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I. L ACTUALITÉ DE MANUEVILLE ET SON CARACTERE

Il semble que depuis une vingtaine d'années, Bernard de Mandeville ait trouvé en Allemagne un regain d'actualité. Le docteur Paul Goldbach a consacré dès 1886 une intéressante dissertation à sa Fable des Abeilles (I). Puis le <locteur P. Sakmann a publié sur ce moraliste presque oublié une consciencieuse étude où sont réunis tous les documents biographiques et bibliographiques désirables 12}. Enfin, plus récemment, le docteur Samuel Danzig a confronté les doctrines de l'écrivain londonien avec celles de Paul liée et de Frédéric Nietzsche (3). — Et, eu effet, c'est vraiserabhiblcment au succès des thèses hardies de Nietzsche et de Stirner qu'il faut attribuer la résurrection Inlcllectuellc de Ihommo dont le dix-huitième siècle avait fait Ylinmoralisie par excellence, parce qu'il écrivit en tête de ses (l'uvres : .. Les vices des parti-

(1) halle. 1K8(>.

(2) Frrihurp i. R . 1897

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culiers tendent à l'avantagée du public! » — Pourtant, chez Mandeville non moins que chez Stirner ou Nietzsche, l'Immoralisme, dès qu'on le considère sans prévention, dès qu'on s'efforce à en éclaircir le sens et à en corrig^er les inconséquences, tend visiblement vers V Impérialisme rationnel.

Le souvenir de Stirner se présente d'autant plus naturellement à l'esprit à propos de Mandeville que leur existence même offre des analogies réelles. C'en est une assez frappante déjà que la rareté des documents biographiques qui nous ont été transmis sur ces deux hommes, dont les écrits eurent cependant quelque vogue. Nous sommes si mal renseignés sur leur compte que, nul portrait d'eux n'ayant été conservé, leur aspect physique demeure entièrement ignoré (1). Bernard de Mande- Tille, né à Dordrecht en 1670, mort à Londres en 1733, avait pour père un médecin estimé, qui exerça successivement sa profession à Rotterdam et à Amsterdam, ayant fait sa spécialité du traitement des maladies hystériques et hypocondriaques. Son fils nous a laissé un écrit sur ces mêmes maux; il se sentit porté dès l'enfance, a teneris, non seulement à continuer le métier paternel, mais encore à se cantonner dans le même domaine pathologique.

Venu en Angleterre pour apprendre la langue du pays, il se plut assez au delà de la Manche pour s'y fixer de façon définitive. On assure pourtant qu'il ne sut jamais s V créer une vaste clientèle; il recommandait l'hygiène, le régime, l'exercice physique plutôt que la médicamentation et il vendait ses remèdes en personne, — pra-

(l) Voir la curieuse biographie de Stirner par J. H. Mackay. Berlin, ;898.

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tique fort déplaisante aux apothicaires du voisinage. — On croit qu'il fut marié et vécut avec sa famille dans un faubourgs de Londres. Il fréquentait, dans la g^rande ville, une sorte de club bachique composé de libres-penseurs aux allures débraillées; et ce cénacle fait songer à la taverne berlinoise de Hippel où Stirner passa les meilleurs moments de sa jeunesse. Nous possédons, de la main même de Mandeville, quelques peintures de son caractère qui le montrent doué d'une médiocre capacité de travail : réservant toujours, dit-il, le tiers de son temps, non pour paresser, mais pour s'occupera sa guise. — Certains témoignages peu bienveillants le donnent en outre pour grossier, orgueilleux, fort disposé surtout à vexer les gens d'église.

Il fut le commensal ordinaire du Grand Juge d'Angleterre, le premier comte de Macclesfield, à la table duquel il donnait libre cours à ses saillies sans retenue. Le lord le morigénait en paroles, mais paraissait enchanté, au fond, de l'esprit mordant que le médecin déployait parfois aux dépens de quelque doven bien rente de la haute Église. De temps à autre, l'amphytrion demandait à son convive : « Ce plat est-il sain? w — Et Mandeville do répondre : « Votre Seigneurie l'aime-t-elle? — Oui! — Alors, mangez-en avec modération, et cela ne peut être que sain! " — En résumé, du bon sens, de la verdeur, de l'originalité poussée peut-être jusqu'au cynisme apparent, tels auraient été les traits principaux de la physionomie morale de cet énigmalique personnage.

Il est un de ces traits, fort patent chez Mandeville, qui permet presque toujours de conclure à une certaine usure pathologique des facultés de l'esprit : nous voulons

dire l'incapacité de finir et de mener à bien une tâche entreprise. Son Enquùy inlo tlie origîn of lionour, ei surtout sa Vii-gin Unmash'd, se terminent ex abrupto : le second de ces livres s'arrête presque au milieu d'une phrase. Et il a pu traiter fort justement lui-même de « rapsodie » son Essai sur la charité (1), tant l'ordonnance en est lâche et la trame décousue. Aussi, le dialog^ue est-il la forme littéraire dont il revêtit le plus volontiers ses idées, afin de s'épargner le souci de leur enchaînement logique. Préférence assez heureuse parfois, car son esprit naturel se déploie sans contrainte dans la repartie familière; et certaines saillies, semées dans ces conversations nonchalantes, gardent encore aujourd'hui quelque piquant. Il a tracé aussi de remarquables portraits moraux : ceux de Damon et d'Emilie dans ses Pensées libres , ceux du gentilhomme accompli et de la jeune coquette bernée par un adroit marchand, dans sa Fable des Abeilles^ sont d'un connaisseur achevé de la nature humaine.

Rappelons dès à présent que cette Fable des Abeilles est son ouvrage principal, — le seul qui ait obtenu un retentissement européen. — Ce Hvre tire son nom d'une sorte de pamphlet politique de circonstance que l'auteur publia avec succès en 1705 : The Grumbling Hive, l'Essaim murmurant, apologue qui met en scène les aventures d'un peuple d'abeilles. Mandeville y posait déjà son principe fameux de l'utilité des vices particuliers pour le l)icn public. Par la suite, au cours de nombreuses rééditions, il grossit peu à peu ce petit poème satirique de toutes sortes d'additions explicatives ou apologétiques : gardant

(1) Fable (les Abeilles, vol. II, p. 137. Nous f:itcron;> toujourà la traduction française en quatre volumes, parue en 1740.

obstinément à l'ensemble de ces traités de morale, par

« amour de la simplicité > , dit-il (1), mais plutôt par

paresse intellectuelle, ce titre de Fable des Abeilles qui

en résuma bientôt fort mal le contenu assez hétéroclite.

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