‹ L'impérialisme anglais, son évolution: Carlyle.--Seeley.--ChamberlainChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA PÉNÉTRATION DES ÉLÉMENTS DE l'iMPÉRIALISME DANS l'opinion ANGLAISE.

§ 1 . — Ij*influence des idées de Carlyle sur TéTeil de la < conscience impérialiste latente » de TAngleterre.

Nous avons lente d'exposer, en les groupant entre elles, les vues et les théories éparses dans l'œuvre de Carlyle, qui permettent de voir en lui le véritable initiateur (i), u le père de l'Impérialisme anglais » ; tout au moins celui de ses penseurs (2) « en qui l'Angleterre semble avoir, pour la première fois, pris clairement conscience de son Impérialisme latent ».

En apparence charriées pêle-mêle dans le torrent, rebelle à toul régime, à toute canalisation, à toute division systématique, de son universelle pensée, elles

(1-2) Formules de M. Jean Izoulet, professeur de philosophie sociale au Collège de France, dans sa préface à la traduction par M. Camille BoSy de Past and Présent, p. 4.

nous ont peu à peu révélé leur réel enchaînement logique, leurs assises solides et la profondeur de leurs fondements. Ces aperçus originaux sur la situation de l'Angleterre, les maux qui la menacent, les remèdes qu'on lui propose ; ces vues si neuves sur l'expansion coloniale, son rôle économique et social ; cette singulière conception de la mission, des droits et de la destinée des races anglo-saxonnes s'inspirent en effet d'un même fonds philosophique (1) : d'un idéalisme profondément saxon, qui joint à des aspirations mystiques un sens très vif delà réalité, une observation méticuleuse et précise parfois jusqu'à la crudité à des conceptions très hautes et très abstraites.

De l'application des principes de cette philosophie aux problèmes sociaux et politiques de son époque procèdent toutes, plus ou moins directement, les idéesmères de l'Impérialisme anglais que nous nous sommes efforcé de dégager dans l'œuvre de Carlyle.

Elles doivent à cette commune origine l'air de parenté et le tour spécial qui les caractérisent. Et les conceptions

(1) Les éléments métaphysiques, moraux ou psychologiques de celte philosophie sont épars dans tous ses ouvrages. Pourtant Carlyle a donné de sa conception propre des « dessous » du monde [matériel et spirituel une exposition particulièrement complète et saisissante dans cet étrange Sartor re$artus où il a exposé, en le voilant d'humour, le drame intime de sa propre conscience se cherchant elle-même, et poursuivant les réalités, sous l'enchevêtrement trompeur des apparences et des formules où les conventions sociales plongent Thomme civilisé. Cf. pour sa philosophie, Fétu de de M. E. Barthélémy (à qui nous devons la traduction de Sartor resartus) .

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originales dont elles dérivent leur donnent un même intérêt, comme aussi le point de vue absolument nouveau auquel elles se tiennent vis-à-vis des grands problèmes sociaux qui se dressent alors avec une ampleur et une rapidité imprévues.

Car si la plupart de ceux que nous avons passés en revue se posaient depuis longtemps déjà, leur acuité, leur importance et leur complexité ne se maniTestèrent qu'à mesure des développements et de la multiplication des chocs en retour de la double révolution qui s'opérait : révolution dans les faits, par suite du développement de la grande industrie, de la production et des échanges ; révolution dans les idées, par suite de la diffusion des doctrines utilitaires et libérales, par suite des espoirs et des calculs, des programmes et des exigences — plus hardis et plus intransigeants toujours — qu'arborent et formulent leurs partisans.

Les conceptions sociales de Carlyle ont encore ce caractère commun, sous la forme imagée, pittoresque, familière même dont il les revêt, qu'elles se maintiennent généralement dans les régions sereines de la spéculation pure, ou des larges généralisations. Rarement il aborde le domaine plus terre à terre des réalisations contingentes. Par quelles transformations devront passer, pour Irouverle mode d'application pratique qui leurconvient, les principes théoriques qu'il a posés, les idées directrices qu'il a émises, les mouvements d'opinion qu'il a

provoqués, n'est pas l'affaire du Prédicateur didactique (1) qu'il prétend être avant tout (2).

Sa tâche se borne à préparer lavènement « de ces temps pleinement bénis où le jargon pourra se taire,

etçàet là, une parole vraie se faire entendre où

toutes choses nobles commenceront à devenir visibles où la différence entre le juste et l'injuste, le vrai

et le faux, le travail et le simulacre du travail, la parole et le jargon à nouveau paraître ce qu'elle est réellement une différence infinie, comme celle d'une

chose céleste à une chose infernale »

Une fois donc la voie indiquée, et l'impulsion donnée ver le but auquel doit tendre toute existence, individuelle ou collective, Carlyle abandonne aux spécialistes, aux praticiens dans chacune des branches du savoir humain, le soin d'adapter aux faits et aux circonstances

(1) Titre du dernier chapitre de Pasi and Présent.

(2) Son rôle à lui, philosophe et moraliste, pasteur des sphères les plus élevées de Tintelligence humaine, c'est de faire à nouver couler pour celle-ci u les éternelles fontaines de lumière » qui Yont « irradier et puriHer l'existence bouffle, gonflée, trouble, qui marche quant à présent à une mort sans nom » des sociétés humaines (t). « Cette fontaine de vie coulant à nouveau, quelles innombrables choses, quelles collections, quelles classes, quels continents de choses, deviennent faisables dès lors, d'année en année, de décade en décade, de siècle en siècle, et se feront ! Émigration, éducation, abrogation de la loi sur le blé, régime sanitaire, impôt sur la propriété : il ne s'agira pas seulement de cela, ni de mille fois autant de choses. Il y aura alors une lumière au fond du cœur de quelques hommes dispersés çà et là, qui leur fera distinguer ce qui est juste, ce qui doit être accompli, quelle qu'en soit l'apparente impossibilité. . . »

(1) Gh. IV de Pasl and Présent, p. 38, 39 et suiv.

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les idées qu'il a semées, les principes qu'il a posés. Pour lui, il a consommé son œuvre. Car le but est en pleine lumière désormais ; et les aperçus divers dont s'illustre chacune de ses pages serviront encore, à ceux qui veulent l'atteindre, de guide et de soutien.

Ainsi, nous avons vu Carlvle scruter les troubles sociaux profonds et déjà perceptibles, que ne suffît pas à expliquer, malgré le dire des libéraux et des utilitaristes, un excès de vitalité extérieure : ce sont les besoins, les misères et les convoitises de la masse des déshérités qui grondent sourdement. Sous leur anarchique et irrésistible poussée cédera un jour ou l'autre la mince enveloppe de lois et de conventions qui les retient encore ; si la volonté humaine, toute-puissante, penset-il, quand elle s'applique et persévère, ne se hâte de régir les prétendues fatalités naturelles. Nous l'avons vu montrer à l'Angleterre où chercher des remèdes à la surpopulation y à la surproduction ; révéler les raisons d'être profondes de cet empire colonial que l'on méprise, dont on méconnaît les ressoures, la gloire et l'utilité futures, célébrer enfîn la grandeur de l'expansion anglo-saxonne et exhorter la race « impériale » à répandre sur l'univers les bienfaits de sa « civilisation supérieure », avec les mêmes accents lyriques dont Gœlhe enflammait Wilhelm Meister(l).

« Ne demeure pas en place, 6xé^ enraciné , Aventure- toi avec ardeur, pars errer avec ardeur ;

(i) Past and Présent^ p. 46.

Partout où tu les porteras, ta tête et les bras

Et ton cœur vaillant seront en leur patrie.

En quelque contrée que le soleil nous visite,

Nous portons avec nous notre ardeur quoi qu'il advienne ;

C'est afin que nous ayons la place d'errer au travers

Que le monde a été fait si vaste. »

Maïs par quels moyens pratiques réaliser cet empire rêvé ? Comment organiser le service d'émigration et les autres services qui satisferont à ces besoins et à ces aspirations? Sur quelles bases matérielles fonder Tunion de ce qui n'est encore qu'une métropole, et des colonies? Par quelle constitution commune, pardessus quelles institutions particulières, en garantissant les intérêts propres de chacune, assurer une équitable participation de toutes aux travaux et aux bénéfices, aux périls et à la puissance de TEmpire?

Y aura-t-il toujours d'un côté le Royaume-Uni, et, de Tautre, les colonies ; d'un côté le Parlement de Westminster, de l'autre les Parlements d'Ottawa, du Cap et de Victoria, avec une politique distincte et des intérêts divergents? Ou bien au-dessus de toutes ces fédérations particulières, faut-il songera établir une vaste confédération, embrassant à la fois la métropole et toutes les colonies de son sang?

Le soin de résoudre les problèmes de cet ordre incombe aux spécialistes de la politique et de l'économie sociales. L'œuvre de Carlyle respecte les limites de leur domaine. Aussi ne faut-il pas s'attendre à lui voir direc-

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tement inspirer des mesures législatives ou adminislralives, ni même déterminer immédiatement une orientation nouvelle de la politique anglaise. Son action a été moins apparente et plus complexe. Les vues sociale^ de Caiiyle, d'une nouveauté si extraordinaire qu'ellef" parurent d'abord comme un jeu de paradoxes plus brillant que solide, ne laissèrent pénétrer qu'à la longue toute la réalité et loute la profondeur de leur sens. Trente années seulement après la publication de Pasl and Présent^ des coïncidences et des précipitations d'é vénements, puis des revirements imprévus, des réactions apparemment inexplicables, devaient les mettre soudain en plein relief, en confirmant l'exactitude de ses prévisions et la clairvoyance de ses jugements.

La compétition de plus en plus &pre et générale des nations civilisées^ — des nations susceptibles « d'une destinée impériale », — pour accaparer les territoires vacants du globe, ou l'éducation des peuples en enfance ; la renaissance, à rencontre des premiers espoirs et des prédictions premières du libre-échangisme, des idées protectionnistes élargies et transformées, la restauralion, sur le continent, en Amérique, de systèmes colbertistes, forçant à se suffire à elles-mêmes de vieilles clientes du commerce et de l'industrie britannique, permettant à d'anciennes subordonnées de s'organiser fortement, puis d'entrer à leur tour, concurrentes et rivales, sur la scène économique du monde, tout cela donne à réfléchir à l'Angleterre sur les abstractions, les

absolulismes, les audaces théoriques du libéralisme intransigeant.

En même temps, àTinlérieur, le déchet du paupérisme croissant comme la fortune et la prospérité des classes supérieures et moyennes de la nation, celles-ci sont portées naturellement à voir dans les colonies le dérivatif nécessaire et commode de la misère et des bras sans emploi, comme plus tard dans V a entreprise impériale », un déversoir rémunérateur pour les énergies et les capitaux surabondants.

L'étrangeté première des idées de Carlylene fut plus alors qu'un piment et un attrait nouveau ; elle servit à faire passer ce qu'avaient souvent de rude et de désobligeant ses appréciations de Tancien esprit conservateur. Le parti nouveau, qui héritait des traditions de cet esprit, s'inspira pour les renouveler des leçons de Carlyle : leur influence se retrouve dans le rajeunissement des cadres et des programmes, dans la transformation de la coalition antique des intérêts aristocratiques et ecclésiastiques, comme dans les efforts pour Taboutissement des lois ouvrières et douanières, appelant l'intervention de TElat, qui multiple les infidélités aux doctrines de Manchester, pour contrôler, régler et encourager l'activité économique.

Une fois confirmées par l'adhésion quasi-officielle du parti naissante! des centres littéraires qui s'y rattachaient, leur rayonnement sur la pensée anglaise, si lente à s'ébranler, mais persévérante dans la voie où

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elle a été aiguillée et d'une si ardente ferveur pour les cultes intellectuels consacrés par la mode, ne cessa de croître en force et en étendue (1). L actualité apporle la preuve éclatante et sans cesse renouvelée de la puissance de l'empreinte qu'elles ont marquée sur cet ensemble d'idées, de sentiments, de velléités et de tendances qui font l'opinion publique d'une nation. Comme ces germes qui couvent sourdement dans les profondeurs du sol, s'y développent lentement et l'inondent de leurs ramifications souterraines avant de jaillir à la surface sous une forme vigoureuse et achevée, les semences impérialistes déposées par Carlyle pénétrèrent d'abord d'une infiltration inapparente, mais continue, les couches diverses de l'opinion. Plus lard seulement surgit cette poussée dimpérialisme agissant, d'une intensité et d'une universalité telles qu'elle entraîna, comme en se jouant, les adhésions les moins prévues. Mais cette explosion soudaine des dernières années du siècle ne marque, en réalité, que le brusque passage d'un état latent de l'âme nationale à la phase active et passionnée de son évolution : état d'âme que contribuait depuis des années à entretenir et à développer toute une littérature politique, sociale ou pédagogique, à tendances impérialistes. Et c'est bien Carlyle, par les points

(1) L'aspect proprement littéraire et philosophique de Finfluence carlylienne, sa contribution à la formation des courants nouveaux de la pensée anglaise, mine inépuisable et féconde en révélations de tout

ordre I Le point de vue économique et politique de cette étude ne

nous permet que de signaler cet aspect.

de vue, les idées, les senlimenls qu'il a réveillés ou acclimatés, qui a ouvert la voie à toute cette littérature et favorisé son succès. C'est bien lui le précurseur, le premier et le plus puissant initiateur, le « Père » de ces tendances, de cet étal d'âme ; son inspiration se retrouve au fond des conceptions impérialistes les plus diverses et les plus récentes ; son œuvre contient en germe tout ce qui peut être en elles de réel, de légitime et de fécond.

§ 2. — Signes extérieurs des progrès dans l'opinion de Tidée impérialiste : rinsuooès des efforts séparatistes : la recrudescence de TaotiTité extérieure et coloniale sous tous les ministères, libéraux et conserrateurs, de 1860 à 1880. ~ L'impérialisme « bombastique ». — L'impérialisme doctrinaire et « scientifique ».

Cet impéfialwne latent, comme inconscient encore, de Topinion publique anglaise, apparaît, au reste, assez clairement avec les premières années de la seconde moitié du siècle. Il se manifeste vers 1860 par l'avortement absolu des suprêmes tentatives du parti « séparatiste ».

C'est de 1862 à 1863 que fut adressée aux Daily News la célèbre série de lettres de M. Goldwin Smith, alors professeur d'histoire à l'Université d'Oxford. Réunies en volume sous ce titre : f Empire^ elles peuvent être considérées comme l'expression la plus nette, la plus hardie, la plus sincère des idées de l'école radicale et libérale

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avancée, sur rutilité générale des colonies elles effets particuliers pour TAnglelerre d'une politique d'expansion ; — aussi comme le dernier éclat chez elle « ofthis school of thotight >^ pour employer lexpression de M. Chamberlain. A ce titre, nous avons exposé déjà leurs vues fondamentales (1). Elles proclament en concluant la nécessité pour l'Angleterre d'abandonner immédiatement les plus gênantes de ses « dépendances inutiles », telles que Gibraltar, Helgoland, les lies Ioniennes ; de mettre en demeure les colonies canadiennes, australasiennes, sud-africaines, de se suffire à elles-mêmes ; de ne garder l'Inde que le temps nécessaire pour lui éviter l'anarchie et préparer son émancipation.

En échange de son Empire perdu, l'Angleterre n'aura rien à réclamer de plus « qu'un homme en échange d'un fardeau écrasant ou d'une maladie dangereuse ».

Or, malgré le talent de leur auteur, leur dialectique vive et serrée au service de conclusions qui semblaient nécessairement découler des principes nouveaux habitués à la victoire, et dont les magiques formules (1) : « Paix, Loi, Ordre » et « Liberté, Unité, Prospérité » avaient fait plus en quelques années pour la réforme de l'Angleterre que des siècles entiers de luttes parlemen taires, les lettres de M. Goldwin Smith n'éveillèrent pas d'écho. Elles glissaient et ne pénétraient pas. On eût

(1) L'appréciation totale de M. Gbainberlain est citée plus haut (Cf. p. 23). V. dans la préface de M. Rambaud à la traduction du livre de Seeley l'analyse détaillée de ces lettres.

dit qu'elles se heurtaient à une obscure et inébranlable force d'inertie, sourde éclosion d'un sentiment qui allait prendre conscience et consistance avec la complète diffusion des idées carlyliennes. Elles n'arrivèrent pas à susciter le mouvement définitif quelles escomptaient dans Topinion. Elles ne parvinrent à modifier en rien l'orientation politique du pays, toujours étroitement liée à ses mouvements profonds. Tous les ministères anglais de la seconde moitié du siècle, depuis le ministère Palmerston jusqu'au ministère actuel de lord Salisbury, ont vigoureusement poursuivi l'œuvre traditionnelle d'expansion et persévéré dans cette orientation de politique extérieure, en vue de laquelle se concilièrent toujours, comme celles de Pitt et de Fox, les divergences des politiques anglais les plus divisés par ailleurs. Pas un acte de ces divers gouvernements^ même de ceux qui avaient à leur tète le leader incontesté du parti libéral, M. Gladstone, et comptaient parmi leurs collaborateurs (2) l'un des apôtres du radicalisme de Manchester, disciple direct et ami du grand Cobden, John Bright,ne laissa croire un moment à une répudiation des espérances d'empire. La seule renonciation

(1) Devises des deux cachets de « TUnion politique de Birmingham » dont les efTorts a pour réformer la Chambre des Communes, pour assu* rer la représentation réelle et effective des basses et des moyennes classes, pour influencer les élections au Parlement et faire arriver des représentants capables de reconquérir ou de défendre les droits des classes industrieuses, et pour soulager la détresse nationale » aboutirent à la Grande R*^ forme de 1832.

(2) Le ministère Gladstone de 1868.

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de FAngleterre — au protectorat gênant et sans avenir des lies Ioniennes (14 nov.1863) — a été Tacte de lord Palmerslon, Tun de ses Iiomaies d'Etat qui ont le plus énergiquement personnifié en ce siècle la tendance dominatrice, et agressive de sa politique. Depuis lors, pas plus qu'aucun de ses prédécesseurs ou successeurs immédiats, le great old man du libéralisme n'a consenti « à l'abandon d'un seul rocher où ait flotté le pavillon britannique ». C'est lui qui, en 1872, fit diriger une expédition dans le nord-est de l'Indoustan, acquit des Hollandais leurs établissements de la Côte-d'Or, soutint contre les Ascbanlis la guerre qui suivit pour, se terminer seulement en 1874 par l'entrée de Tarmée anglaise dans leur capitale de Coumassie. C'est sous son second ministère que l'Anglelerre s'est définitivement implantée en Egypte, a bombardé Alexandrie, livré la bataille de Tel-el-Kebir et fait entrer au Caire les troupes anglo-indiennes. Son libéralisme humanitaire et pacifique ne l'empêcha pas de pénétrer la raison d'être profonde du sentiment impérialiste, de comprendre ce qu'il en tirait de légitimité et de puissance. Si difficile à concilier que fût parfois cet état d'opinion avec l'idéal qu'il rêvait pour l'Angleterre d'une nation éclairée, vertueuse et libre, grande surtout de l'estime et de l'amour universels, il eut pourtant la sagesse d'en tenir compte, comme d'un fait inéluctable, dont il aurait été impolitique et vain de méconnaître la nature ou de contrecarrer l'évolution. Aussi, loin de s'efforcer

d'arrêter l'expansion de cette Angleterre, toujours en quête parle monde d'emplacements nouveaux à occu per, à retenir et à approprier pour les besoins croissants de sa race prolifique et productrice, persévéra-t-ii dans cette orientation politique que déterminait une tradition nationale plusieurs fois séculaire. Avec lui, comme avec les plus « jingoïstes » de ses gouvernants, TAngleterre continua h étendre les dépendances de son empire. Il ne craignit pas de lui faire assumer des charges et des responsabilités sans cesse grandissantes, il s'efforça seulement que cette extension nécessaire s'opérât sans précipitation, qu'elle coûtât à son pays et à l'humanité le moins de sang et de larmes. Il ne répudia pas l'empire, mais seulement l'impérialisme brutal, belliqueux, empreint de ce fanatisme fiévreux dont les exemples ne sont pas rares dans les annales britanniques.

Car les idées impérialistes dont nous avons retrouvé l'inspiration dans Carlyle ne sont pas exemptes, et nous l'avons indiqué, de ce germe de corru ptibilité qui est une loi commune à toute conception, à tout acte, à tout sentiment humains. Sur uue souche d'essence choisie peuvent se greffer des végétations malsaines. Il arrive aux plus nobles pensées et aux tendances les plus pures à l'origine de subir des déformations, sous l'action des passions qui s'en emparent et les violentent pour qu'elles servent, à leurs excès, de prétexte ou de justification. Ainsi le ministère de lord Beaconsfield fonda sur l'idée et le sentiment impérialistes une politique

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trop souvent agressive et bombastique (1). L'interprétation qu'il leur donna fut même si évidemment abusive qu'elle suscita dans l'opinion, pourtant la moins prévenue, un accès de lassitude et presque une réaction. La proclamation, en 1876, de la reine Victoria impératrice des Indes n'avait été en effet que l'ouverture solennelle de l'ère d'agitation durant laquelle tout l'univers allait retentir du tumulte des revendications anglaises. A l'annexion des îles Fidji (1875) succède un conflit africain avec le Portugal. En 1878, annexion du Griqualand au Gap, puis du Transvaal, ce qui amène une première guerre avec les Boers. En 1879, deuxième guerre d'Afghanistan pour étendre les frontières de Tlnde. En Europe, pour acquérir Chypre, préparer ses voies en Egypte, et faire accepter sa tutelle sur les dépendances asiatiques de l'Empire ottoman, le cabinet Beacons- Held encourage indirectement la tyrannie sanguinaire du sultan, les horreurs de Bulgarie et les massacres des Balkans, et favorise sa résistance aux réclamations d'une Europe trop divisée. Quand lord Beaconsfield tombe en 1880, il laisse à l'Angleterre deux guerres sur les bras, celle des Boers et celle des Zoulous. Il a com promis en Egypte la bonne entente de la France et de l'Angleterre '( après avoir amené le conflit de l'Angleterre et de la Russie, à propos du Turkestan et de l'Afghanistan, à un tel degré d'acuité, que la guerre qui avait

(1) Expression de M. Secley pour caractériser le langage pompeux et optimiste à Texcès des discours de lord BeaconsQeld et de Técole po* litique dont ils procèdent, lect. VIII, 2e part.^ op, cit.

manqué d'éclater en 1878 pour les Dardanelles menaçait d'éclater en 1880 pour les confins asiatiques (1) »,

La haine et le mépris des autres peuples, la guerre et les menaces de guerre étaient donc les plus clairs bénéfices de cet impérialisme inconsidéré.

L'opinion publique anglaise, généralement, s'en rendit compte. Ce fut la tâche du second ministère Gladstone d'assurer, en même temps que plus de liberté à rintérieur et plus de justice envers Tlrlande, une liquidation générale des entreprises extérieures les plus témérairement engagées. Mais la puissance des idées séparatistes n'en fut pas pour cela accrue. On ne considéra pas davantage Texpansion de TAngleterre comme fondée tout entière sur les violences et la rapacité ; ou comme un fardeau, une excroissance inutile qui la priverait seulement des avantages de sa position insulaire, rengagerait à des querelles et à des guerres sur tous les points du globe. L'Angleterre ne songea point à enserrer entre les rives exiguës de ses îles le trop-plein de ses activités, nia y replier Tidéal de ses rêves. Si une tendance nouvelle se manifesta, ou plutôt se précisa à cette époque, ce fut au contraire de rechercher à rimmense jalonnement colonial dont on s'était surtout occupé jusque-là de reculer les limites, une organisation définitive, fondée sur un examen rationnel de ses origines, de sa nature et des conditions de son développement normal.

(i) M. Rambaud, préface citée^ p. 11. V. son exposition détaillée des principaux faits de politique extérieure anglaise de cette période.

CHAPITRK II

ÉPANOUISSEMENT DE l/lDÉEE IMPÉRIALE. — EXPOSÉ d'eN- SEMBLE DE LA DOCTRINE IMPÉRIALISTE, d'aPRÈS l'œUVRE

DE J.-R. Seeley.

Le cours professé par J.-R. Seelej (1) à Cambridge, de 1881 à 1882, nous donne de celle lendance une expression particulièremenl intéressante, et particulièrement autorisée.

Tombant du haut d'une des premières chaires anglaises, de la bouche d'un historien connu déjà pour la valeur de ses travaux comme pour la sincérité et la hauteur de ses vues, il ne contribua pas peu tout d abord à relever et à réhabiliter Tidée d'une « plus grande Angleterre » en la dégageant des appréciations excessives et fanfaronnes de celte « école bombastique «, toujours à se perdre « en élonnements et en extases sur les infinies dimensions de Tempire, sur l'énergie et l'héroïsme qui ont dû présider à sa formation », et toujours à plaider, en conséquence, son maintien et son extension « pour des raisons de point d'honneur et par sentiment(2) ». Puis il la rajeunit et la transforma vérî-

(1) Seeley (J.-R.), 1834-1895, professeur de langue latine à l'Université de Londres, puis d'histoire moderne à Cambridge.

(2) Seeley, op, cit,, p. 349, 350 (de la traduction Française).

tablemenl dans sa substance, en renouvelant ou en précisant la plupart des données politiques et historiques qui la fondent. Il marque, à ce titre, une date dan s l'histoire de cet ensemble immense de mouvements politiques et sociaux qu'est Timpérialisme anglais : celle de son épanouissement théorique.

Et il n'a pas peu contribué non plus à rénover tout le fonds doctrinal du complexe débat ouvert par la découverte des nouveaux mondes . Aussitôt publié en volume, nous le voyons traduit dans toutes les langues, et contrefait à Leipzig. C'est que la suggestivité, l'ampleur et la puissance synthétique de ses réflexions sur « r Expansion de l'Angleterre » (1 ) apportent un principe de vie el des éléments nouveaux de solution dans la discussion générale du problème colonial. Aux aphorismes rebattus, aux métaphores antiques, aux images inexactes qui y étaient trop souvent introduits sous couleurs de raisons, il substitue des aperçus originaux et provoque des conceptions plus logiques. A l'Angleterre, particulièrement, il explique, en montrant comme il se se rattache intimement à la trame de son histoire, cet

(1) The Expansion ofEngland, c^esl le titre du volume que forme la réunion des seize leçons de M. Seeley (London, Macmillan, 1884). Il est aujourd'hui classique en Angleterre ; et si Ton interroge un Anglais cultivé sur l'avenir qu'il suppose à l'idée impérialiste, ou sur le genre de développements que comportent à son avis les relations entre la métropole et les colonies, on a chance généralement de se voir poser la question éliminatoire : Did y on read professor Seeley's « the expansion of England n (il m'a été dit c the expansion ofour Empire t), et il ne <vonsentira qu'après votre réponse affirmative à discuter sur ce sujet.

LA DOCTftlNE IMPÉRIALISTE CLASSIQUE 97

impérialisme quasi instiDctiP dont Topinion avait, suivi jusque-là, sans trop l'analyser ni la comprendre, Timpulsion continuellement progressive. De Tétude des circonstances et des lois qui ont présidé à la naissance et à la formation de son empire colonial, il prétend dégager positivement les règles de son développement, le sens de son évolution et les principes de sa constitution future.

11 présente donc pour notre sujet un double intérêt, par les vues fondamentales qu'il suggère pour tout ce qui se rapporte à Tétude de l'expansion des états et des races, et parla transition qu'il indique d'une façon précise, entre la période d'élaboration de la doctrine impérialiste, et celle où elle entre avec lui, où définitivement établie en théorie elle va chercher sa voie de réalisation pratique. Aussi allons-nous tenter de grouper entre elles, de condenser, celles des idées de M. Seeley qui ont le plus directement influé sur cette évolution, et en même temps de reconstituer sous leur inspiration l'ensemble des raisonnements historiques et politiques qui constituent la base doctrinale sur laquelle ont été étayés depuis tous les essais, toutes les propositions, tous les projets, tous les rêves, tendant à l'avènement d'une organisation politique qui satisfasse aux vœux de l'Angleterre impérialiste.

§ 1 . — Position du problème : ravenlr de l'empire colonial de l'Angleterre ; va-t-il aboutir à une « plus grande Bretagne » ou à des sécessions successives.

Prophète et précurseur de l'ère nouvelle, Carlyle s'était attaché avant tout à mettre en lumière, à vulgariser les principes généraux de philosophie et de morale sociales qu'il juge indispensables à une juste compréhension des iiroblèmes qui intéressent les nations.

M. Seeley poursuit un but plus immédiatement positif, n entend provoquer directement la solution d'un de ces problèmes, solution de laquelle « dépend tout l'avenir du pays »>(!), qu'il juge infiniment plus urgente et importante que celle de ces « questions de politique intérieure qui absorbent tellement l'attention » (2). Car l'Angleterre va être obligée de prendre un parti définitifau sujet de son « immense expansion »,deces « prodigieuses formations » qui se sont agglomérées à son ombre pendant trois siècles, de cette « moitié du globe qu'elle semble avoir acquise et peuplée dans un moment de distraction et d'absence d'esprit » (3), tant estgrande Tindifférencequ'elleluia témoignéejusqu'ici. Est-ce là « un développement transitoire, comme a été l'expansion de l'Espagne » (4), le résultat d'efforts

(1) Seeley, op. cU.y p. 208.

(2) Seeley, op, cit., p. 198.

(3) Seeley, op. cit., p. 12.

(4) Seeley, op. cit., p. 197.

aveugles et d'énergies mal dirigées ? « les nations aussi

peuvent commettre des méprises , et la nature des

choses n'empêche pas que leurs erreurs puissent durer des siècles et les conduire infiniment loin » (1 ). S'il en est ainsi, l'Angleterre ne saurait se résoudre assez lot à ce que lui conseillent justement de faire «des écrivains d'autorité » (2) ; se consacrer au vaste et délicat problème de la séparation, de la destruction de cet empire qui amènerait infailliblement sur elle quelque catastrophe. Cette expansion est-elle au contraire le fruit naturel d'une tendance normale et « profonde, persistante, nécessaire delà vie nationale? » (3). Ne constitue-t-elle pas la plus large et en même temps la plus féconde explication de l'histoire de TAngleterre ? La constitution d'une « plus grande Bretagne » ne peut-elle être considérée comme un but vers lequel ont tendu l'instinct et les efforts des générations disparues ? Et dans ce cas, les relations de l'Angleterre et de ses colonies sont-elles susceptibles des développements ultérieurs et de perfectionnement ? « La plus grande Bretagne s'élèvera-t-elle à une forme supérieure d'organisation ? La race anglaise, dispersée sur tant d'océans, saura-t-elle, en tirant tout le parti possible des inventions scientifiques modernes, mettre en pratique quelque organisation semblable à celle des Etats-Unis, qui concilierait pleine-

(3) Seeley, o^, cit., p. 22.

ment la liberté absolue, la solidité de Tunion, avec l'extension territoriale sans limites ? » (1).

Telle est, selon M. Seeley, la position de la question, il s*agit bien du plus important et du plus urgent des problèmes politiques qui se posent à l'Angleterre actuelle. Qu'elle ait à se débarrasser d'un fardeau écrasant, ou qu'elle doive s'employer à aider et à diriger les développements ultérieurs de son empire, « dans les deux cas il s'agit de territoires si vastes, de populations qui croissent si rapidement, que leurs destinées ont une importance infinie » (2).

§ 2. — Nature à la fois politique et historique de ce problème. — Les dôTeloppements futurs de l'Angleterre et de ses colonies sont en germe dans l'histoire des débuts et des développements passés de l'expansion anglaise.

La recherche de la solution de ce problème si actuel offre à l'historien qu'est M. Seeley l'occasion d'établir la « connexion fondamentale » entre la politique et l'histoire qui est la base de son système. Toutes deux ne sont « que les deux aspects d'une même étude » (3). Et ce problème en offre un exemple particulièrement frappant ; l'importance et la complexité des intérêts qui y sont en jeu rendent cette fois impossible « l'illusion, si commune dans les questions domestiques de

(1) Seeley, op. cit., p. 201.

(2) Seeley, op. cit., p. i98.

(3) Seeley, op. cit., p. 199.

franchise électorale on d'impôts, d'imaginer que le sens commun et une morale bourgeoise suffisent pour nous indiquer le vrai chemin (1 ). On est forcé de voir qu'en cette matière « la politique plonge dans l'histoire », et que l'histoire plonge dans la politique.

En effet, pour arrivera prévoir et à déterminer l'avenir de l'empire colonial de TAngleterre, ne faut-il pas d'abord « étudier sa nature, les causes qui le soutiennent elles racines qui le nourrissent » ? « Or,étudier sa nature, c'est étudier son histoire et spécialement l'histoire de ses débuts » (2).« L'empire actuel, dit M. Seeley, a été fondé presque en entier sous les règnes de George 11 et de George IH: et quand on lit comment s'est faite cette expansion prodigieuse, comment ces étendues sans bornes ont été occupées, on s'étonne, on admire, on est émerveillé. Mais, pris en soi-même, tout cela semble si étrange, si anormal eue l'intérêt hésite à s'y attacher. On ne sait comment juger ces aventures, ni que penser de toutes ces acquisitions. C'est que la conclusion manque encore à ces périodes de l'histoire ; et celte conclusion, ce n'est que la politique actuelle qui peut nous Ja fournir. Nous saurons que penser de celle grande lutte du xviii® siècle pour la possession du nouveau monde, quand l'événement aura prouvé, ou bien qu'elle a produit un grand et solide Etat universel, ou bien qu un éphémère empire commercial sem-

(0 Seeley, op. cit. y p. 199.

(2) Seeley, op. cit.y p. 204.

blable h celui de Tancienne Espagne s'est élevé pour tomber bientôt » (1).

L'Iiisloire est donc inséparable de la politique ; et la réci[)roque n'est pas moins vraie. Car la marche des événements et la succession des mesures politiques ne se produit pas arbitrairement. Ceux-là surviennent, et celles-ci doivent être décidées, selon le jeu normal des lois qui règlent le développement des Etats. Or, c'est en étudiant l'histoire du passé qu'on apprend à connaître ces lois; par là môme à « anticiper sur les leçons du temps », à « être sages avant l'événement (2) », à prévoir au moins la direction, les lignes générales de l'histoire à venir.

Ainsi le problème de l'avenir de l'expansion de l'Angleterre se trouve tenir presque entièrement dans une question historique: « Si vous voulez discerner au moins l'esquisse de la future plus grande Bretagne » (3), il faut remonter à la source de son développement, c'est-à-dire « étudier cette phase d'expansion en plus grande Bretagne dans laquelle les trois derniers siècles ont entièrement engagé l'Angleterre. »

(1) Seeley, op. cit., p. 202.

(2) Seeley, op, cit., p. 203.

(3) Seeley, op. cit., p. 2X)Q\Grealer Briiain, expression empruntée au titre du livre de sir Charles W. Dilke, paru en 1868.

§ 3. — A quelles conditions, pour le résoudre, la politique peut s'aider de Thistoire. — L'histoire, curiosité désintéressée, et l'histoire, science positive et pratique, préparation à la politique. — La routine des histoires politiques de T Angleterre. — Ses résultats.

L'histoire, sur laquelle M. Seeley compte pour établir de sérieuses prévisions et des conclusions solides en vue des solutions politiques à préférer, n'a rien, au reste, « du simple récit chronologique » auquel avait habitué « Tancienne manière littéraire ». Il ne veut pas de ce « roman pompeux et conventionnel qui excède les hommes sérieux » (1).

Pourquoi recueillir et confier à la mémoire des noms, des dates, des listes de rois, de révolutions et de guerres, si cela ne conduit pas « à quelques grandes vérités tout à la fois d'une valeur scientifique générale et d'une portée pratique considérable » (2). Qu'on brise donc « la chaîne somnolente du récit chronologique » (3). Les événements du passé n'ont d'intérêt que comme facteurs connus du problème dont la politique à suivre dans le présent constitue l'inconnu. Puisque « la vérité historique peut être atteinte » (4), les efforts faits pour y parvenir ne doivent pas rester sans résultat pratique. De la masse des matériaux qu'ont amassée les cher-

(1) Seeley, op. cit., p. 6.

(2) Seeley, op. cit., p. 209.

(3) Seeley, op. cit., p. 207.

(4) Seeley, op. cit., p. i08.

cheurs « on peut déduire une doctrine politique ». L'histoire doit cesser d'être un « simple délassement » et devenir une science positive et pratique, dont les enseignements vont influer pour Tavenir sur les mêmes événements dont elle traite dans le passé ; événements qui sont « les plus vastes et les plus Féconds, les causes du progrès et de la décadence des empires, de la paix et de la guerre, des souiïrances ou du bonheur de milliers d'êtres humains ».

Ainsi conçue, pour aboutir avant tout à des conclusions pratiques, rhistoire doit se spécialiser, concentrer ses investigations, ne pas craindre « de diviser et de subdiviser son domaine ^^ (1). Aussi M. Seeley, pour tirer de cette mine inépuisable les renseignements nécessaires ii la solution de son problème politique, va s'attacher particulièrement à dégager la formation et le développement à travers les âges de f organisme social devenu aujourd'hui /'o^/e^ de ce problème. Il va étudier les modifications successives qui ont affecté l'ensemble de la communauté politique anglaise, les divers phénomènes qui ont accompagné ou déterminé ces modifications, ceux dont l'action a cessé, mais principalement ceux qui se renouvelleront avec plus de fréquence et de force dans l'avenir. Use gardera avant tout de disperser son attention pour l'illusoire « avantage d'une splendide variété de matières ». Il n'a garde d'oublier que

(1) Seeley, op. cit.^ p. 10.

ce qui l'occupe, « ce ne sont pas surtout les choses intéressantes faites, ou par des Anglais, ou en Angleterre, mais bien C Angleterre elle-même considérée comme une nation et comme un Étal » (1).

Pour n'avoir pas tenu compte de la nécessité de cette limitation, et indéfiniment élargi le cercle de leurs investigations, la plupart des historiens modernes n'ont en rien contribué au progrès de l'histoire — dans le sens positif et pratique qu'entend M. Seeley. — Le petit nombre d'entre eux qui a cherché vraiment à déterminer le sens du développement de l'Etat anglais actuel a pensé le trouver dans de vagues tendances « vers la liberté ou vers la démocratie ». Mais la liberté n'estelle pas pour l'Angleterre « moins un but à poursuivre qu'un bien dont elle est en possession depuis longtemps ». Et le mouvement démocratique a-t-il rien de particulièment anglais? Les symptômes en sont-ils assez caractérisés d'autre part, et peuvent-ils être considérés avec un recul suffisant par l'historien, pour être réellement et dès aujourd'hui féconds en enseignements pratiques?

Aussi selon M. Seeley l'histoire d'Angleterre, telle qu'on la présen te généralement,laisse l'esprit accablé et désorienté, comme dans im inextricable labyrinthe, où il devient impossible de ressaisir le fil libérateur : à mesure qu'en réalité croît et s'étend « la grande société

(1) Seeley, op. ci(., p. 366.

organisée que forme le peuple anglais »(l), Tinlérêl qu'éveille son histoire sennble diminuer, puis s'évanouir: « de telle sorte qu'on pourrait supposer que l'Angleterre, au lieu de gagner constamment en force, languit depuis un ou deux siècles, comme mourante de vieillesse » (2). Parce qu'on a perdu de vue le but défini et pratique qu'elle doit poursuivre, « sans lequel elle esta peine digne de garder sa place dans le conflit des études rivales », on a généralement « induit le lecteur à penser que l'histoire anglaise ne conduit à rien, qu'elle n'est qu'un récit sans conclusion, ou dont le dernier volume est ennuyeux et superflu » (3).

Ce déplorable résultat de la conception frivole de l'histoire, — qui, pour en masquer la vanité finale, Tencombre et le complique — M. Seeley pense que l'aggrave encore l'esprit de routine dont font preuve les historiens des temps modernes, dès qu'il s'agit de distinguer l'idée directrice d'une époque, la marche du développement d'un État. Il montre justement que ceux de l'Angleterre n'ont point su considérer les événements des dernierssiècles d'un point de vue assez large et d'une façon assez compréhensive : '<... Après avoir suivi une grande évolution jusqu'à son dénouement, ils ne s'aperçoivent pas que pour aller plus loin, il faut avoir en vue quelque autre évolution. Plus ou moins consciem-

(1) Seeley, op, cit., p. 12.

(2) Seeley, op. cit., p. 5.

(3) Seeley, op. cit., p. 200.

menl, ils ont toujours devant les yeux le développement de la liberté conslilulionnelle. Celle idée suffit jusqu'à la Révolution de 1688, peut-être encore jusqu'à Ta vènement de la maison de Hanovre. Ensuite, elle ne suffit plus » (1). A celte époque, en effet, l'Angleterre a virtuellement conquis la liberté constitutionnelle. (Vest donc un sujet épuisé, au moins comme but « utilitaire » d'étude, pour Thistorien. Et voici qu'apparaît précisément alors dans toute son ampleur un mouvement qui affecte non seulement plus profondément, mais plus manifestement (2) encore « la grande société organisée, la communauté politique que forme le peuple anglais ». Et « parce qu'il a toujours prêté à moins de discussion, soit parce qu'il s est accompli plus graduellement, soit parce qu'il a soulevé moins d'opposition ))(3),les historiens politiques de l'Angleterre le négligent ou le mettent au second plan, comme s'ils n'en avaient qu'une perception confuse ou diminuée! L'Angleterre prend définitivement la tête dans celte « gravitation continue qui entraîne depuis deux siècles vers les nouveaux mondes les cinq grands États de l'Europe occidentale » (4).Elle révèle sa puissance supérieure d'assimilation et d'expansion civilisatrices; elle fait triompher son nom sur les contrées immenses où se va poursuivre

(i) Seeley, op. cit.^ p. 144.

(2) Seeley, op. cit., p. 12.

(3) Seeley, op. cit,^ p. 12.

(4) Seeley, op. cit., p. 126.

108 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE lï

son développement en « plus grande Bretagne ». En un mot, l'Angleterre cesse de tenir dans « la pelife île de ce nom », qui n'est plus désormais que le foyer d'une nation et d'un organisme politique immenses et sans cesse grandissants ; et ses historiens prennent garde à peine à cette situation nouvelle. Ils pensent écrire encore l'histoire de l'Angleterre, et ils sont incapables de nous donner autre chose que celle du Parlement de Westminster.

§ 4. — Où l*on doit oheroher rhistoire de 1* Angleterre des trois derniers sièoles : unité de cette histoire sous les imbroglios apparents. — Le nonveaa monde, l'attraotion qull exeroe snr rancien, les luttes qui en résaltent. — Raisons de la victoire anglaise. — La tendance à l'expansion exprime le véritable sens de développement de la « Communauté Politique anglaiss».

Pour combler cette lacune, M. Seeley refait l'histoire politique de l'Angleterre pendant ces derniers siècles. Il ne méconnaît pas la place qu'y tiennent la Réforme et les luttes constitutionnelles. Mais il juge que ces sujets ont été traités assez à fond par les historiens précédents ; et quel'intérêt en est pratiquement épuisé. Il s'attache à mettre en relief un autre ordre d'événements dont l'influence a été le plus souvent méconnue, et dont la juste appréciation apporte la clef des périodes qui semblaient le plus embrouillées et le plus inexplicables. Ces événements se rattachent tous au mouvement d'expan-

sîon vers les nouveaux mondes qui, commencé en Angleterre à Tépoque d'Elisabeth pour ne plus s'interrompre, va se se poursuivre concurremment pendant des siècles, entre les cinq Etals de TEurope occidentale, mouvement qui modifie leurs intérêts, leurs positions respectives, exerce sur leur politique extérieure et leur situation intérieure une action de tous les instants, aussi profonde dès Torigine que celle de la Réforme, et qui va devenir beaucoup plus importante avec la fin du xvii* siècle.

M. Seeley date de la tentative d'invasion navale par la grande armada espagnole les débuts effectifs de l'expansion anglaise, a le premier symptôme de l'élaboration d'une plus grande Bretagne » (1). Cet événement annonce au monde le nouveau caractère « foncièrement océanique » de sa puissance et inaugure ainsi la période moderne de son histoire : « La lutte tout entière commence, continue et se termine sur mer ; elle n'est que le dernier acte d'un drame qui s'est joué dans l'Atlantique, le Pacifique et le golfe du Mexique. L'envahisseur est le maître du nouveau monde..., son principal grief est que nous avons commis des infractions à son monopole sur celui-ci. Et il est repoussé par une race d'hommes nouvelle chez nous, les Héros Boucaniers » (2),qui seront désormais les premiers champions de l'expansion anglaise.

(1) Seeley, op. cit,, p. 130.

(2) Seeley, op. cit., p. 130.

no DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

Dès lors, M. Seeley considère avant tout TAnglelerre comme un organisme social en voie de développement continu à Texlérieur des tles qui lui ont donné naissance.

L'émigration dans les terres nouvelles, découvertes par les Anglais ou plus souvent par eux conquises sur leurs premiers inventeurs, s'alimente de réfugiés fuyant les persécutions politiques et religieuses des Stuarts, et de Cromwell. Ces dissidents forment, tout le long de TAtlantique, un noyau de colonisation anglaise qui bientôt se distingue des établissements rivaux par sa solidité d'implantation au sol et la puissance d'accroissement de sa population. La hardiesse de la politique maritime de Cromwell, ses attaques heureuses contre l'empire espagnol, la saisie de la Jamaïque exaltent en Angleterre la conscience d'une vocation nouvelle. Elle ruine, pour la rétablir à son propre profit, la thalassocratie de la Hollande, sa sœur en religion, mais sa rivale en colonisation.

Puis la révocation de TËdil de Nantes cause un choc au retour de la vieille politique ; « le siècle, qui depuis trente ans, marchait dans une direction toute différente, celle de l'expansion coloniale» (1), recule jusqu'aux temps de la Ligue, de Philippe 11, et de Guillaume le Taciturne. Mais Téclipse de la politique océanique n'est que passagère, les passions religieuses ne suffisent

LA DOCTRINE IMPÉRIALISTE CLASSIQUE i i 1

pas longtemps à alimenter la guerre. L'alliance des deux rivales maritimes. Hollande et Angleterre, prend vite un caractère foncièrement commercial. Celui-ci se révèle clairement dans les stipulations du traité d'Utrecbt : La guerre de la succession (P Espagne a été principalement une guerre d'affaires conduite « dans rintérèt des marchands anglais et hollandais dont le commerce et les moyens d'existence étaient mis en péril» (1) par la menace d'une union entre la France et TEspagne, union qui aurait établi définitivement à leur profit le monopole des nouveaux mondes.

Aussi, pour M. Seeley, la tendance à l'expansion domine toute l'histoire anglaise depuis 1688(2). Elle seule peut expliquer la période embrouillée et confuse qui va s'étendre jusqu'à la paix de 1815; elle seule montre l'intérêt et l'unité des grands événements d'apparence souvent contradictoire qui emplissent et caractérisent cette période. Ces grands événements sont tous du même ordre, ce sont des guerres étrangères, les plus vastes elles plus lourdes que l'Angleterre ait jusque-là soutenues. On peut en compter sept, entre la révolution de 1688 et Waterloo; elles occupent plus de la moitié de cet espace de temps, toutes ayant duré de sept à douze années.

Au premier abord les sujets en semblent accidentels, autant que bizarre et variée la conduite elle-même de

(1) Seeley, op, cU., p. 158.

(2) Seeley, op. cit. y Lectures II et VII en entier.

il2 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE lî

ces guerres ; mais considérées d'un peu près, leur caractère de similitude, de parenté, ne tarde pas à paraître : cinq d'entre elles ont lieu, dès le début, contre la France; et les deux autres commencées, Tune contre TEspagne, la seconde contre les colonies insurgées, se poursuivent et se terminent aussi contre la France !

Est-ce là une ressemblance accidentelle, ou ces guerres n'ont-elles pas, aussi bien qu'un rapport de temps, une relation de causalité intime? Leur groupe « considéré comme un seul grand événement, avec une seule grande cause et un seul grand but », ne fournit-il pas justement « le trait caractéristique dont cette époque semblait si misérablement dépourvue » ?

A mesure qu'on les scrute plus profondément dans leurs causes et leurs résultats, qu'on analyse de plus près leurs différentes péripéties, cette dernière explication s'impose avec plus d'évidence. De 1688 à 1815, l'état normal des relations entre l'Angleterre et la France, c'est l'étal de guerre : la cessation des hostilités n'est qu'accidentelle, leur retour semble naturel et inévitable. La trêve de vingt-sept ans, après Utrecht, n'est due qu'à l'épuisement de l'Europe. Quant à l'intime connexilé des trois guerres dites de la succession d'Autriche, de Sept ans et d'Amérique, de 1 740 à 1 783, elle apparaît au premier abord. Ces guerres forment une véritable trilogie que la lutte désespérée entre l'Angleterre et la France, pour la suprématie dans les nouveaux mondes, remplit seule et motive, cette fois, d'une

façon incontestable : le succès, partagé à la première, appartient définitivement à TAngleterre après la seconde ; la troisième n'est qu'une espèce de « vague en retour » de la tempête ; la France, en représailles de la perte du Canada, crée les Etats-Unis, a appelle h lexistence un nouveau monde, pour redresser la balance de Tancien » (I). Quant aux guerres delà Révolution et de TEmpire français contre TAngleterre, si la lutte pour le nouveau monde ne les provoqua pas aussi directement^ aussi ouvertement, on la retrouve pourtant au fond de chacune d*elles, comme une cause profonde et permanente. Napoléon n'avait pas tant en vue les Iles Britanniques, Etal européen, que leur empire mondial, le réseau de colonies et d'îles dont l'univers est enserré : « Cette vieille Europe m'ennuie », disait-il ; la réalisation de son rêve asiatique fut la plus persistante de toutes ses ambitions^ et peut-être l'appât qui l'amena graduellement, contre son intention première, k poursuivre la conquête de l'Europe.

Donc, si l'on ne s'en tient pas à une première vue superficielle qui donne à l'histoire de ces époques l'aspect incompréhensible d'une suite d'imbroglios belliqueux, sans suite et presque sans objet, au centre de toutes les complications, se révèle plus ou moins active, plus ou moins directe, parfois mélangée, mîiis toujours persistante, l'action d'une grande cause: cette cause, c'est

(1) Cite par M. Seeley, op. ctï., p. 35.

1 1 i DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

raltracUon qu'exercent sur les cinq Etats européens situés sur l'Atlantique les territoires des nouveaux-mondes, avec la rivalité d'intérêts et de convoitises qui en résulte. L'importance de cette cause une fois reconnue, tout s'éclaire : les guerres qui se succèdent, innombrables et embrouillées, de Louis XIV à Napoléon, « se classent en une série devenue intelligible » (1). Et particulièrement, toute l'histoire anglaise de ces périodes s'explique avec clarté. C'est en effet sur le développement et les destinées de l'Angleterre qu'a particulièrement influé cette c< attraction ». On peut dire que, par elle, a été déterminée sa vocation nouvelle. Dès que les luttes parlementaires eurent atteint leur but, dès que l'Angleterre « eut enseigné au monde entier comment la liberté, telle qu'elle fut appliquée dans les Etats-cités de Grèce et d'Italie, peut l'être au gouvernement d'une moderne Nation-Etat » (2), son histoire n'est plus guère que celle de son élargissement, de son expansion en « plus grande Angleterre ». Et celle-ci ne réussit à se développer parmi les ruines des expansions rivales, que parce que son établissement dans le monde constitue désormais la principale raison de vivre, la première préoccupation de la nation-mère.

La France et l'Espagne, grâce à leur base territoriale et à leur population suffisantes, auraient pu rivaliser avec l'Angleterre dans cette voie. Mais leurs ambitions

(1) Seeley, op. cit., p. 367.

(2) Seeley, op cit., p. 366.

continentales font qu'elles dispersent leur effort, s'engagent dans des guerres ruineuses et compliquées. Tandis qu'elles s'empêtrent parmi toutes les complications européennes — la France en particulier mena toujours de Iront une politique coloniale et une politique continentale — l'Angleterre est toute à un but unique, vers lequel tendent toutes ses forces vives, en vue duquel s'harmonisent les efforts, les désirs et les aspirations de ses enfants : c'est la réalisation d'une plus grande Angleterre. Fit celte persévérance dans son dessein, cette fixité dans ses vues est la meilleure explication de son succès final.

Ainsi le résultat de la compétition engagée entre les cinq Etats maritimes de l'Europe occidentale durant les xvii^ et xviii® siècles devient pour M. Seeley une preuve nouvelle que « le mouvement particulièrement anglais pendant cette période est une expansion sans précédent dans l'histoire » (1).

§ 5. — Pourquoi cette tendance à l'expansion n*a été ni bien vue ni comprise. L'ancienne conception coloniale, résultat nécessaire de la situation politique et économique des nations d'alors. — Cette conception survit alors que changent les conditions sociales réciproques des Métropoles et des colonies. — Résultats de cette survie d'une conception surannée. — La sécession américaine. — Les préjugés séparatistes de Topinion publique.

Gomment l'influence de ce mouvement d'expansion sur la marche des destinées britanniques, comment son

(1) Seeley, op. ct^, p. 367.

importance historique onl-clles 6[é si longtemps méconnues ? C'est que, tant que l'on se méprenait sur sa véritable nature, il était impossible de prévoir l'immensité des conséquences qu'il portait dans ses flancs, Or on n'apercevait rien, à Torigine, de la portée réelle, ni des suites fécondes de ces acquislions de territoires lointains. Les nouveaux occupants sont tout aux luttes qu'ils ont à soutenir contre leurs compétiteurs, et contre les peuplades primitives ; ils voient le résultat immédiat, mais réfléchissent peu au lendemain de leurs conquêtes. D'autre part les Etats de l'Kurope d'alors ne connaissent pas encore la pléthore des populations étouffant faute d'espace, et l'impérieuse nécessité d'une émigration régulière ; tandis que la pénurie de métaux précieux, la rareté de leurs revenus liquides, la médiocrité de leurs ressources régulières [commencent à leur peser. Leurs préoccupations fiscales conduisent à une conception étroite, imprévoyante, de l'œuvre de colonisation. On considère principalement, dans les nouvelles terres, la quantité de richesses immédiatement réalisables et susceptibles de transfert au profit de l'ancien monde, qu'elles contiennent. Les explorateurs et les colons ne reçoivent des gouvernements aide et garantie, sans quoi ils ne peuvent subsister dans des pays livrés aux incursions des indigènes et aux flibusteries des rivaux, qu'à raison des « épiées » qu'ils apportent ou promettent: ainsi, un Sébastien Cabot, négligé par l'Angleterre du jour où il cesse d apporter des épices à

LA DOCTRINK IMPÉIUALISTE CLASSIQUE H7

Henri VIF, se voit forcé de passer au service de TKspagne. Car l'Angleterre même ne se forme pas d'idées plus saines sur la nature de la colonisation et sur les relations qu'elle doit entretenir avec ses nouvelles dépendances. Chez elle comme chez les autres Etats colonisateurs, la conception matérialiste et bornée continue à prévaloir, qui fait de la colonie la propriété, la « possession ^^ la chose de la métropole, et comme un vivant stock de richesses dont elle se réserve la jouissance exclusive, qu'elle croit pouvoir exploiter usu et abusu ^sdins autre règle que rintérêt immédiat, ou le caprice de son bon plaisir. Cette conception se retrouve à la base de toutes les idées, de toutes les préoccupations des Anglais « du dedans » ceux delà métropole,vis-à-vis des Anglais « du dehors » les colons : les terres fécondées par ceux-ci, ce sont les « possessions coloniales ))de ceux-là. — « Possessions coloniales », vieille expression qui dit bien les vieilles idées qu'elle implique : de sujétion, d'esclavage dans lequel une population entend retenir une autre, sujette du même gouvernement, et d'exploitation privilégiée que se réserve un pays sur un autre de même souveraineté. Vieilles idées nées à cette époque où les nations ne cherchaient pas à accroître leurs richesses en observant, pour les satisfaire, les besoins de l'humanité, mais en s'assurant l'exclusive exploitation de riches territoires dans le nouveau-monde. Vieilles idées auxquelles M. Seeley ne reconnaît plus cours aujourd'hui, qu'il répudie comme l'expression qui contribue à leur donner

vie dans le langage courant et dans l'esprit public (!)• Et cette antique conception d'une sorte d'infériorité roturière des terres et des populations coloniales, rendues ainsi « laillables et corvéables » au profit de celles de la métropole, persista en Angleterre alors même que rémigration dissidente eût Tonde des établissements d'une nature particulière. Car ceux-ci n'étaient pas, comme la plupart des centres coloniaux de ce temps, de simples stations d'aventuriers ou de marchands, destinées à drainer les richesses du pays, mais des Fondations stables et permanentes. Leurs auteurs n'étaient pas venus dans l'espoir d'une fortune rapide suivie d'un prompt retour; ce n'étaient pas non plus la pauvreté ni le manque d'espace qui les poussaient hors de leur vieux pays vers des contrées jeunes et riches. Us fuyaient définitivement une Angleterre persécutrice de leurs rites et de leurs croyances ; ils entendaient fonder une Angleterre nouvelle, où ils emportaient, sans esprit de retour, « leur dieux et leurs pénates ». Ce n'était pas seulement une émigration, c'était un exode (2) véritable.

Et pourtant ceux qui partaient ainsi ne rompaient pas tous leurs liens. Ils continuaient à se prévaloir du titre et des droits de citoyens anglais (3) : ils pensaient donc conserver leur nationalité et la transporter avec

(1) Seeley, op. cil.^ p. 82.

(2) Seeley, op, ct^,p. 185.

(3) Seeley, op. cit., p. 84.

eux. Aussi eût-il été naturel et légitime de considérer leurs établissements comme une simple extension, sur de nouveaux territoires, de la nation et de l'Etat anglais, de voir dans ces colonies, au même titre que dans la Cornouailles ou dans le comté de Kent, une part intégrantede TAngleterre. Mais, nous montre M. Seeley (1), cette simple et rationnelle conception futétouf- Tée par Tidée « barbare », partout dominante depuis les conquistadores espagnoles de la colonie-possession^ et non partie^ de FEtat.

L opinion générale que les colonies sont, vis-à-vis delà mère-patrie, dans la situation non pas d'un Etat fédéré mais d'un Etat conquis, que les colons, fermiers d*une propriété publique, n'ont Tusage de celleci que grâce à un abandon volontaire, légitimant redevance, de TEtat propriétaire, fut pour tous les germes de sécession un terrain favorable. L'esprit d'indépendance des réfugiés religieux, au lieu de s'atténuer avec le temps et Téloignement, s'envenima : la conscience d'une commune origine, ravivée par la séduction de la vieille patrie désormais unie, solidaire et sympathisante, aurait pu faire revivre le lien familial et les relations normales qui en découlent naturellement ; aigris au contraire par de nouvelles tracasseries, les fils des « pères pèlerins » rejetèrent, dès qu'ils en eurent la force, la chaîne servile qu'on leur voulait impo-

(1) V. Lecture IV, l'Ancien système colonial.

ser. De sorte que, pour n'avoir voulu voir dans les jeunes provinces de Tempire anglais que des Iribulaires révoltés des anciennes^ la politique a pédante et bornée » de Grenville et de lord North amena la séparation définitive des unes et des autres, la scission en deux tronçons désormais hostiles ou du moins étrangers Tun à Tautre, de la grande Famille qui aurait pu ne jamais former par tout le globe, qu'une seule nation et qu'un seul Etat...

Car, pour M. Seeley et son école, nous touchons ici à la conception primordiale dont la justesse, ou la fausseté, peut vivifier, ou corrompre, la solution de tout débat colonial ; et celle de ce grand problème actuel des destinées politiques et constitutionnelles de l'empire anglais relève, au premier titre, de cette conception.

L'idée que la colonie est une propriété publique à exploiter au profil des habitants de la métropole a été la cause principale de la sécession du premier empire anglais, comme celle de la ruine, antérieure ou postérieure, de la plupart des fondations européennes dans les nouveaux-mondes. La persistance de cette idée s'expliquait tant que dura Tétat de choses qui lui avait donné naissance ; tant qu'il fut impossible, comme il l'était encore aux xvii' et xviii* siècles, de concevoir l'utilité principale des colonies dans la ressource qu'elles offrent, aux populations surabondantes, de trouver hors de la mère patrie une vie aisée, « sans sacrifier ce

bien inestimable; leur nationalité » (1). Mais, aujourd'hui, qu'un « déversoir pour le superflu de sa population est la plus grande des bénédictions pour une nation (2) », que devant le progrès de la science économique, des idées libérales et humanitaires, s'évanouissent les rêves anciens d'enrichissement par l'exploitation des populations ou le pillage organisé des riches territoires et avec eux tous les fantômes générateurs d'exclusivisme, de monopoles et de privilèges, la théorie de la colonie-possession n'a plus rien qui la fonde, elle ne correspond plus à aucune réalité. Au reste, toutes les nations colonisatrices ont renoncé aux errements de l'ancien système colonial, qui logiquement résulte de cette théorie : elles n'en veulent plus, et ne pourraient plus lappliquer^tant sont démontrées aujourd'hui son injustice et son inefficacité. Mais apparemment abandonnée, la vieille conception survit, au fond, dans l'esprit public, pense M. Seeley, comme une de ces idées qu'on ne s'avoue pas, mais qui continuent à déterminer notre conduite. Elle perpétue sournoisement jusque dans le présent son influence néfaste, en viciant dans leur source bon nombre des principes directeurs dans les questions coloniales. La persistance, dans le langage courant de tous les peuples, de l'expression « possession coloniale » est un signe caractéristique de la persistance de l'idée. Celle-ci s'aide de

(i) Seeley, op. cit., p. 88.

(2) Seeley, op. ciï., p. 353.

celle-là. Car celle vieille locution — « absolumenl impropre » (1) — évoque nécessairement Tidée d'un accessoire soumis au principal, de Taltribut accidentel et éphémère d'un être permanent, de quelle chose livrée au droit utendi etabutendi du propriétaire, qu'il prend et quitte à sa guise ; car Texistence du maître n'est pas liée à sa chose, il Tacquiëre, l'abandonne ou la perd sans subir directement de ce chef une dénaturation, une diminution essentielles de sa personnalité propre. L'esprit s'est habitué à concevoir ces idées comme inséparables de l'idée de colonisation, et cette association inexacte marque de son empreinte tous les jugements qu'il forme à ce sujet. Cherche-l-il dans l'histoire le sens du développement de l'Etat et de la Nation britanniques, l'indication du but vers lequel ils tendent, et vers lequel doivent converger les efforts de la politique actuelle? L*esprit, au lieu de juger sainement de la grandeur et de l'importance « du courant de la destinée » (2) qui les portent à l'expansion sur les nouveaux mondes, négligera dès l'origine tout ce qui a trait à l'influence exercée par le nouveau monde sur l'ancien, les perturbations extérieures comme les modifications intérieures, économiques, sociales et politiques, que sa découverte provoque dans les lilatsde l'Europe. Toute

{{) Seeley, op. cit.^ p. 82.

(2 j « Courant si intense, écrit M. Seeley, op. cil. ^ P- 49, qu'après avoir créé un empire et Tavoir perdu, nous en avons élevé un second presque en dépit de nous-mêmes. »

l'attention restera absorbées pardemîsérablesineîdents domestiques, des querelles de Parlement, des intrigues départi, des commérages de Cour». On n'apercevra pas que depuis l'accomplissement de l'union des trois royaumes et depuis la définitive conquête de la liberté politique, l'œuvre la plus importante^ la plus intéressante et la plus Féconde de l'activité britannique, c'est l'extension du nom anglais sur tous les points du globe, la transformation progressive de la Grande-Bretagne en une « plus grande Bretagne ». Et celte claire vision — nécessaire à l'intelligence des derniers siècles et des conditions de vie de celte plus grande Bretagne dont ils ont fondé, par la colonisation, les assises matérielles — se trouvant obstruée par la vieille conception possessoire, comment s'étonner du désarroi de Tesprit public en face des éventualités présentes ?

La caducité du vieux système colonial est évidente. Le temps n'est plus des monopoles et de l'exclusif. A quoi bon alors ces possessions qui ne peuvent plus être d'aucun profit à la métropole ? — Mais, en même temps, la constatation s'impose de l'extension universelle, comme fatale, du mouvement colonisateur, aussi delà prospérité sans cesse croissante, de l'importance toujours plus grande dans le monde de ces a possessions ». De ce désaccord entre les faits et les idées courantes naît le trouble de l'opinion. Privée d'un ferme principe d'où se puisse déduire logiquement une ligne de conduite bien arrêtée, une solution précise, elle

vogue au hasard, à la trouble lumière de vieux adages, qui, pense-l on, n*engagentdu moins à rien dans le présent et réservent l'avenir. Le vieuxdicton — dontTurgot se fil l'éditeur un quart de siècle avant la déclaration d'indépendance : « Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à larbre que jusqu'à leur maturité » — apparemment confirmé par celle-ci, s'est rapidement élevé au rang de principe démontré. Sur son crédit se sont étayés une foule de raisonnements, reposant comme lui sur des métaphores sans exactitude^ trop facilement adoptés par l'opinion désemparée, trop vile tenus par elle pour des jugements rigoureux et définitifs.

On a dit : il est aussi injuste et aussi impossible à la métropole de vouloir garder ses colonies perpétuellement unies à elle, qu'aux parents de vouloir empêcher l'émancipation normale de leurs enfants grandis, et leur pleine indépendance quand ils sont en âge de se suffire à eux-mêmes. Un jeune homme ne manque pas aux siens, qui pense à se créer un foyer propre, lorsqu'il se sent le cœur et la force de diriger son intérieur, de pourvoir aux obligations et aux besoins d'une nouvelle famille. A cette étape naturelle de la vie des individus correspond nécessairement un moment de l'évolution politique de toute communauté humaine. Soyons assez libéraux et assez sages pour ne contrarier en rien cette transformation dans nos colonies, quand leur jour sera venu ; assistons sans aigreur à

l'éveil de leurs ambilioDS légitimes; facilitons plutôt selon notre pouvoir le travail de la nature, qui ne laisse

jamais impunie la méconnaissance de ses lois

Tel est, selon M. Seeley, le terme fatal des raisonnements de ce genre, et telle la conclusion, ou l'absence de conclusion, à laquelle se résout généralement Topinion. nourrie qu'elle est de souvenirs et d'idées se rattachant de près ou de loin à la vieille théorie de la coloniepossession. Ainsi, ouvertement pratiquée autrefois, cette théorie fut cause de la sécession du premier empire anglais ; théoriquement répudiée aujourd'hui, un état d'esprit, né d'elle, lui survit, qui prépare celle du second.

§ 6. ~ Critique de ces préjugés : ni l'exemple de la sécession américaine, ni la nature des relations actuelles entre la métropole et les colonies, ni le sens de leur déyeloppement réciproque ne les justifient.

La critique que fait M. Seeley de cette tendance de l'opinion nous conduira d'elle-même, en montrant comme elles s'enchaînent et se pénètrent intimement, de l'examen des bases historiques à celui des bases politiques de la solution quil propose.

La séparation, précoce ou tardive, des colonies, eslelle réellement voulue par une loi de nature? Les familles, dans l'état actuel de la société, tendent à se dissoudre, il est vrai ; et l'ensemble des communautés anglaises peut être comparé à une famille. Mais qu'on ne trans-

forme pas une image en un argument. Les familles véritables n'ont pas nécessairement ce destin, même dans la société, à forme très particulière, où nous vivons ; et Teussent-elles, que rien n'obligerait Tempire anglais à partager leur sort. Les causes de dissolution ne sont pas les mêmes pour les familles, et pour les Etats. Et une conclusion rigoureuse ne peut sortir d'une métaphore : si Ton peut dire que TAnglcterre est Tarbre dont les fruits mûrs se détachent, naturellement, pour donner naissance à d'autres arbres, elle peut être aussi bien le gland qui, naturellement^ se développe « et devient un chêne immense avec des centaines de branches et des milliers de feuilles » (i).

La sécession des colonies américaines n'est pas une preuve, non plus, de l'existence de cette loi ; elle nous montre seulement que des <( colonies de réfugiés religieux, courbés sous un mauvais système colonial (2) », doivent réussir tôt au tard à secouer leur joug. Or les motifs n'existent plus aujourd'hui, qui pourraient permettre de conclure à la fatalité de la séparation : L'ancien système colonial, effet et cause à la fois de l'esprit réciproquement hostile de la métropole et des colonies d'alors, n'a pu longtemps survivre aux conditions, spéciales à l'ancien monde, qui expliquent comment il a pu naître et les errements qu'il a occasionnés. On l'abandonna quand apparut aux yeux les plus prévenus

(1) Seeley, op. cit,, p. 71.

(2) Seeley, op. cit,^ p. 187.

rabime où Ton courait, en prolongeant le désaccord croissant entre ses dispositions et les conditions nouvelles de la vie (1) du monde moderne. Si la croyance à rinévitable séparation ne disparut pas avec lui, c'est qu'on ne le remplaça par aucun autre système clair et raisonné ; et il fallait, pour tuer cette foi, lui en substituer une nouvelle. Or, on appréciait mal, à l'époque, l'étendue et la profondeur des transformations qui s'opéraient, faute d'un recul suffisant pour les bien voir, et surtout parce que la fausse compréhension des faits historiques qui les avaient déterminées préparait mal à les comprendre. De sorte qu'au lieu de rechercher intégralement toutes les conséquences quecomportaient les conditions nouvelles, les modifications dans les idées et dans les mœurs qu'elles entraînaient, les dispositions qu'il fallait prendre et les nouveaux horizons qu'il s'agissait d'explorer, on se raidit contre le courant, on s'obstina à chercher des conciliations entre les faits nouveaux et des débris de théories surannées, à rêver d'impossibles compromis? C'est ainsi que l'on aboutit pratiquement à une politique d'expédients, sous laquelle perce toujours la désespérance de « posséder » jamais des colonies d'une façon permanente et efficace ; ainsi que l'on acclimata dans l'opinion, sous couleur de raisons, des vieux proverbes et des métaphores sans exactitude ; ainsi qu'on l'habitua, par un singulier mélange

(1) L'acte de navigation déchiré seulement en 1849 — et rautonomie politique accordée en principe aux colonies en 1850.

de fatalisme et d'oplimisme, à se résigner à l'abandon des colonies, comme à un ordre irrésistible de la nature, puis à s'en consoler, parce qu'une telle obéissance, en harmonie de ses lois était nécessairement avantageuse, el que, par conséquent, la séparation devait profiter également, et profilerait à la métropole et aux colonies.

Il faut donc aujourd'hui, pour rompre définitivement avec l'ancienne théorie de la colonie-possession, ruiner la superstition séparatiste qui s'est greffée sur elle ; par conséquent éclairer l'opinion sur les dangers de son attitude indolente et passive, qui suffirait à désagréger, même achevé, un édifice encore en voie de formation, et qui crée ainsi la fatalité à laquelle elle prétend obéir ; lui donner foi en la possibilité et la fécondité de l'union ; lui inspirer une volonté ferme et enthousiaste qui emporte d'elle-même les mesures politiques qui la réaliseront.

§ 7. — On doit conclure au contraire des transformations sociales, des facilités qu'apportent les inyentions nouTelles, à la naturelle élaboration de modes plus intimes d'union.

Or, pour M. Seeley, cette révolution tient tout entière dans la conception coloniale nouvelle à laquelle nécessairement on aboutit, dès qu'on ne se contente plus de métaphores, qu'on entend rentrer, à la lumière de l'histoire, dans la réalité présente.

L'histoire nous a montré, par dessus les essais plus ou moins factices d'extension sur le monde des nations

rivales, TAnglelerre s'élargissanl invinciblement, tendant à se transforme en une « plus grande Bretagne ». Nous avons vu aussi que les conditions de la vie sociale aux xvi% XVII® et xyiii*" siècles laissaient difficilement entrevoir la véritable nature et l'avenir de celle expansion ; que « les bases matérielles pouvaient sans doute êtrejetées(l) », d'oùnaîtrait un jour cette « plus grande Bretagne », mais que « rien de semblable n'avait été prémédité à Torigine », et que « dans la suite la véritable portée de ces événements » n'avait pas été comprise et ne pouvait guère l'être. C'est par la comparaison de la situation présente avec ce passé où plongent ses racines, que vont s'éclairer d'un jour vrai les transformations, essentielles au cours de ce siècle, des conditions de la vie sociale, que vont apparaître les idées et les conceptions nouvelles qui leur doivent correspondre.

La densité actuelle de la population sur les Iles Britanniques, à côté de la population clairsemée des siècles derniers, frappe tout d'abord (2). Son accroissement, depuis le xix® siècle, a pris de telles proportions qu'un phénomène autrefois passager, spécial à certaines crises des peuples et à certaines anomalies individuelles, l'émigration, y est devenu comme une fonction normale et régulière de la vie nationale, et y a pris en quel-

(i) Seeley, op. cit., p. 77 et 89.

(2) Seeley^ op. cil.^ p. 88 : « La Grande-Bretagne tout entière n'avait peut-être pas plus de douze millions d'habitants au moment de la guerre d'Amérique. »

que sorte les caraclères d'une instilulioa d'Etat (1). La date de 1815 marque, en même temps que la cessation des grandes guerres, la mise en marche de ce courant qui déverse, depuis lors sans interruption et toujours avec plus d'abondance, sur les terres moins peuplées et plus riches des nouveaux mondes, le trop plein des habitants de la Grande-Bretagne. Ce n'est plus là l'exode accidentel de révoltés politiques ou de proscrits religieux, abandonnant pour ne la plus revoir une patrie désormais étrangère ; c'est l'émigration naturelle des plus aventureux et des moins fortunés à qui la mêlée pour l'existence semble trop monotone ou trop étoffante dans nos vieux pays, et qui s'éloignent sans aigreur de la terre natale, sachant retrouver par delà les mers une patrie prolongée, où régnent les mêmes mœurs, le même esprit, les mêmes institutions, où s'ouvrent à leur activité des champs plus vastes et plus divers.

Cet immense mouvement a eu, dans l'Angleterre d'où il part et dans les colonies où il aboutit, des résultats concordants.

La métropole a compris à quelle nécessité nouvelle il répondait, en la soulageant d'un excès d'éléments vigoureux et actirs dont l'ardeur trop étroitement main-

(i) Témoin le fonds spécial y affecte par nombre de « paroisses», devant Taccroissement de la « taxe des pauvres » — L'institution d'une commission ofilcielle de l'émigration — ses dépenses, rien que pour diriger des émigrants spécialement sur l'Australie et la colonie du Cap, de 1847 à 1850, ne sont élevées à 600.000 £. = 16 millions de francs environ.

La doctrine impérialiste classique 131

tenue ne tarderait pas à fermenter, à aigrir et à empoisonner peut-être le corps social tout entier. Elle n'essaye plus, comme aux siècles derniers, d'enrayer l'émigration ; elle s'applique au contraire à la canaliser, afin de maintenir larges ouvertes toutes ses issues naturelles. Or, le plus sûr moyen d'y parvenir, de faire rendre à ce dérivatif naturel tous ses bienfaisants effets, — sans le risque, particulièrement odieux au tempérament anglosaxon, d'immixtion de TEtat sur le domaine des volontés privées — n'est-il pas pour l'Angleterre d'entretenir, aussi près d'elle moralement et physiquement qu'il est possible, de vastes colonies? De sorte qu'à l'idée de l'éloignement matériel ne vienne pas se joindre, pour enchaîner ceux qu'appellent les terres inoccupées, l'effroi du complet isolement, du « déracinement » absolu ?

Du côté des colonies, le même fait a produit une évolution correspondante. L*émigration, en changeant les éléments de leur population, a transformé leur esprit, leurs aspirations et leurs tendances. Autrefois subordonnées, inquiètes, toujours avides d'émancipation, d'indépendance, souvent véritables foyers de rébellion que révolte toute intrusion de la métropole lointaine, elles deviennent, à mesure que s'enflent les flots de l'émigration nouvelle, moins impatientes et plus soumises. Car une majorité s'y crée, renforcée sans cesse, qui garde à la mère -patrie « où sont restés ses dieux '> (1 ), où l'àme de la race se concentre, un souve-

(1) Seeley, op, cit., p .187.

132 DEUXIÈME PARTIE. — GElAPITRE II

nîr ému, avivé encore par la séductioQ de Tabsence. Le premier mouvement, le premier désir, el le plus universel parce qu'il est le plus conforme à Tinstinct de Témigrant moderne, c'est de bâtir son nouveau foyer à rimage de celui qu'il désespérait de réaliser au vieux pays. Et il accueille avec joie tout ce qui le rapproche de celui-ci, qui le lui rappelle ou le lui représente.

Des deux côtés, métropole el colonies, partent donc actuellement des aspirations convergentes ; précisément inverses de celles qui faisaient loi aux siècles derniers. Elles tendent à une entente de plus en plus étroite, à une union de plus en plus intime ; tandis qu'autrefois la sécession, désirée par les unes, semblait à l'autre inévitable.

Et précisément leur origine s'est trouvée contemporaine des premières découvertes scientifiques au dernier siècle. En même temps que ces aspirations nouvelles va se développer un progrès matériel qui contribuera puissamment au leur, en supprimant ou en atténuant les obstacles matériels anciens qui avaient contrarié leur naissance et limitaient encore le champ de leurs désirs.

Le colon, aux siècles derniers, même parti sans haine et sans fiel, changeait vite de personnalité. L'essentielle nouveauté du genre d'existence, l'influence du ciel étranger, l'impossibilité d'un commerce fréquent et régulier quelconque avec les habitants de la métropole, d'idées, de sentiments ou d'aflaires, avaient vite fait

l*éloignement moral ; et les liens qui pouvaient subsister, de plus en plus lâches, se rompaient au premier accroc du hasard.

L*émigrant d'aujourd'hui laisse derrière luldes intérêts et des affections qu*il peut entretenir. L'écho de ce qui se passe, de ce qui se dit, se pense et se seul dans la mère-patrie — qui jour par jour lui parvient dégagé de toutes les obsessions qu'amène une trop grande proximité — la facilité matérielle des relations, des voyages et des déplacements, l'échange incessant des produits et la communauté fréquente d'intérêts qui en résulte ; tout cela agit dans le sens du rapprochement moral ; tout cela, comme ces liens imperceptibles mais innombrables qui enchaînaient Gulliver, compose une trame solide et souple, parce qu'elle se tisse sans efforts ni contrainte, d'attaches qui font effective la parenté, et de plus en réelle et agissante l'union des habitants de la métropole et des colonies.

Mais la science n'a pas modifié seulement les conditions de la vie individuelle au profit de cette union ; elle a plus énergiquement encore agi en sa faveur en transformant celles de la vie politique des sociétés modernes. La vapeur leur a donné un nouvel appareil de circulation et l'électricité un système nerveux nouveau. Ces nouveaux organes, perfectionnés sans cesse, leur ont créé de nouveaux besoins. Ils ont multiplié les moyens et étendu le rayon de leur action, permis des rêves plus ambitieux, justifié des espérances autrefois chiméri-

qiies. Aristofc, dans sa Politique, n'osait concevoir l'Etat s'élargissant au delà des murs de la Cité, car « qui pourrait commander Tarmée à la guerre, si la population était trop considérable, et quel héraut, autre qu'un stentor, pourrait se faire entendre de tous? » (1). L'idée de TEtal a fait du chemin depuis la conception grecque : à celle déjà ancienne de l'Etat-Contrée a succédé par une lente et pénible évolution l'idée toute moderne de TElat-xNation, qui veut généralement pour tous les hommes d'une même nation, parlant une même langue, un seul et même gouvernement (2). Les efforts du dernier siècle pour réaliser cet idéal ont porté seulement sur la constitution intérieure de l'Europe ; personne ne s est avisé de son application naturelle aux nations disséminées, du fait de la colonisation, sur des parties du globe éloignées les unes des autres. L'usage des Etals modernes a bien toujours été « de considérer leurs émigrants non pas comme sortant de l'Etat, mais comme emportant l'Etat avec eux (3) » : — la distance avait si longtemps mis entre les colonies et la métropole unebarrièremoraleet politiquepresqueinfranchissable, qu'on ne pouvait s'habituer àenvisager les conséquences pratiques qu'entraînait logiquement cet usage. Poser le principe que '< là où sont des Anglais, est aussi l'Angle-

(1) Cette citation appartient à M. Seeley, qui « ne se lassera jamais, dit-il, delà faire », op. et/., p. 52.

(2) Seeley, op, dt,, p. 51.

(3) Seeley, op, cil., p. 52.

terre », c'était reconnaître implicitemenl aux habitants des nouvelles provinces de l'Angleterre les mêmes droits et les mêmes libertés qu'aux habitants des anciennes. Mais le fait brutal de l'espace irréductible était là pour empêcher le vrai principe de porter aucun fruit ; tombé à l'étal de lettre morte, il fut rapidement étouffé par les vieilles et complaisantes idées possessoires.

Les esprits les plus larges et les plus libéraux de la fin même du xviii® siècle, ceux qui avaient au fond du cœur un vif désir de l'union et d'une organisation fédérative, étaient obligés de la considérer comme une impraticable utopie ; nous voyons en 1769 Edmund Burke, dont les sages enseignements eussent dû éviter à l'Angleterre la sécession américaine, ridiculiser pourtant, dans un passage devenu classique (1), l'idée de convoquer au Parlement anglais des représentants de s colonies. Un organisme politique ne pouvait subsister au xviii® siècle avec l'étendue de celui de l'Angleterre, que sous un gouvernement despotique, et la « plus grande Bretagne >> d'alors « se brisa sur l'écueil des libertés parlementaires...» (2).

(1) Dans le passage assez développé, auquel fait allusion sans doute M. Seeley, op. cit.^ p. 92, Burke fait ressortir avec « humour » l'impossibilité dans laquelle se trouveront, neuf fois sur dix, les malheureux représentants, de remplir régulièrement leur mandat, et il insiste sur les mésaventures diverses qui leur pourraient survenir. V. « Observations on the State of the Nation », édition des Œuvres de E, Burke publiée à Boston, p. 297.

(2) Seeley, op, cit. y p. 92.

136 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE il

S 8— A celle-oi, quel est le principal obstacle actuel 7 Le défaut d'une conception directrice. Or, les inTentions modernes permettent de donner vie et réalité à la vieille utopie d'une c plus grande Bretagne >. La colonie ne doit plus être considérée comme possession, mais comme partie de l'Etat dont « Textension territoriale est illimitée » .

Eh bien ! la suppression de plus en plus complète de Tobstacle générateur de tous les autres, de l'abîme matériel de la distance, permet à l'Etat actuel de réunir ces deux qualités autrefois contradictoires : un type supérieur d'organisation et une extension territoriale illimitée.

Le principe qui s'était obscurci, faute des conditions nécessaires à son développement, doit revivre et porter tous ses fruits : — Le colon, dans les pays neufs où la garantie de l'Etat anglais lui a permis de s'établir avec sécurité, reste anglais ; il n'est pas perdu pourTAngleterre puisqu'il n'a quitté ses vieilles provinces que pour travailler h leur en adjoindre de nouvelles ; et il conserve de son côté les droits et les devoirs que lui impose sa nationalité. — La colonie ne peut plus être considérée à aucun titre comme une « possession » des habitants de l'Angleterre primitive ; elle forme partie intégrante et constitutive de l'Angleterre nouvelle, puisqu'elle n'est qu'un prolongement de la nation anglaise portant hors des rives de sa naissance le trop-plein de sa vie et de son activité, et qu'un élargissement de l'Etat anglais, dont les cadres s'étendent, en même temps

LA DOClRiNE IMPÉRIALISTE CLASSIQUE 137

que ses obligations et ses droits, à mesure de l'expansion des éléments qui le constituent.

Cette conception d'une Angleterre en continuelle puissance d'accroissement, en tant que nation et en tant qu'Etat, dans ses colonies de sang européen (1), résume toute Tœuvre de M .Seeley.EUe exprime Tessence de cet impérialisme doctrinaire dont il a fixé la théorie. C'est elle, dans sa pensée, qui, éclairant d'un jour vrai les données actuelles du problème colonial, doit rénover le fonds d'idées surannées en cours dans l'opinion, réveiller des aspirations plus saines, et imprimer des directions nouvelles au développement politique des communautés saxonnes. Et c'est afin d'assurer la puissance intégrale de son action sur l'esprit public anglais, peu accessible aux théories trop neuves qui surgissent armées de pied en cap, de cerveaux idéologues, que M. Seeley la présente comme le simple épanouissement, dans le milieu nouveau que lui ont rendu favorable les découvertes modernes, d'un principe admis dès le début par toutes les nations colonisatrices.

Dès lors, la vieille expression — « Greater Britain^ lapins grande Bretagne » — populaire déjà pour les

(1) Bien entendu, M. Seeley tient l'Inde tout à fait en dehors de sa conception d*une plus grande Bretagne. L'Inde (V. Seeley, 2« série de lecture8,op. cit,) est et doit rester effectivement une possession coloniale de l'Angleterre. L'intérôl anglais ne commande pas de renoncer à cette possession, et on n'a pas le droit de le faire, dans Tintérêl même des 250 millions d'êtres humains sur lesquels elle a établi u quelque chose de semblable à l'immense majesté de la paix romaine ».

vagues espérances orgueilleuses qu'elle évoque, revêl un sens précis et scientifique ; Tancienne utopie devient la réulité, et une «réalité robuste w (1) dès aujourd'hui. « Un grand et solide Etal universel (2) w doit naître de Tensemble inorganisé d'occupations et de conquêtes que les siècles précédents ont légué à l'Angleterre : ce n'est pas là seulement une solution parfaitement adaptée aux caractères du développement historique qu'elle achève; M. Seeley juge que c'est une solution pratiquement applicable, et de jour en jour plus nécessaire.

i 9. — Cette « plus grande Bretagne » se réalisera par la fédération de rAngleterre et de ses colonies de sang européen. La fédération est naturelle et possible, son application particulièrement aisée, ce qu'on appelle improprement « TEmpire Colonial de l'Angleterre » n'étant en réalité qu'un prolongement de la Nation» et de l'Etat anglais.

Sans doute, cet Etat colossal ne se fera pas en un jour ; mais aucun obstacle insu rmontable n'existe pour s'opposer à sa formation ; et les seules « difficultés de détail )> qui la peuvent contrarier céderont, l'une après l'autre, par la pression incessante et progressive des causes d'union, devant l'inflexibilité du principe.

L'exemple de celui des Etats modernes dont l'expansion présente avec celle de la « plus grande Bretagne » les plus frappantes analogies ne prouve-t-il pas la

(i) Seeley, op. ci(.,p. 94.

(2) Seeley, op. cU., p. 202.

possibilité de celte solution ? Car, dit M. Seeley, n'estce pas « un problème identique en substance à celui que notre vieux système colonial n'a pu résoudre » (1), qu'ont heureusement et pleinement résolu de la même manière les colonies qui se séparèrent au siècle dernier de l'Angleterre ?

D'une frange de territoires sur la côte de TAtlantique, les Etats-Unis ont organisé un courant constant d'émigration. Puis ils ont progressé avec confiance et continuité sur des espaces inBnis. « Ils ont couvert de leurs Etats et de leurs territoires, d'abord l'immense vallée du Mississipi, puis les Montagnes-Rocheuses, enfin la côte du Pacifique » (2). Et cela, sans que leur système politique ait jamais été troublé, sans aucune réclamation d'indépendancedelaparlde«ceslointaines colonies », sans aucun refus de supporter les taxes imposées au profit de l'universalité ; par la simple adaptation de leur constitution aux « résultats qu'entraîne dans la politique le mécanisme moderne » (3). La vapeur et l'électricité permettant à la fois de reculer les limites de l'Etat et de maintenir ^ un type supérieur d'organisation », les peuples d'autre part se groupant en Etats de plus en plus vastes et de plus en plus envahissants, les Etats-Unis ont adopté la forme fédérale, et en même temps, « ils ont énergiquement nié

(1) Seley, op. cit., p. 93.

(2) Seeley, op, cit., p. 336.

(3) Seeley, op. cit., p. 357.

le droit de sécession ; pour maintenir l'unité de leur vaste Elat, ils ont sacrifié leur sang el leurs trésors avec une profusion sans exemple )> (1). L'adoption du principe fédéral, la négation du droit de sécession, ont donc suffi à rendre « confiante et heureuse » dans sa continuité l'expansion des Etats-Unis. Aux mêmes conditions, ce qui s'appelle aujourd'hui, « faute d'un mot meilleur » (2), l'empire colonial de l'Angleterre, méritera de plus en plus le nom de « plus grande Bretagne ».

C'est à l'éducation de l'esprit public que Ton devra raiïaiblissement, puis la disparition de l'idée qu'une sécession est possible. La séparation américaine perd son caractère impressionnant de précédent et d'exemple dès qu'on prend garde qu'elle est née « de circonstances et d'une certaine condition du monde qui ont disparu depuis longtemps » (3).

L'expérience et le sens des réalités que donne une vue saine de l'histoire montreront qu'il n'est pas possible M de biffer l'œuvre de plusieurs siècles pour un caprice ou parce que, après un coup d'œil hâtif sur cette œuvre, elle ne sourit plus à notre fantaisie ». « Le cours du temps et celui de la vie, qui « tresse des liens si puissants », limite notre liberté plus que nous ne pensons, et même sans que nous en ayons conscience. » Cette

(1) Seeley, op, cit.j p. 356.

« chimère produite par le défaut d'attention », que toujours « r Angleterre /?o^.5è(/^ des colonies » et peut « aisément s'en défaire » pour « redevenir, sans en éprouver le moindre désagrément, la vieille île solitaire du temps de la reine Elisabeth, a un nid de cygnes sur un grand étang », s'évanouiradéfinitivement; et les fantaisies séparatistes n'auront plus de prise sur une opinion éclairée.

Quant au principe fédéral, qui présida si heureusement à l'expansion des Etals-Unis, M. Seeley pense qu'il s'adaptera naturellement aux exigences de la formation d'une plus grande Bretagne. Son livre de V Expansion de l'Angleterre ne fait pas l'examen détaillé des conflits d'intérêts qui pourraient s'opposer à rétablissement du lien fédéral entre des communautés politiques aussi distantes l'une de l'autre que les Iles Britanniques et la Nouvelle-Zélande ; les questions

spéciales d'application pratique ne rentrent pas dans son cadre, et si par hasard il signale l'argument que l'on tire, contre la fédération, de la diversité des intérêts en présence, c'est pour préciser Taffirmation qui ressort de chacune de ses leçons (1) : que, les anciens errements coloniauxdéfmitivement abandonnés, aucun désaccord profond et permanent ne saurait naître ; qu'il n'existe aucune incompatibilité essentielle entre l'intime constitution de l'empire colonial deTAngleterre

(1) Seeley, op. cit. V. entre autres : p. 65, 187, 191, 355.

142 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITtlE II

et la forme fédérale ; qu'au contraire celle-ci ne lera que reconnattre et solidifier,en les rendant sensibles,les liens déjà existants du sang, du langage et de la religion.

En effet, ce que Ton désigne de ce nom '< ambigu » et « impropre » d'empire colonial de l'Angleterre « ne consiste pas en un agrégat de nations retenues ensemble parla force, mais comprend principalement une seule nation ». Le caractère primordial de l'expansion qui Ta produit, c'est d'avoir mené de front et parallèlement l'agrandissement de l'Etat anglais et l'accroissement de la nation anglaise. L'établissement du gouvernement anglais et celui de la race anglaise ont été simultanés pour tout l'empire. La puissance politique de l'Angleterre n'a fait que suivre la race dans son mouvement d'extension et n'a élargi ses cadres que dans la mesure où s'affirmait, soit par le nombre, soit par l'influence intellectuelle et morale, la prépondérance de celle-ci.

La « plus grande Bretagne » n'a donc pas perdu en solidité ce qu'elle gagnait en étendue. Non seulement elle n'a rien de commun avec ces « empires », « qui ne sont que des amas de nations pressées sous un même joug par la violence d'une horde conquérante (1) », dont l'unité ne repose que sur le fonds artificiel et précaire de la conquête, et ne se maintient que par l'emploi permanent delà force matérielle ; maisla communauté du sang,

(1) Seeley, op. cit., p. 358.

Lk doctrine impérialiste classique 143

de la langue et delà religion est chez elle plus complète que chez beaucoup d'Etats, et de grands Etats modernes. Ainsi, la Russie n'est qu'une « grande agglomération de Slaves, de Germains, de Turcomans, d'Arméniens, de chrétiens grecs, de catholiques, de protestants, de musulmans et de bouddhistes » (1) ; « l'Autriche est partagée entre les nationalités rivales des Allemands^des Slaveset des Magyars ; la confédération suisse réunit trois

langues différentes» (2). Or, le fait « qu'un certain

nombredeFrançaisetde HoUandaisetun certain nombre de Cafres et de iMaoris » (3) sont englobés dans certaines de ses parties ne suffit pas à altérer dans son ensemble <( Tunité ethnologique » de la plus grande Bretagne. La cohésion effective qui en résulte pour elle, encore resserrée par les liens de la langue et de la religion, su ffit à donner au lien fédéral la base solide et stable qui constitue

sa meilleure garantie d'efficacité et de durée De la

comparaison entre les éléments d'union qu'offrent actuellement les pays de race et de souveraineté britannique, et ceux dont disposaient les pays étrangers qui ont fait une heureuse application de la forme fédérale, ressort donc évidemment, selon M. Seeley, la possibilité de réaliser sous cette même forme une « plus grande Bretagne » effective.

(1) Seeley, op. ci/., p. 94. M. Seeley exagère ici considérablement; il semble oublier, comme le fait remarquer M. Rambaud, qu'il y a plus de 60 millions de Russes orthodoxes, formant une masse compacte au coeur même de Tempire et isolant Tune de l'autre toutes les minorités.

(2) Seeley, op dt., p. 58.

(3) Seeley, op. cit., p. 64.

S 10. — Naturelle et possible, la réalisation d'une c plus grande Bretagne » est de plus en plus nécessaire et urgente — L'absorption du monde par les Etats Uniyersels. — L'avenir du Génie anglais subordonné à celui de la communauté politique anglaise — (action particulière sur le tempérament anglais de cette dernière considération. Llndividu et TEtat dans les sociétés saxonnes) .

Mais (( réoormité n'est pas aécessairement la grandeur » (1). La Iransformalion en une « plus grande Bretagne », si elle est possible, est-elle aussi désirable pour l'Angleterre actuelle, et pour chacune de ses colonies ? Doivent-elles subordonner la recherche du perfeclionnement intérieur au désir d'une immensité extérieure et d'une grandeur toute matérielle?

M. Seeley répond que l'indépendance ne peut aller chez les colonies « sans un certain approvisionnement intellectuel » (2); que le plus inquiétant problème intérieur de l'Angleterre, c'estl'extension du paupérisme, et que l'union fédérale rendra plus active l'émigration, son meilleur remède ; avant tout il insiste sur une idée particulièrement puissante sur tout esprit anglais, et bien faite pour déterminer dans l'opinion cette conviction agissante qu'eût peut-être laissé sommeiller en elle l'ensemble de ses démonstrations théoriques.

Désormais la fédération n'est plus seulement une solution possible ou désirable, c'est /a solution quis'im-

(1) Seeley, op. di.^ p. 22.

(2) Seeley, op. ct(., p. 355.

pose, qui apparaît chaque jour plus urgente pour l'avenir de la race et de l'Etat anglais.

En effet, par suite des mêmes transformations qui ont rendu possibles les vastes unions politiques, les peuples tendent à se grouper en agglomérations de plus en plus considérables.

Quelques Etats gigantesques, au service de races fortes et audacieuses, semblent marcher vers l'absorption du monde ; les nations dont les cadres et les ambitions restent à l'échelle ancienne doivent se résigner k voir leur position parmi les autres décroître peu à peu, ou assister à leur propre déchéance, en payant d'un effacement absolu le semblant d'existence qu'on voudra bien leur garantir. Les circonstances ne se prêtent plus à cespanégyriquesen l'air, de mode au xviu'siècle, sur la supériorité intellectuelle et morale, et le bonheur des petits Etats. Il faut aujourd'hui envisager la réalité, c'est-à-dire la position d'un petit Etat parmi les « plus grands )> Etats en formation, ou déjà existants^ et non pas jouer avec l'abstraction d'un petit Etat au milieu d'autres petits Etats.

Et M. Seeley, ici encore, demande au passé d'éclairer le présent, et à l'histoire « d'anticiper sur les leçons du temps (1) » : certes, « rien de plus délicieux que de lire l'histoire des jours brillants d'Athènes et de Florence; mais ces jours brillants ont duré seule-

(4) Seeley, op. cit. y p. 203.

1 i6 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

ment tant que les Etals avec lesquels Alhèoes et Florence étaient en relations restèrent à la même échelle de grandeur. Toutes deux disparurent rapidement dès que de grands Etats-contrées, d'une solidité éprouvée, apparurent dans leur voisinage. La gloire d'Athènes pâlit quand s'éleva la Macédoine, et Charles-Quint mit promptementlin auxgrands jour de Florence » (1).

Eh bien ! l'Angleterre va partager le sort ancien d'Athènes et de Florence, si elle se considère toujours « comme un simple Etat européen, comme le vieux Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, tel que Ta laissé Pitt »> (2). D'ici un demi-siècle, les Etats- Unis et la Russie seront, par rapport à elle, ce que furent à Florence les grands Etats-contrées du xvi* siècle. Cette considération, conclut M. Seeley, n'est-elle pas particulièrement sérieuse pour l'Angleterre, au « moment même » où elle a « le choix entre deux modes d'action : l'un qui peut la mettre prochainement au niveau des plus grandes parmi les grandes puissances de l'avenir ; l'autre qui la réduirait à n'être plus qu'une puissance purement européenne qui, comme aujourd'hui l'Espagne, ne garderait qu'un souvenir des grands jours où elle prétendit h être un Etat universel » (3).

La manière dont est posée cette dernière alternative indique nettement la conclusion pratique à laquelle ses

(i) Seeley, op. cit., p. 388.

(2) Seeley, op. cit., p. 93.

(3) Seeley, op. cit., ip. 359.

méditations sur « TExpansion de TAngleterre » ont conduit M. Seeley, et nous donne « la morale (1 ) » de son histoire.

L'humanité tend vers une plus complète unité. Les Anglais, aujourd'hui répandus sur tous les points de Tunivers, laisseront-ils par indolence cette unité se réaliser contre eux ? S'ils restent éparpillés, ils consentent àTassujettissement de leur race et de leur civilisation propres, par l'arrêt de croissance de l'organisme politique qui les a enfantées et nourries...

Tandis que, pour couronner les efforts de plusieurs siècles, et assurer dans toutes les luttes et contre toutes les compétitions la perpétuation et la suprématie de leur génie propre, il leur suffit de mettre à profit les inventions modernes, en concentrant dans un Etat unique toutes les ressources et toutes les énergies nationales

La profondeur et la ténacité particulières, dans Tes* prit anglais, de Tinstinct auquel s'adresse directement cet appel, permettent d'apprécier son influence sur le développement en Angleterre de l'idée et du sentiment impérialistes.

Peut-être l'individu, considéré comme tel, a-t-il toujours eu, et chez tous les peuples, une conscience au moins obscure d'une certaine solidarité le liant au groupement politique dont il fait partie. Peut-être le sens même de la marche du monde moderne fera-t-il cette conscience s'éveiller chez tous plus forte et plus précise*

(1) Seeley, op, cit.y p. 1.

Car Têtre réel et Taction de tous les instants des vastes organismes politiques dans chaque partie du monde se manifestent chaque jour avec plus d'évidence.

L'avantage qu'a tout individu de relever les plus puissants d'entre eux apparaît à mesure que devient plus sensible rinégalité que le fait seul de la nationalité crée entre un citoyen des Etats-Unis, par exemple, ou un sujet allemand, et un sujet danois, espagnol, monténégrin ou chinois.

Il semble toutefois que des motifs particuliers tendent à développer au sein de la nation anglaise, avec plus de clarté et de vivacité que chez les autres, le sentiment de cet avantage individuel ; à donner et à conserver chez elle à cette conscience personnelle de la solidarité politique une vitalité spéciale et caractéristique, comme celle par exemple de cet autre instinct de la race anglaise qui fait indéracinables en elles certaines habitudes, certaines traditions, certaines excentricités même.

Et c'est un fait constaté par tous ceux qui ont pu suivre de près, pendant une crise nationale, les fluctuations de la vie anglaise (1) : les « hauts et les bas » — « the ups and downs » — du drapeau britannique semblent aiïecler chaque Anglais dans son intimité, comme si sa personnalité propre en recevait un contre-coup direct, en éprouvant une diminution ou un élargissement.

Cette impressionnabilité paraît au premier abord peu

(i) On peut lire entre autres de fréquentes observations de cette particularité dans les E(udes anglaises de M. A. Gbevrillon.

logique dans le tempérament anglais, si jaloux de ses prérogatives individuelles et de ses franches coudées, de son indépendance vis-à-vis de TElat, toujours prompt à prévenir les empiétements, à limiter même les attributions de la puissance publique ; — comme le montrent les « magna charta », les « Habeas corpus Acta », les doctrines de « Self help » et les institutions individualistes dont il est dans le monde le plus ardent promoteur.

Au fond, le sentiment profond de son indépendance vis-à-vis de TEtat et la conscience de l'intérêt qu'il doit porter à sa grandeur, loin de se conjiredire, s'harmonisent et se complètent dans le caractère anglais. Tous deux procèdent de la même idée fondamentale, qui domine et gouverne chez les sociétés anglo-saxonnes tout ce qui, dans les mœurs et les institutions, règle les relations de l'Etat et de Tindividu, détermine leurs devoirs et leurs droits respectifs.

Ces sociétés considèrent l'individu comme une « fin en soi », à laquelle se doivent subordonner les sociétés et les institutions humaines. Pour toutes leurs créations politiques et sociales, elles prennent le contre-pied de la conception de Hegel, qui ne voit dans l'individu qu'une cellule du seul organisme qui réalise « l'être » dans sa plénitude, l'Etat. Elles ne cherchent pas dans les sociétés d'animaux et d'insectes, de castors, de fourmis ou d'abeilles les principes des groupements humains. Elles s'inspirent au contraire de la conception

virile et saine qui voit en chaque homme une personne morale, un ensemble indépendant, défini et complet, portant en soi sa raison d'élreet responsable avant tout de sa propre destinée. Aussi les institutions et les lois anglaises, qui germent et se développent comme instinctivement h mesure des circonstances et des besoins, sont-elles un triomphe de « l'individualisme organisé », n'ayant d'autre but que de garantir, ou parfois de provoquer le libre jeu des activités individuelles.

L'Etat ainsi conçu, allégé de bien des organes encombrants et compliqués, économisant, concentrant ses ressources en vue d'un but défini et tangible, au lieu de les hasarder à la poursuite d'idéals divers, lointains et souvent utopiques, est particulièrement apte h réaliser pleinement la fin qu'on lui propose.

Aussi la puissance totale de l'Etat anglais est-elle bien effectivement au service de chacun de ses nationaux répandus pourtant sur tous les points de l'univers, et son action pour la sauvegarde de leurs droits et de leurs intérêts, l'accroissement de leur influence et la libre expansion de leur activité est-elle particulièrement efficace en tout lieu. Vouloir que s'épaississe et se prolonge encore par le monde étranger ou hostile cette ombre omniprésente et tutélaire, n'est autre chose pour l'Anglais actif, entreprenant et aventureux, que vouloir augmenter le rendement de ses propres efforts, par l'élargissement des sphères de son influence et le rayonnement de ses idées et de ses goûts. L'intérêt qu'il

porte à l'Angleterre, organisme politique, est donc en raison directe de Tintérèt personnel qu'il a conscience d'avoir à sa prospérité et à sa grandeur; et le même instinct profond, toujours en éveil, de la nature humaine, qui fait veiller h sa conservation et à son développement propres à toute existence particulière, l'incite à travailler à cette grandeur. N'est-ce pas, du reste, uniquement cet instinct, sous sa forme la plus large, la plus prévoyante et la plus noble, qui peut ancrer solidement et entretenir dans Tâme du plus grand nombre, vivant et agissant, le sentiment intime des obligations qu'impose à chacun le bienfait de l'Etat ? Et si la simple parole de Nelson : England expects thatevery body does his duty a su si universellement en Angleterre faire entendre et pénétrer toute l'étendue et la puissance obligatoires de son sens, n'est-ce pas que sa contre-partie y est bien réelle et que, en toute occasion, « every body in England knows that England does herduty to him ».

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