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L'école impérialiste en sociologie

En traitant des origines de Tlmpérialisme théorique, nous avons tenu à rappeler ce que fut en ses grandes lignes la doctrine historique de Boulainvilliers : doctrine excessive et un peu puérile lorsqu'elle s'avise d'appliquer ses conclusions féodales au temps présent; mais non point inféconde ni dépourvue de vérité au point de vue scientifique. Dubos, Montesquieu, Mably, Sieyès, Montlosier, Guizot devaient lui donner bientôt par leurs polémiques

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un prolongement retentissant et une influence durable France (1).

En Allemag^ne, fécondée par les immenses travaux d'érudition de cette savante nation, la thèse impérialiste sera portée dans la philosophie de 1 histoire plutôt que jetée dans la lutte des partis. Herder en fait déjà passer quelque chose dans sesideen zur Philosophie der Geschichie der Menschheit . Kant ne ri(jnore pas tout à fait, et Hegel, ce continuateur de Kant sur le lerrain de la spéculation historique, sera le chef de toute une école instinctivement impérialiste en sociologie. Savigny et Halier, Gervinus et Fallmerayer, Garus et Klemm poursuivent son œuvre. Gobineau, lecteur assidu de ces savants d outre-Rhin fâ), cherche à faire passer en France quelques-unes de leurs idées maîtresses; il est peu écouté de son vivant, sauf par le jeune Renan, familier comme lui de la pensée allemande (3). et qui donne une certaine notoriété à l'Impérialisme germaniste entre 18(30 et 1872. Taine, dont les origines sont spinoziennes et hégéliennes, montre parfois, lui aussi, un insconscient impérialisme dans sa philosophie de l'histoire. Tandis qu en Allemagne ce sont surtout les hommes d'action, les Rismarck,les Moltke, les

(1) Noti« avons oxposr, surtout ilitpro Au(;ustin Thiorrv, les virissitndru do la throrio lnstori(|uc «le Boulaiiivillior> durant le dix-huitienie siècle cl le proniior ticM du dix-iicuvicme. — Voir V Introduction au premier volnino do ifHo Philosophie de i Impérialisme : Le cotute de Gobineau. I»ans, IMon, I9():J.

(2) Sauf de Kleinm qu'il déclare expressément n'avoir point lu (Essai sur iinèqnlitê, 2' édit , 1, 86), bien qui! pressente lanalopie de leurs roi»rlusions othni<|uos. Les rares - artivos » do Klouiui sont les races conquérnntes et organisatrice». (On vient de rééditer son opuscule : Die Verbreituuq der nktivcu Menxrhcnnissen uhcr den Krdball ^

(^J) Voir notre étude sur I Imprritilismr (jcrmaniste dons iœuvrc de hciHin, (Rei'ue des Deux Mondes, 15 octobre et 15 novembre 1906 )

Treitschke, qui tirent les conclusions pratiques d'un demisiècle d'impérialisme g^ermaniste.

Quelques tentatives de réaction se produisent au cours du dix-neuvième siècle, comme jadis au cours du dix-huitième. Gobineau a combattu celle de Raynouard. Fustel de Coulantes, continuateur des romanistes Dubos et Augustin Thierry, cherche à écarter l'idée de conquête des orig^ines de la féodalité européenne. Mais, malgré son immense érudition, il parvient à démontrer seulement que les procédés de l'impérialisme romain furent peu à peu acceptés par l'impérialisme germanique après la conquête de l'empire par les Barbares. — Enfin surgit l'apôtre le plus convaincu de l'Impérialisme en sociologie, le professeur Ludwig Gumplowicz, qui fait école à son tour. Pour ce savant, l'origine de l'État est partout et toujours la même. Une bande de « conquistadores ?) soumet par la force une population agricole mal entraînée aux travaux de la guerre, la réduit en servage, s'établit dans des châteaux forts sur le territoire des vaincus et, gardant entre ses membres une cohésion suffisante pour assurer son empire contre toute rébellion ultérieure, exploite et protège à la fois contre les autres exploiteurs la race <]u elle a domptée par le glaive (1).

Le professeur Gumplowicz a été fort écouté, comme il méritait de l'être. Le grand géographe Ratzel a fait passer l'un des premiers la théorie impérialiste des origines de l'Etat et de la morale dans ses belles études d'anthropologie géographique; et un élève de ce dernier savant,' le D"^ Franco Savorgnan, donnait récemment une

(i) Les ouvrages traduits en français du prolesseur Gumplowicz ?ont ./<i I.ntlc (les races (Paris. J893j, et le Prrcis de sociol'Xjic (Paria, ISOO).

curieuse application de ses doctrines (1). Nous la résumerons à titre d'exemple, — ce g^enre de recherches étant encore assez mal connu en France. — Le D"^ Savorg^nan ■ expose, — d'après les récits de Livingstone principalement, " — l'histoire de la g^randeur et de la décadence de l'empire nègre des Makololos, riverains du Zambèze, dans l'Afrique méridionale. Exposé fort instructif, car le continent noir, avec sa civilisation primitive, nous offre une image fidèle des premiers stades de l'humanité civilisée.

Vers 1820, une peuplade conquérante, lesGriqua, ayant envahi et dévasté le territoire d'une tribu agricole, les Basutos, un certain nombre de ces derniers, — sans doute les plus énergiques et les plus entreprenants, — se réunirent autour d'un chef nommé 8ebitouane, qui possédait les qualités d'initiative propres au rôle difficile que lui attribuaient ses frères. Ce groupe de fuyards guerriers se retira vers le Nord et mena une existence nomade, remplie par les occupations pastorales et les entreprises de maraude. Après quelques vicissitudes, ses rangs se grossirent insensiblement par des adoptions nombreuses, et ses armées furent rendues redoutables par l'éducation martiale (jue Sebitouane faisait donner aux plus vigoureux enfants de ses vaincus, — après avoir massacré tous leurs parents, pour cFfacer jusqu'au nom de leur tribu d'origine. — Enfin, en suivant, dit la tradition, les conseils d'un '• prophète " nonmié Tlapane, il eut l'idée d'organiser les territoires conquis par lui au lieu de les dévaster ; il soumit sans les anéantir des populations agricoles, les Hatokas et les Barotsés. el sut se maintenir dans le domaine

(1^ Politisrh-Aiilliropoiotfisrlir iiei'uc, M'ptombrc 1905.

ainsi conquis contre les attaques de ses puissants voisins, les Matabelès.

Il jeta alors les bases d un véritable État féodal. Notons qu il avait pris la précaution de s'assurer d'abord Talliance de tout ce qui était féticheur, sorcier, prophète et- faiseur de pluie parmi ses nouveaux sujets. Ces adroits personnages, qui représentent la puissance de Tesprit à Taurore de la vie sociale consciente, formèrent une caste privilég^iée dans l'État; et ils aidèrent désormais les vainqueurs de leur influence, à charge d'être confirmés et maintenus par eux dans leurs privilèges. — Supposez une littérature naissant au sein de ce corps sacerdotal, n'aurez-vous pas quelque chose d'assez analogue aux primitives traditions brahmaniques? — Chaque village des vaincus dut être régi par une ou deux familles de l'aristocratie conquérante, établies dans quelque burg en terre battue. Parfois même les femmes seules des vainqueurs résidaient et exerçaient les droits seigneuriaux. Car un corps d'armée toujours maintenu sur le pied de guerre par le pouvoir central, sorte de garde prétorienne, de chevalerie ou de janissariat, avait la charge de se porter partout où il était nécessaire afin de maintenir les sujets dans l'obéissance.

Le groupe conquérant, qui avait adopté le nom, sans doute honorable, de Makololos, était assez hétérogène par le sang, car nous avons dit son mode de recrutement parmi les peuplades vaincues. Ses membres gardaient néanmoins une couleur plus claire que celle de leurs serfs, parce que leurs pères avaient vécu un peu plus éloignés des rayons brûlants de l'Equateur. Ainsi, dans l'hémisphère austral, semble s'appliquer la loi qui fait venir de la direction du pôle les hordes conquérantes, en sorte

que l'épiderme plus clair, symptôme d'une extraction moins tropicale, est là aussi le privilège des aristocraties d'épée. — Une certaine égalité martiale parait avoir régi d'abord les relations sociales entre guerriers Makololos. Le roi Sebitouane n'était que le primas inier pares parmi ses compagnons d'aventure; il ne prenait de résolution grave qu'après avoir convoqué une sorte de champ de Mai, le " pitscho >' , où figuraient au premier rang les anciens et les prêtres, mais où le peuple makololo tout entier, sans en excepter les femmes, avait voix consultative. Certains droits étaient reconnus aux sujets, les Makalakas : et l'on chercha de bonne heure à obtenir d'eux quelque collaboration volontaire au fonctionnement de la chose publique. — Enfin des peuplades simplement tributaires résidaient sur le pourtour de cet État improvisé.

On vit bientôt s'y produire cette évolution dialectique, dont Hegel a déjà si admirablement marqué les étapes dans sa Phènoinénologic. Mal adaptés par leur hérédité physique aux influences d'un climat trop ardent, amollis bientôt par l'inaction et le parasitisme, les vainqueurs dégénérèrent rapidement. Sebitouane avait désigné pour lui suc- -céder sa fiUe, sans doute la plus certaine héritière à ses veux de ses (pialités martiales. — ce qui est un curieux témoignaj«;e eu faveur de 1 hérédité croisée entre sexes divers. — Mais après sa mort, survenue en 1851 , les prin- <rpaux du pays lui «lonnèrent pour successeur son Hls. déjà incapable cl lépreux, liientôt une révolte universelle des serfs makalakas, lentement façonnés à la cohésion par l'advcrsilé, balaya l'aristocratie conquérante. Pourtant, phénomène singulièrcmcut instructif, l'/i'/r// makololo sur-

vécut à la ruine de ses fondateurs dont il garda la lang^ue, à titre d'idiome compris de tous et de symbole d'une cohésion jadis imposée par la force. Il prit alors la forme purement despotique (nous dirions césarienne) qu'il conservait encore au temps où Livingstone et après lui Emil Holub recueillirent ces intéressantes données historiques. Illustration fort typique en vérité de la sociologie impérialiste ! Elle est si parfaite qu'on la soupçonnerait volontiers, quoique peut-être à tort, d'avoir été légèrement retouchée par des interprètes un peu prévenus. Il serait imprudent au surplus d'exagérer la portée d'un semblable schéma, mais tout autant d'en négliger les précieux enseignements.

Par malheur, à cette très intéressante philosophie impérialiste de l'histoire, le professeur Gumplowicz ne cherche nullement à superposer une morale qui soit capable de guider l'humanité sur la voie du progrès futur en lui présentant un résumé sagace des expériences déjà glanées par ses pères sur les routes du passé. Au sujet de nos destinées d'avenir, il se montre en effet résolument pessimiste (l). S'il ne croit pas précisément comme un Gobineau à la décadence honteuse de notre espèce, il est du moins convaincu de son immobilité absolue au point (le vue moral, et il attache peu d'importance à ses progrès matériels. En un mot, il n'est nullement évolutionniste, et ses contradicteurs lui reprochent de porter dans la science sociale l'attitude immobiliste, jadis adoptée par Agassiz contre Darwin dans le domaine des sciences de la nature. — Déjà pourtant Tun de ses disciples, G. Ratzenhofer, appuyé sur les enseignements de Weissman, de

(l) Au moins dans ses écrits, mais cet esprit 6\c\v comprend et approuve l'iicz seG disciples et amis une j)!us confiante di.sposition d'esprit.

Wundt et de Ratzel, a esquissé dans son beau livre, Die Soziologische Erkenntniss, une psychologie (l) sociale que ses convictions impérialistes en histoire rendent fort intéressante. — Plus précis encore est M. M. -A. Vaccaro dans ses Bases sociologiques du Droit et de l'Etat (2), qui renferment une ingénieuse analyse des procédés de l'impérialisme romain. M. Vaccaro rejette le pessimisme et rimmobilisme de Gumplowicz : il est convaincu que l'humanité progresse, à tout prendre, dans les voies de la morale et du droit, par un processus qu'il nomme fort justement Y adaptation meilleure des hommes à leur existence en commun; c'est ce que nous appelons pour notre part le progrès dans l'utilitarisme et dans l'impérialisme rationnels. — L'éminent sociologue italien a aussi discerné ce fait primordial, que nous avons retrouvé nous-même par un autre chemin, et développé dans V Introduction au second volume de cette Philosophie de V Impérialisme, à savoir : l'origine impérialiste et guerrière de la morale individuelle du contrat, et de toute morale explicite. « Le point de départ de la coopération sociale, écrit-il, est Faction combinée pour l'attaque et la défense; c'est de ce genre de coopération que tous les autres proviennent. "

Malgré cet aveu si nettement impérialiste, M. Vaccaro parvient à des concUisions moins nettes que Gumplowicz

(1) Il (ll8(iii;;iio trois lypcs soiriaux parfaitcincnt sains (nous dirions apolliiiicns ou sloiVirns) ; (rois tniijK^rauu'ntîS à peu près sains encore, mai» < «léjà siispertîi île th-radmee (nous l(>s dirions roniantiqucs modérés); enfin dois antres neltenuMit niorliides et inunédiatenicnt dangereux à la société (nous les dirions roii).iMtii|ues rxlrvnu\«). — Voir S(ui livre aux p. 2w el suiv.

(2) Tradui'tion française élu/ (iiard el Brière. Paris. 1898.

sur la naissance de l'État. Il confond un peu trop à notre avis les origines g^uerrières et les origines religieuses de la puissance sociale. Il estime que le chef d'expédition heureux est devenu d'ordinaire le grand sorcier de la horde; et que, réunissant de la sorte entre ses mains les deux sources principales du pouvoir social en ces siècles lointains, il a conquis la tyrannie et l'autocratie dans le sein même de son groupe ancestral par usurpation d'emploi. C'est à peu prés la thèse de Rousseau dans son Discours sur r origine de L'inégalité parmi les hommes, et les opinions politiques de M. Yaccaro semblent devoir en effet le porter de ce côté. — En réalité, il fut toujours plus facile à un chef de guerre de se tailler un empire en pays conquis et de le doter alors d'une organisation féodale rudimentaire, que à'usurperXti puissance souveraine dans son propre groupe natal où sont connues ses origines, son passé, ses défaillances éventuelles. Nul n'est prophète en son pays : c'est là une bien vieille maxime de la sagesse des nations. M. Zenker, l'un des plus brillants représentants de l'école impérialiste en sociologie, a réfuté avec force la thèse de l'usurpation intérieure (I). Mais, au total, les objections de M. Vaccaro sont un utile avertissement aux partisans trop exclusifs de l'impérialisme de race et de classe (2) dans la philosophie de l'histoire. Elles réservent sa place à l'Impérialisme individuel, qui, en

(1) Voir son ouvra«{C : Die Gexellschaft, p. J02 et siiiv. Berlin, 1899.

\^) Notre conception d un « impérialisme de classe » , éelairciepar l'édition allemande de ce volume (octobre 1906), par nos études sur Renan dans \a Revue des Deux Mondes (15 octobre et 15 novembre 1906) et sur Lewis H. Morgan, dans la Revue gernniiiifjue (l*^"^ janvier 1907), a rencontré déjà des adhésions précieuses. — Voir en particulier la belle étude de M. J. Bourdem: sur les Deux Impérialisjues dans le Jour)inl des Débats (11 février 1907).

effet, a diVjouer de bonne heure un rôle sinon exclusif, du moins important dans les premières org^anisations contractuelles, au sein des jjroupes jusque-là conduits par les inspirations de la coutume et de Tinstinct.

Pourquoi donc, parvenu à l'époque contemporaine, M. Vaccaro abandonne-t-il le point de vue de l'individualisme rationnel et menace-t-il la bourgeoisie du trépas? Il ne discerne pas assez nettement peut-être les forces sociales qui entrent en jeu dans la formation de ces deux (jroupes, plutôt abstraits qu'effectifs, la bourg^eoisie et le prolétariat. Les limites n'en ont de rien fixe en effet, et les membres rien d'inamovibles. Les bourgeois sont les vainqueurs éphémères dans la lutte individuelle pour la j)uissance qui devient de plus en plus la règle du combat vital au sein de l'humanité; vainqueurs dont l'antique coutume utilitaire de l'héritage assure et j)rolonge sans doute quelque peu la victoire, mais n'en met point durablement à l'abri les résultats toujours précaires et les avantages toujours contestés à bon droit par les impérialismes rivaux. L'histoire peut revenir en arrière et montrer de nouveau la lutte de groupe substituée à la lutte individuelle pour la puissance. Celle-ci n'en est pas moins la j)lus efficacement progressive, comme \q démontrent assez les résultats prodigieux de 1 ère capitaliste ou iiulividualiste de la production humaine.

Nommons, en terminant celte revue des sociologues luipérialislesdu temps présent (1),M. Le8lerF.\Vard,donl la Pure Sociology est une habile et parfois originale élaboration des doctrines dont nous venons d'énumérer les

(I) Ncw-Ynik. 'oin

adeptes de marque. Nous ne pouvons qu'esquisser ici la physionomie de ce curieux mouvement intellectuel qui mérite l'attention de tous les esprits clairvoyants et sera soumis quelque jour, nous n'en doutons point, à une étude plus approfondie.

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