi les chances de ralentissement, aggravé les occasions de brusque interruption. On a facilité laccumulation des capitaux, mais on a favorisé l'agglomération des ouvriers : la population salariée s'est accrue plus vite que ne s'est élevé le prix du travail ; la multiplication des

bras a été plus rapide que la multiplication des pains ; et maintenant à chaque oscillation dans la production de la matière première (1), ou dans la consommation, à chaque crise envenimée par une concurrence désordonnée, des milliers d'ouvriers sont là sans travail et sans pain, à charge aux autres et à eux-mêmes, heureux quand ils peuvent être a parqués, emprisonnés » dans ces « maisons de travail » « plaisamment appelées ainsi dit Cartyle, parce qu'aucun travail n'y est faisable ». Et il nous représente, sous des traits qui ont le relief et le mouvement de la vie, ces deux millions <( de bras droits, habiles et forts » qu'une loi soi-disant de nature, et soidisant fatale, paralyse et retient « inertes, enfouis dans des poitrines grosses de tristesses » (2).

(i) Une de ces « oscillations » les plus désastreuses est celle qui s'est produite lors de la « famine du coton » entre 1861 et 1868. Sur les 530.000 fileurs ou tisseurs de coton du royaume, 250.000 en 1862, 200.000 en 1863, 130.000 en 1864, 100.000 en 1865 restent sans ouvrage. Les autres, réduits à la demi-journée et à la demi-semaine, recourent aussi à la charité publique ; 50.000 en 1861, 485.000 en 1862, 300.000 en 4863, 130.000 en 1864, plus de 100.000 en 1865 (Cf. Th. Ellison, Cottontrade, p. 96, cité par M. Berard, op. cit., p. 198).

(2) La terre, tout autour d'eux,la terre immense avec ses espaces vierges et inhabités, leur crie : « Viens, cultive-moi, viens, moissonnemoi, et eux, rivés là, ensorcelés 1 » Dans les yeux, et sur les fronts de ces hommes inoccupés et inutiles, il voit « empreinte la plus navrante expression, non pas de colère, mais de chagrin ; de honte, et d'une détresse, d'une lassitude complexes et inarticulées ; ils répondent au nôtre par un regard qui semble dire : Ne nous regardez pas ! Nous sommes là ensorcelés, nous ne savons pourquoi. Le soleil brille, la terre nous appelle ; cependant les pouvoirs suprêmes et les impuissances de ce pays d'Angleterre nous défendent d'obéir ». £t ce récit d'une visite àiau Work House » de Saint-Yves, dans le Hunlingdonshire, il le

Mais, disent les libéraux et les utilitaires, la surproduction, le chômage, le paupérisme, tous ces « accidents ») de la concurrence et ces inconvénients du développement éonomique précipité, ne sont rien par rapport aux immenses résultats obtenus. Chez nous, sans doute, comme dans les autres pays, il y a de la misère, de l'injustice, des forces perdues. Mais il y en a toujours eu dans le monde, et il y en aura toujours. Ces maux, nous les atténuerons seulement en laissant libre cours à la grande loi naturelle du « Progrès )>, qui ne réalise le bien du plus grand nombre qu'au prix de souffrances individuelles inévitables.

Les anciennes méthodes n'étaient-elles pas moins sûres, et l'ancien état de choses moins juste, que les nôtres? L'homme d'aujourd'hui jouit de la « liberté glorieuse » ; le travailleur est émancipé ; la richesse est plus abondante et plus répandue que jamais, chaque jour elle croit, et avec elle la joie de vivre, le bonheur pour les individus, la puissance, la gloire et la grandeur de la nation !... Comment oser parler de la misère présente, quand on songe à celle des temps passés, aux famines et à l'esclavage du moyen âge, à labrutissedes serfs attachés à la glèbe, etc ?

termine et le résume par cette réflexion désolée : » Il y avait quelque chose dans toute cette scène qui me faisait songer à PEnfer du Dante ; et je passai rapidement mon chemin » (i).

(1) Pa9t and Présent, ch. I.

§ 2. — Critique qu'il fait de leurs tendances sooialei et économiques. — Past and Présent. ~ La situation actuelle de TAngleterre. — Possède-t-elle la grandeur et la richesse véritables. — Les dangers qui la menacent. — Paupérisme, surpopulation' surproduction . ~ Insuffisance des principes, et des remèdes de l'utilitarisme et du libéralisme.

Carlyle pour répondre <i tout, et instruire avec plus de force contre ce qu'il appelle « le charlalanisnfie » et « riiypocrisiedu présent », nous montre d'abord ce que fut réellement le passé (1). S aidant d'une vieille chronique justement rééditée par la société Camden, le Journal Intime du moine Jocelin de Brackelond^ il compose un tableau de la vie sociale anglaise au xn"" siècle u alors que la moderne invention de la liberté était encore dans les limbes ». Evocation étonnante, de précision et de puissance ! L'homme féodal revit tout entier. Nous pouvons juger en toute vérité des rapports réciproques suivant lesquels fonctionnait et se développait la triple vie d'alors : serf, clerc, seigneur. VA nous constatons que si le serf était attaché à la glèbe, il recevait en revanche du seigneur, adouci par le moine, une protection matérielle et morale qu'on a peine à se figurer aujourd'hui, que le (2) « paiement en espèces » est de-

(1) Pa$t and Présent, L. II, ch. l à XVI.

(2) Past and Présent, p. 54 : u Le présent auteur pense que « Tëgoïsme éclaire » plus lumineux aujourd'hui que jamais n'est pas la règle qui peut servir à diriger la vie humaine. Que le « laissez-faire », c PoiTre et la demande >», « le paiement en espèces » comme lien unique entre un homme et ses semblables^ et le reste, tout cela n'a pas été, n'est pas,

venu le seul lien entre les homnoies. Et somnoie toute, pense Carlyle, ne vivait-il pas plus heureux que le serf de nos usines actuelles, à qui la démocratie avec sa « diffusion des lumières »,son «égalité » ne propose pour nourrir les illusions qu'elle a créées, que de vaines ambitions, ou une envie faite d'ignorance et de haine ; pour qui trop souvent les libertés réalisées se réduisent à celle de mourir de faim, dès que « les fatalités de la con* currence économique '>, entraînant la ruine d'une industrie, inutilisent des milliers de bras rendus inhabiles par l'extrême division du travail (1). Certes, Carlyle a conscience de l'impossibilité, pour les sociétés modernes, d'une marche en arrière vers les formes et les institutions du passé ; mais à tous ces gens qui vantent inconsidérément les bienfaits du présent,et tirent prétexte des progrès matériels accomplis pour se refuser à étudier les réformes morales nécessaires, il juge utile de mettre sous les yeux un tableau véridique des anciens âges, un verset fidèlement traduit de Y éternelle Bible (2) de

el D« sera jamais une loi d'union admissible pour une société d*humains. Que pauvres et riches, gouvernants et gouvernés ne sauraient vivre longtemps ensemble sous une telle loi d'union. Hélas^ il pense que rbomme a une àme au dedans de lui << diiïérente » de Testomac, dans tous les sens du terme ; que si ladite âme vient à être asphyxiée •t gît tranquillement oubliée, Thomme et ses affaires sont dans une mauvaise passe »

(1) Cf. les réflexions que met B. Disraeli dans la bouche d'un personnage de son roman social Syhil (1. II, ch. IV) u De leur

temps (des monastères) le peuple anglais était le plus ûdèle, le plus heureux et le meilleur de la terre ; aujourd'hui vicieux, avili, exténué, vivant sans joie et mourant sans espérance. »

(2) Pasi and Présent, p. 374.

r Histoire universelle^ et de les inviter, là-dessus, à sérieusement réfléchir, lisse rendront compte alors, ceux en qui, du moins, peut « s'éveiller une âme », que cet accroissement subit de la richesse matérielle ne répond pas à toutes les espérances qu'on a fondées sur lui, qu'il est même incapable, à lui seul, de réaliser aucun élément sérieux de bonheur pour les individus ou de grandeur pour l'Etat (1).

(1) « Car il ne faudrait pas croire que les internés des asiles de St-Yves, ceux qui logent dans les ruelles de Glascow et dans les caveaux de Stockporl soient les seuls infortunés parmi nous. Cette industrie prospère de TAngieterre, avec la fortune pléthorique qu'elle amène,

n'a jusqu'ici enrichi personne Car pour qui donc cette richesse

est-elle vraiment une richesse ? Quel est celui qu'elle avantage ; qu'elle fait plus heureux, plus sage, plus beau, qu'elle améliore à un point de vue quelconque ? Jusqu'ici personne encore. Nous comptons plus de riches qu'aucune nation n'en eût jamais ; nous en retirons moins de

bien-être qu'aucune nation n'en eût jamais Etrange succès qui se

borne là ! Au milieu d'une abondance sans exemple, le peuple se meurt, avec des murailles d'or et des granges pleines ; nul homme ne

se sent en sûreté ni satisfait Chez le pauvre et le riche, au lieu de

la noble économie et de l'aisance, on trouve le luxe oisif alternant avec

une disette, un manque de ressources affreux ». Ceux-là aussi, qu

sont le plus enviés, pour le coup soudain de fortune qui les a favorisés, quelques traits de l'implacable ironie de Carlyle suffisent à percer le masque de satisfaction qui trompe les autres, et eux-mêmes : « Nombre d'hommes mangent d'une cuisine plus raffinée, boivent des liqueurs plus chères ; Tavantage qu'ils en retient, ils le peuvent dire, et leurs médecins le peuvent aussi ; mais en leur cœur, si nous laissons là leur estomac dyspeptique, quel accroissement de satisfaction trouvons- nous? Ces hommes sont-ils meilleurs, plus beaux, plus forts, plus braves? Sont-ils même ce qu'ils appellent plus « heureux » ? Leurs regards s'arrêtent- ils avec plus de satisfaction sur plus de choses et de visages humains, parmi ceux qu'a mis le Créateur dans notre monde? Est-ce qu'à leur tour un nombre plus grand de visages humains les contemplent avec plus de satisfaction? En aucune façon. Les visages humains échangent des regards découragés où ne se lisent ni l'accord ni Thon-

Cette poursuite effrénée et exclusive de la richesse n'apporte à la plupart des individus qui s'y livrent que de misérables satisfactions, — en compensation d'éventualités terribles de misère périodique à laquelle est exposée une population manufacturière nécessairement croissante. — A la nation, à l'État anglais, elle n'assure pas non plus cette grandeur ni cette suprématie définitives que prélendlui garantir lapolitiquelibérale.Carlyle l'accuse, cette politique, de considérer les hommes principalement comme des « machines à digérer brevetées » [\) patent dig esters \ et l'Etat comme une autre machine pluscompliquée, destinée à produire et entretenir celles-ci en aussi grand nombre qu'il est possible, e au meilleur marché, c'est-à-dire en se conformant strictement à des lois naturelles incoercibles, auxquelles la « moralité » n'a rien à voir. Or, il n'est pas, pour Carlyle. d'institution bienfaisante et durable qui puisse être fondée en dehors d'elle. C'est toujours à la lumière de cette idée, méconnue ou négligée à son époque, mais qui a été pour la science sociale et même économique contemporaine un élément de vie nouvelle et rajeunie, idée du progrès moral, condition nécessaire de toute réelle amélioration sociale, qu'il s'efforce d'éclairer le complexe problème des conditions sociales du bonheur hu-

néteté. Les choses, si Ton ne s'en lient pas au coton et aux objets de fer, se montrent insoumises à l'homme. ...» Pnst and Présent^ p. 7, 8,9.

(1) Past and Présent^ p. 292.

LA RÉACTION CONTRE CES EXIGENCES 3ft

main. C'est à sa lumière qu'il juge de la grandeur ou delà décadence d'une nation (1).

(1) M. Froude, ami intime, confident et biographe du grand moraliste anglais, a clairement indiqué, en quelques pages dont voici la substance, la pensée qui se dégage à cet égard, de toute Tœuvre de Carlyle (1) : « On parle de notre grandeur ! Mais savons-nous clairement en quoi consiste la grandeur d'une nation ? Ne dépend-elle pas entièrement de la qualité des êtres qui la constituent ? Une nation, pour être grande, doit être saine d'abord, et produire saine Thumanité qui la compose. Elle doit être peuplée d'êtres respirant la santé du corps, de Tesprix et de Tâme ; d'hommes et de femmes qui ont souci de leur bien-être physique, de leur développement intellectuel, mais avant tout de leur perfectionnement moral. Aux yeux de chacun, le devoir y tient la première place, on n'y parle des « droits de l'horame » qu'ensuite »... « C'est une nation dont les habitants grandissent, vivent et travaillent, gardant dans leur cœur ce que nos ancêtres appelaient « la crainte de Dieu »... Ne sont dignes du nom d'hommes que les êtres qui travaillent à se faire un caractère de cette trempe ; et les nations seules qui réussissent à les former ainsi peuvent se vanter d*avoir rempli leur mission, et marqué leur empreinte au livre de l'histoire « hâve made their mark in history »... Les hommes doués de ces qualités, qui donnent à leur existence sur cette planète son réel intérêt et toute sa valeur, sont seuls les hommes vraiment libres selon la nature Aussi

tous les « statesmen », tous les sociologues vraiment sages considèrent d'abord, pour tout ce qui touche l'organisation de la nation et la conduite des affaires de l'Etat, quelle sera l'induence sur le caractère général, de telle ou telle direction... C'est d'après ces considérations, envisagées avant toutes les autres, que nous devons juger, dans un Etat, les mœurs publiques, les institutions et les lois.... « The (2)commonwealth is the common heaith » : La véritable richesse publique, c'est la santé publique... »

Or, cet avenir tout au développement démesuré de l'industrie que rêvent pour l'Angleterre « des économistes et des politiciens de cabinet » n*est-il pas une menace véritable pour la santé publique ? Dans l'île déjà trop exiguë, Pespace libre diminue chaque jour. La

(1) Froude : Oceana, or England and her Colonies (London, 1886, Longmans Green and Co), ch. 1 et p. i52, 153, 154...

(2) Froude : Oceana, p. 154 : 11 y a là un jeu de mots intraduisible: oommonwealth — en un mot — signifiant république» respublica, et le mot : weaith, seul : richesse.

Et c'est elle qui l'inspire quand il prévoit pour ses contemporains les déceptions et les dangers qui menaverte coDQpagne recule, peu à peu conquise par les fourmilières noires, où éloufTe une population d'ouvriers, d'artisans et de boutiquiers, que veulent toujours plus dense les « nécessités » du développement industriel. L'aspect repoussant des faubourgs de Londres, de Manchester ou de Birmingham sera bientôt celui du pa^s tout entier. Ruelles fétides ou mornes avenues, taudis misérables alternant avec les frêles bicoques tirées à milliers d'exemplaires, l'une à l'autre identiques dans des milieux également désolés, seront les seuls horizons des mercenaires sans nombre de la manufacture et du bureau. Plus de libre échappée sur les prairies embrumées, ou l'ombre mystérieuse des grands bois : ne subsisteront que quelques parcs luxueux où se perpétuera, pour le petit nombre des privilégiés du négoce et de l'industrie, un aspect factice et tourmenté de la nature. Les seules distractions appropriées à la masse seront la h public house » à chaque coin de rue, et, à chaque carrefour, le u music hall ». Et c'est dans cette atmosphère de vapeurs et de fumées malsaines, sous un ciel de suie, entourés de l'éternelle trépidation des machines, que naîtront, vivront et mourront, ces millions d'êtres humains auxquels on a promis « le bonheur dans l'égalité et dans la liberté » ; c*est dans celte Angleterre souillée où rien ne rappellera plus bientôt u the fair old England »

« The precious gem in the silver sea »

que grandiront, et qu'il faudra élever la presque totalité des enfants anglais!.. (1). Or, l'expérience de l'humanité ne démontre-t-elle pas qu'une race n'entretient chez elle la vaillance de l'&me et la santé du corps qu'en maintenant pour le plus grand nombre la vie saine et fortifiante des champs et en compensant par les exercices de plein air et les jeux au grand soleil ce qu'apportent aux autres de fièvre et d'énervement les heures écoulées dans des milieux viciés? Qu'adviendra-t-il de cette race anglo-saxonne si fière de la vigueur et du parfait équilibre de toutes ses facultés ? Peut-être l'endurance native de son tempéra-, ment permettra aux premières générations de résister à ce surmenage,

(1) V.'M. V. Berard: VAngletert^ et V Impérialisme, p. 1, 13, 120, 180..., des peintures saisissantes de « THorreur du Pays Noir » : « One humanité rabougrie, déjetée par la servitude des machines ; une nature étiolée, étouffée sous les déjections de la mine et de la fournaise; nulle part au monde n'apparaît comme ici l'avilissement des êtres et des choses que semble avoir coûté notre civilisation nouvelle », p. 120.

cent le pays dans la carrière nouvelle où il veut s*engager» (1).0h ! quandon songea ce qui se perd là ! nobles, trois fois nobles vertus nationales : stoïcisme, héroïsme rustiques ; solides et mâles habitudes, àme de la grandeur d'une nation, que tout le métal de Potosi ne saurait

à cet esclavage, car elles deviennent vraiment esclaves « (1) slaves to mechanical drudgery and cozening trade ». Mais la science aussi bien que l'expérience garantissent aux enfants, ou aux petits-enfants de parents qui ont ainsi vécu une existence d'êtres maladifs et atrophiés, affligés de tares et de déchéances de toutes sortes, que l'instruction, l'éducation les plus perfectionnées sont incapables d'effacer...

M. Fronde, au nom de Carlyle, dont il traduit fidèlement la pensée, revient sans cesse à cet aspect particulier du problème politique et social. 11 le retourne et Pépuise^ car il sait que personne ne pense qu'il procède d'un sentimentalisme un peu superficiel, dans cette Angleterre jalouse de ses vieilles forêts comme de ses vieux usages, dont le sang exige la libre et violente expansion physique, qui a peine à concevoir, hors d'un corps vigoureux et sain, la conscience ferme et Tinlelligence lucide. Pas un chapitre de VOceana où il ne s'élève contre cette politique » à courte vue, égoïste et imprévoyante » qui aboutirait à former « une race incapable de porter les grandes traditions du pays )) ; où il n'évoque devant les anglais du xix« siècle le spectre de la dégénérescence ; de ce même ton sur lequel prophétisait Horace, gourmandant les Latins contempteurs de la charrue de Caton, qui venaient à la Ville chercher a panem et circenses ».

u Non bis juventus orta parentibus

Infecitœquor sanguine Punico

Pyrrhumque et ingentem cer.idit

Antiochum, Hannibalemque dirum

Sed rusticorum mascula militum

Proies, Sabellis docta ligonibus

Versare glebas et severae

Matris a arbilrium recisos

Portare fustes. .. » (2).

(1) Past and Présent, p. 5.

(1) Froude : Oceana, p. 163.

(2) Cette strophe d'Horace, citée par M. Froude, sert de conclusion au chap. 1 de son Oceana,

réacquérir : auprès de quoi le métal de Potosi et tout ce qui s'achète avec ça n'est que déchet et poussière. » Et c'est à de vaines chimères, crie-t-il à ses contemporains, que vous allez sacrifier tout cela : Chimère de a liberté glorieuse •> ; car une nation peut-elle raisonnablement parler de liberté, qui impose à la grande majorité de ses enfants une condition « pire que celle des noirs de la Louisiane », Tattache à cette glèbe manufacturière chargée des plus pénibles travaux de l'univers. Chimère de puissance et de richesse, car ceux mêmes qui croient à la vertu de Tor et pensent obtenir par lui une supériorité réelle et des satisfactions véritables sont bien obligés de constater sur quelle base précaire ils fondent son acquisition. Elle dépend cette richesse, et avec elle notre existence va (1) « dépendre du fait de vendre le coton manufacturé d'un favthing raiine meilleur marché que tout autre peuple ». Un liard meilleur marché par mètre ! Pensezvous qu'une grande nation puisse se tenir longtemps sur la pointe d'une telle pyramide (2) ; c se hisser ainsi de plus en plus haut, se balancer sur son gros orteil ^) ? N'en tend-on pas dire déjà « que les peuples du continent sont en train d'exporter nos machines, commencent à tisser le coton et à monter des manufactures qui satisfontàleurs propres besoins, nous coupant ainsi le marché tantôt pour tel article, tantôt pour tel autre ! »

(1) Pont and Présent, p. 291 .

(2) i6., p. 288etsuiv.

Qu'adviendra-t-il du jour où l'un de ces compétiteurs aura découvert quelque gisement ignoré de houille et de minerai aussi riche, aussi accessible que ceux dont est faite toute notre supériorité actuelle ?

Admettons un instant que tous les hasards nous favorisent, que votre hypothèse se réalise pleinement; ft que notre industrie, que notre commerce florissant » en vingt ans comme jamais ne a florit » aucun commerce, aucune industrie, arrivent à doubler leur production et leur chiffre d'affaires ; alors aussi en vertu de la vieille méthode du laissez-faire. notre population aurait doublé ; et nous serions dans la même situation où nous sommes aujourd'hui, seulement deux fois plus nombreux, et dix fois plus malheureux et plus ingouvernables ». Carlyle dans Past and Présent ne discute plus les rêveries de ces idéologues qu'il a représentés dans Chartism^ avec son humour implicable, se réclamant de Malthus et des doctrines de « moral restraint » et prédisant à l'Angleterre l'avènement d'un âge d'or, si on voulait réunir, a habilement provoquer aux moments critiques des assemblées où les vingt millions d'ouvriers anglais prendraient ensemble l'engagement d'honneur de rejeter toute idée de mariage, tant que l'état du marché du travail ne serait pas redevenu satisfaisant » (1)....

Mais la situation est-elle donc sans issue? Une loi

(1) Chartism, ch. X.

fatale de la Daluredestine-t-elle l'Angleterre à s'éteindre tôt ou tard « par la surpopulation, dans le délire et les hurlements d'une famine universelle ». « Que nous faut-il faire de notre population manufacturière, de cette population qui s'accroît sans cesse » ? Quoi ! mais on peut faire d'elle des centaines et des millions de choses, reprend Carlyle, si seulement nous avons « l'àme » et voulons bien en tenter l'essai !...

S 3.— Ressources qu'offre à l'Angleterre Texpansion coloniale.— Bon utilité présente. ^ Sa nécessité dans l'avenir . — Débouchés pour la population . — Débouchés pour les produits.

Nous ne songeons pas à énumérer ici les réformes matérielles et morales que Carlyle juge indispensables à Tavénement pour son pays « d'une juste et saine organisation sociale >> (1).

(1) Les éléments en restent épars dans les 30 ou 40 volumes de pamphlets, d'histoire et de philosophie morale, où s'est librement répandue, sans autres lois que la succession occasionnelle des faits qui l'ont provoquée, et les élans spontanés de son développement. Tu niversalité de sa pensée (1). Et celle-ci, quoiqu'elle répugne de toute l'ardeur impérieuse de son essence à rentrer dans une classification, à se plier & un système, sVstvuepar un Gœthe (2) reconnaître et proclamer comme « une puissance morale d'une originalité singulière, dont l'avenir ré-

(1) Par cela nfiême qu'elle s'exprime d'ordinaire sans règles ni cadres fixes, sans agencement bien déterminé, la pensée de Carlyle perd souvent beaucoup à l'analyse : de sa libre allure, de son tour d'inspiration spontanée, de son cours irrégulier et pittoresque. Et c'est parfois une besogne assez ardue de concilier, d'harmoniser et d'ordonner ses lambeaux d'oracle, pour bien mettre en lumière les solutions quMl a proposées, selon l'inspiration du moment, aux divers problèmes politiques et sociaux

(2) Correspondance de Gœthe, citée par M. 6. von Schuize-Gaevemitz, dans Tarticle de sa série des « Gelstesheiden » consacré à Th. Carlyle.

Nous essaierons seulement d'analyser parmi ces multiples vues de Carlyle, politiques et sociales, Tune d'entre elles qui nous semble un parfait exemple de la puissance intuitive et comme divinatrice de son génie, en même temps qu'elle rentre naturellement dans le cadre de cette étude. Car un état latent de Tâme nationale s'y est pour la première fois révélé, dont les rares manifestations étaientrestées trop confuses et trop inconscientes pour en laisser seulementsoupçonner la nature.

Dans les éléments de cette conception, nous allons trouver pour la première fois l'expression claire et formelle d'aspirations séculaires de la race anglo-saxonne, auxquelles elle a permis de prendre pleine conscience d'elles-mêmes, de leur force timide encore, et méconnue : nous y verrons Carlyle promoteur originel de ce mouvement général d'opinion qui devait, à partir de 1875, confirmer et accentuer Torientatioii, presque immuable depuis près de quatre siècles, de la politique britannique, et qui, peut-être, a définitivement fixé ses destinées.

Car cet immense « empire » colonial, solidement implanté déjà aux quatre faces de l'univers, mais que

vêlera seul l'influence », et un John Stuart Mill (1), quelque différentes que soient généralement les conceptions sur lesquelles il se fonde et les conclusions auxquelles il aboutit, a vu dans cette pensée '< Pindividualisaiion la plus haute du génie idéaliste du dix-neuvième siècle dans sa réaction contre l'exclusivisme rationaliste et doctrinaire de Tesprit du du dix-huitième »....

(1) J. St. -Mill, Autobiographie f cb. V cité par le même, ibid.

dédaignent les politiques et les économistes d'alors, qu'ils considèrent comme une charge écrasante de dépenses et de dangers, dont il importe de dégager au plutôt la métropole, Carlyleest le premier qui ait émis à son sujet des vues absolument différentes, de la profondeur et de la portée desquelles l'avenir a permis de juger. Le premier, il aperçoit et signale, dans l'expansion coloniale de l'Angleterre, autre chose qu'une entreprise immense de négoce et d'exploitation conduite d'une manière souvent plus âpre que méthodique, selon les anciennes idées d'exploitation exclusive et privilégiée. Il y voit avant tout un dérivatif nécessaire à la surabondance de ses énergies prolifiques et productrices ; en même temps qu'une raison de vivre, un but national vers lequel tendent d'un effort continu, bien plutôt instinctif que vraiment conscient, toutes les générations anglaises qui se sont succédé depuis Elisabeth. Le premier, il a indiqué dans cette expansion Tun des principaux remèdes àla plupart des maux qui pèsent sur l'Angleterre ou qui la menacent, et le tonique le plus puissant pour l'entretien de la santé et des qualités viriles de sa race. Le premier enfin il Ta célébré comme le terme idéal de ses efforts, comme la fin la plus noble et grande à laquelle puissent s'essayer les fortes nations et les races valeureuses.

Partout, depuis Chartism jusqu'aux Lutter day Pamphlets j en passant par Past and Présent^ nous

La réaction contre ces exigences il

le voyons s'opposer à cet égard aux raisonnements de Tutilitarisnoe libéral. Nous appliquer uniquement, dit Carlyle,« à vendre à plus bas prix que toules les nations ; remplir chemin faisant nos poches, gonflées à éclater et rassasier nos appétits, puis jeter au vent tout souci d avenir, lout souci de notre population, toute considération humaine ou divine, excepté celle de Targent monnayé, avec un « laissez faire » et le reste : ce n'est évidemment pas là la chose à faire » (1)... Plus loin, il conclut : « Laissez faire, offre et demande, — on commence à être las de tout cela. Abandonner tout à Tégoïsme, à la soif vorace de l'argent, du plaisir, du profit immédiat : c'est Tévangile du désespoir ! ».... Aussi lorsque « M. Mac Croudy » — Carlyle désigne sous ce sobriquet le type du théoricien utilitariste — prétend qu'il faut abandonner toutes ces colonies qui coûtent maintenant plus qu'elles ne rapportent : pourquoi, répondil, l'Angleterre n'abandonnerait-elle pas de même l'Irlande, qui lui coûte très cher ? Pourquoi Middlesex ne chercherait-il pas à se dégager de Surrey ? Et pourquoi chaque comté, chaque commune, chaque individu garderaient-ils plus longtemps souci de ce qui n'est pas leur immédiat intérêt personnel (2). Même dans l'administration d'un patrimoine particulier, la considération du gain net actuelle plus élevé est souvent insuffisante, et vous voulez en faire la première, l'unique règle pour la

(1) Past and Presenty p. 291.

(2) Ces considérations sont développées principalement dans Chartism*

direction politique et sociale d'en grand pays. A mesure que les intérêts en jeu concernent un nombre plus imposant d*individus et de générations ; plus complexes et plus variées deviennent ces considérations dont ils dépendent. Ici, les gouvernements doivent se demander si des efTorts et des dispenses momentanément sans contre-partie ne contiennent pas pour le pays un germe fécond en résultats d'avenir. — L'Angleterre a renoncé à la conception barbare qu'elle se faisait autrefois, comme les autres nations, des droits de la Métropole sur ses colonies. Elle a mis fin au régime du bon plaisir. Elle ne songe plus à l'exploitation exclusive, à la jouissance exercée usu et abusu. Elle se refuse à rançonner les populations, à dévaster les terres. Même elle renonce aux anciens privilèges : plus de ces monopoles commerciaux et maritimes qui permettaient bien à quelques nationaux d'acheter à bon compte et de vendre cher, mais arrêtaient le développement normal de l'économie coloniale, l'éclosion de l'industrie et la mise en œuvre des cultures variées.

Mais doit-elle, pense Carlyle, renoncer pour cela aux fruits de l'effort persévérant des générations précédentes, abandonner ces territoires imprégnés du sang et des sueurs de ses morts, peuplés déjà par bon nombre de ses enfants? Doit-elle mépriser le mystérieux instinct, qui, depuis son établissement définitif sur ces lies, semble animer sa race, et l'a de tout temps incitée à chercher hors du cadre de leurs rives les bornes de ses destinées ;

LA RÉAnxiON CONTRE CES EXIGENCES 40

à envahir la terre, à marquer sa place bien avant les autres sous les climats les plus fertiles et les cieux les plus riants? Et à la place de Tancienne conception coloniale, que pour son injustice et son étroitesse devaient tôt ou tard renier les nations civilisés, Carlyle en suggère une autre, plus large, dont les éléments se retrouvent à la base de tout ce que contient de légitime et de fécond la tendance « impérialiste » de l'Angleterre contemporaine. Le territoire des îles britanniques est une quantité fixe, tandis que leur population s'accroît suivant une progression continue, implacable. Dans la diffusion séculaire de la race anglo-saxonne, Carlyle a vu la tendance incomprise, inconsciente, nullement préméditée, mais irrésistible, à pourvoir aux besoins futurs, aux aspirations incompressibles qui s'éveilleront un jour dans son sein. Dès 1843, il pressent nettement l'acuité prochaine de ces besoins, il entend, contenues encore, bouillonner ces aspirations. Et voilà que des calculateurs égoïstes et bornés, pour éviter une hausse du prix de la main-d'œuvre, prétendent retenir, resserrer de plus en plus à l'étroit, cette population déjà surabondante. Et si ces énergies inemployées grondent menaçantes et nsquent de disloquer sous leur poussée la vieille machine sociale, ou si elles s'abîment, se dégradent et pourrissent dans les bas-fonds hideux du paupérisme, on n'a d'autre issue à leur proposer, d'autre remède à employer, que l'immobilisation stérile au

Work-bouse, remprisonnement dans les « Bastilles de

la loi sur les pauvres »

Contre un tel calcul Carlyle se révolte : il y a mieux à faire pour ces millions de « robustes bras » et de « braves cœurs ». Il faut leur révéler l'immensité du globe, les espaces inoccupés où brille le clair soleil et dorment les moissons futures. Il faut leur maintenir grands ouverts et facilement accessibles ces territoires vacants, capitaux accumulés par les générations précédentes, que dans sa prévoyance méconnue la vieille Angleterre a réservés comme un champ libre infini à leurs activités débordantes. Ces colonies méprisées, ce sont des terres pour ceux qui en manquent, de la richesse et de la prospérité pour ceux qui en sont privés. Le paupérisme, dont souffre l'Angleterre, n*est que la contre-partie de richesses sans possesseurs au Canada, dans l'Afrique du Sud, en Australie : « Et déjà on y parle notre langue ; nos institutions et nos lois y sont établies (1 ) ». Que nos fils trop nombreux s'y installent, y enracinent et répandent notre culture et notre civilisation, que Tunivers se couvre de « ces filles éparses et pullulantes » de la mère-patrie. Citons une page de Carlyle qui résume ces aperçus, si neufs alors et qui apparaissent d'une clairvoyance presque prophétique, quand on songe qu'ils furent émis en i843 : <<... Pourquoi n'y aurait-il pas un service de l'émigration, avec un secré-

(4) V. dans Seeley^V expansion de V Angleterre^ sect. IV, le développement de cette idée.

taire, des adjoints, des fonds, des forces, des navires de TEtat disponibles, un matériel toujours croissant, en somme un système effectif d'émigration. En sorte que... tout honnête travailleur de bonne volonté à qui l'Angleterre paraîtrait trop encombrée, qui n\ jugerait pas « l'organisation du travail » assez avancée, pourrait trouver là un pont mouvant, construit pour le porter vers de nouvelles contrées..., dans lesquelles il pourrait, plus au large, « s'organiser » du travail pour luimême. Là-bas, cet homme serait une vraie bénédiction ; il ferait pousser du blé nouveau qu'il exporterait chez nous, il importerait dans son pays nos outils, nos tissus nouvellement fabriqués, et il nous quitterait du moins en bons termes plutôt que de rester ici pour y être une force physique parmi les chartistes, malheureux, et sans contribuer à nous rendre heureux !... N'est-il pas scandaleux de considérer qu'un premier ministre ait pu lever en une année, ainsi que je l'ai vu fiiire, cent vingt millions de livres sterling pour faire la guerre aux Français, tandis que faute de la centième partie de cette somme, nous sommes arrêtés net sans pouvoir continuer de nourrir la population anglaise...

«Un pont libre pour les émigrantsi nous serions alors sur un pied d'égalité avec l'Amérique elle-même, le plus favorisé de tous les pays qui n'ont pas de gouvernement ; et nous conserverions, en outre, quantité de traditions et de souvenirs de choses infiniment précieuses que l'Amérique a rejetées. Nous pourrions pro^

céder délibérément à « organiser le travail », nous ne serions plus condamnés à périr si ce n'est pas fait au bout d'un an et d*unjour; touttravailleur de bonne volonté qui serait jugé superflu trouverait, eu effet, un pont de bateau à sa disposition. // faudra absolument que cela se réalise, le temps est gros de ce fait. Notre petite ile est devenue trop étroite pour nous; mais le monde est encore assez large pour d'ici à six millions d'années. — Les débouchés assurés de l'Angleterre seront dans de nouvelles colonies d'Anglais parsemées dans toutes les parties du globe. — Tous les hommes négocient avec tous les hommes quaud cela arrange les uns et les autres ; ils sont même tenus par le créateur de tous les hommes d'en agir ainsi. Nos amis les Chinois, qui s'étaient rendus coupables du refus de négocier, en pareilles circonstances, n'avons-nous pas dû discuter avec eux, finalement sous Torme de coups de canon, pour les convaincre qu'ils devaient négocier? Des « tarifs hostiles » surgiront pour nous chasser, puis disparaîtront pour nous laisser rentrer: mais les fils de l'Angleterre, ceux qui parlent la langue anglaise, si rien d'autre ne les rapproche, ceux-là, en tous temps, auront une prédisposition indéracinable à négocier avec F Angleterre. »

Les dernières lignes de cette page si pleine d'idées et d'intuitions admirables (1) montrent bien que Carlyle

(1) A signaler entre autres celle-ci : « Nous conserverions en outre, quantité de traditions et de souvenirs de choses infiniment précieuses

a VU dès cette époque et signalé clairement quelle autre raison subsistait pour l'Angleterre, profonde et permanente, de maintenir toute Textension de son Em* pire, et d'en favoriser encore le développement. 11 a compris l'avantage que lui offriraient toujours, sur celles qu'elle peut entretenir avec d'autres peuples, les relations qui le relieraient nécessairement à elle. Aux « utilitaristes» à courte vue, qui crient bien haut que le pacte colonial rompu, la métropole ne peut retirer aucun avantage de ses colonies, il répond que les liens naturels du langage, de la race, de la civilisalion, une semblable éducation, des besoins et des goûls, des mœurs et des idées analogues, sont plus que toutes les mesures artificielles du monde, de sûrs garants de la continuité des échanges et des profils. 11 voit dans ces débouchés « librement privilégiés » que lui assureront les familles de sa race, le remède à ce danger de surproduction chronique, non moins menaçant pour la Grande-Bretagne que le danger de « surpopulation ».

que rAmérique a rejelées. » Il semble que les Américains eux-mêmes commencent à pénétrer le sens profond de cette idée Ils essaient de se constituer « ces traditions, ces souvenirs», celle histoire^ dont Pabsence se fait sentir à leur trop jeune nation. Entre autres manifestations de cet état d'esprit naissant parmi eux, citons la fondation de sociétés de plus en plus nombreuses destinées à développer Tesprit de patriotisme et de solidarité nationale, entre autres : Order of funders and palriots of America, 1896 ; Society of May Flower's descendants, 1894 ; sons of the Révolution, J8v^0, et même des sociétés de femmes, — des Filles de la Révolution^ — des Dames coloniales d'Amérique, etc., dont le programme énonce la nécessité de • répandre, surtout parmi la jeunesse, la connaissance de tout ce qui touche à l'histoire nationale.., de rassembler dans ce but des documents de toute nature », etc..

Car les périls nombreux d'un commerce à Texportation, surtout avec les pays lointains — et l'Angleterre aime à demeurer « splendidement isolée » de ses voisins immédiats — s'atténuent et disparaissent si ces pays sont peuplés d'une même race, ou mieux appartiennent au même Empire. La métropole n a plus à redouter de guerres, de portes brutalement fermées, ni de tarifs hostiles (1), « elle peut attendre des magistrats, des administrateurs une justice équitable et un traitement impartial. Les goûts sont également plus stables et moins changeants dans ces sociétés jeunes, identiques à celle de la mère-patrie dans leurs éléments constitutifs. Les colons ont, sauf les différences de climat, des mœurs semblables à ceux des habitants du vieux pays. Tous les produits de ce dernier ont plus de chances de leur plaire que les produits étrangers. Le commerce entre la métropole et les colonies a donc quelque chose de cette régularité et de cette permanence dont jouit le commerce intérieur; et cependant il offre cet avantage spécial de porter sur des articles très différents, produits sous des climats très divers, et en même temps d'être rapidement progressif, par le développement prompt et ininterrompu des colonies, grâce aux privilèges naturels qui leur sont propres ».

(1) Idëe développée par M. Leroy-Beaulieu, p. 56S de la Colonisation chez les peuples modernes .

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