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Contre Shaftesbury

Le principal stimulant — sinon le point de départ — de sa vocation de moraliste fut assurément son antipathie pour les thèses psychologiques et morales du comte de Shaftesbury. Rappelons ici que le hobbisme absolutiste n'avait pas tardé à susciter une réaction très marquée au sein de la libérale Angleterre ; et la psychologie de l'auteur du Léviathan n'avait pas moins été discutée que sa politique. — Gumberland, l'évèque de Peterborough, supposait au cœur de l'homme un principe de bienveillance universelle, source première de ses vertus sociales. Locke, qui a peu traité de la psychologie morale, s'était tenu dans une prudente réserve entre ces deux assertions extrêmes : le Désir du pouvoir et la Bienveillance universelle. Mais lord Shaftesburv, son pupille. Ht décidément du principe i\c la soriabitiic la source de la morale humaine. Il reproche à llobbes d'avoir soutenu que \i\ force et hi puissance ont introduit la vertu j)armi les hommes et ne lo réfute d'ailleurs sur ce point que par une plaisanterie sans portée (2) .

{[) l'ahlr ilrx AhriUrs, mA 111. i'itfarv.

(2) Cantctrristitfuvs, 1. SI. Nous «itons l;i trnduclion françai«<> |»ar Pascal et Rohinkt \msi<nlain. 1780.

Pour sa part, il insiste sur le sentiment d' affection (1) qui nous unit au g^enre humain tout entier. « Tous les hommes, dit-il, ont naturellement un certain deg^ré de l'esprit d'amoM?', de société, de sympathie (2). i' h'amour social est naturel au genre humain (3), et, si le lord en avait le loisir, il donnerait, dit-il, une g^énéalogie des passions où l'on pourrait voir exactement quelle proportion il semble que les affections bienveillantes et naticrelles doivent avoir dans cet ordre d'architecture (4). Enfin, à son avis, tout homme naît doué d'un sens moral, qu'il doit développer certes et cultiver par la Raison (5), mais qui n'en est pas moins un conseiller naturel de vertu.

Mandeville, qui professait en psychologie des idées assez voisines de celles de Hobbes, et, en morale, un singulier rigorisme sur lequel nous aurons à revenir longuement, jugeait la psychologie du comte de Shaftesbury toute fantaisiste, et sa morale fort relâchée. <' Le lord, dit-il ironiquement (6) , estime que les hommes étant naturellement vertueux, peuvent pratiquer le juste sans aucune peine et sans se faire nulle violence. » Il parait qu'il exige et qu'il s'attend de trouver la bonté dans son espèce, comme nous nous attendons à trouver doux les raisins et les oranges de la Chine: Certes, la manière

(1) Caractéristiques, I, 92.

(2)/6eW.,98.

(3) Jbid., 101.

(4) Jbid., 101.

(5) 1(1., II, 22. G est la thèse de Rousseau clans V Emile. Le côte esthétique de la morale de Shaftesbuiv, son • effort pour assoc?er le bon goût et la vertu, le beau et le bien, les belles manières et le mérite moral a exercé une réelle influence au dix-huitième siècle, et jusque liur la pensée de Kant. Le tout est une exagération mystique des dispositions morales, imprimées, en effet, dans l'âme par 1 hérédité et 1 éducation.

(6) Fable, II, 139. ■ .

d'écrire de ce grand scig^neur. la politesse de son style, ses fines railleries ont fait accepter par les gens de bon ton ridée avantageuse de la nature humaine qu'il s'efforce de fournir à ses lecteurs. Chacun aime à penser avec lui que tout entendement sain peut découvrir le beau et Thonnéte dans la morale comme dans l'art ou dans la nature, et se gouverner ensuite d'après les principes excellents qu'il se sera donnés. Ce sont pourtant là des chimères qui ne sont pas sans péril.

Mandeville imagine en cet endroit un argument bien frappant contre son adversaire en morale. « On aura, dit-il, quelque idée du spectacle que présenterait la société de nos semblables, si l'homme était fait ainsi que le prétend Shaftesbury, en observant comment les choses se passent sur la scène de l'Opéra (1^. Souvenez-vous de la manière noble et de la magnificence plus que naturelle avec laquelle tout y est exécuté. Quels charmants traits et, en même temps, quels majestueux mouvements n'entrent pas dans ces pièces, lorsqu'il sagit d'exprimer les plus impérieuses passions. Le sujet doit toujours en être grand, et encore ne doit-on prendre que les côtés beaux et agréables, graves et significatifs... Il n'y a rien assurément qui soit plus capable d'élever l'esprit qu'un beau concert. Il dégage, ce me semble, Vàme davec le corps, et il nous ravit en admiration... Nos passions se taisent et notre cœur est tranquille quand les instruments cessent. Une belle action, accompagnée d'une voix bien ménagée, nous foirce d'admirer les travaux héroïques qui entrent dans la composition d'un opéra. La grande harmonie

(I) /•:/>/,•, m, I » n sniv.

qu'il y a entre les sons eng^ageants et les gestes expressifs s'empare du cœur et nous inspire invinciblement ces nobles sentiments que les termes les plus forts seuls peuvent produire... C'est la tranquille sérénité du cœur et de l'esprit qui nous rend surtout aimables.. . On ne voit jamais à l'Opéra ni colère, ni jalousie qui donne des contorsions au visage, ni flammes qui soient dangereuses... Il n'y a point de div^ertissements ou d'assemblées où les jeunes gens de qualité puissent autant se former les manières et contracter une habitude forte et durable pour la vertu. » C'est pour toutes ces raisons que l'Opéra satisfait principalement les gens de haute naissance [et se voit fréquemment honoré par la présence de la famille royale!

Ce persiflage spirituel est, par quelques côtés, fort instructif. Shaftesbury fut en effet le précurseur de Rousseau dans l'illusion de la Bonté naturelle, bien qu'il ne donne ni la même portée, ni les mêmes conséquences à cette conviction hasardeuse. Or il est certain que la lecture de romans tels que VAstrée^ et le goût prépondérant de la musique ont préparé chez Jean-Jacques son fantasme favori, la chimère de ce monde tout séraphique au sein duquel il aimait à vivre en imagination, durant ses promenades solitaires, et qui fut la source véritable de son apostolat social (1). — Bien plus, par une étonnante anticipation historique, le grand seigneur britannique a caressé d'avance les deux chimères les plus contagieuses

(i) Voir plus loin notre étude sur Rousseau et les origines de sa vocacalion réformatrice. Remarquons aussi que Nietzsche, au temps de sa romantique jeunesse, célébrera à son tour ce Silence des passions,' cette extase dionysiaque, — et, à son avis, moralisatrice, — que suscite l'audition d'un bel opéra.

de- Rousseau : la Morale romantique et le Socialisme mystique qui en procède. Car c'est en toutes lettres que Mandevillc proclame romanesques, — en angolais t'omanticks — | les idées que le lord s'est formées sur la bonté et VexceU lence de notre nature (1). Et c'est aussi dès lors sous 1( nom de système de la sociabilité que notre médecin hollandais réfute la doctrine d'un précurseur inattendu de ce socialisme aveuglément optimiste, dont le règne n'est point achevé parmi nous.

11 faut avouer que Mandeville met souvent quelque cruauté dans les réfutations par l'absurde qu'il oppose à son adversaire. Il feindra par exemple de croire que les médecins et les avocats courent les rues de Londres tout le jour, sur les jambes ou dans leur carrosse, par instinct de sociabilité, et afin de rendre service à l'humanité souffrante. Ailleurs il montrera une pauvre femme réunissant ses maigres économies afin de placer son fils en apprentissage chez un ramoneur, et il ajoutera : « Milord Shaftesbury voudrait nous faire croire que cette femme agit de la sorte parce qu'elle a remarqué les inconvénients des feux de cheminée pour le public. » Enfin il proclame ironiquement par la bouche de Gléomènes, — l'interprète ordinaire de sa propre pensée dans ses Dialogues^ — que, converti désormais aux généreuses opinions du comte, il renonce à hro les satiriques : <« Les ouvrages les phis utiles pour connaître le monde et pour pénétrer dans

(1) Fithlc, IV, 2fi9, «1 HiKfuiiy tnlo tlir oriijiu of hououty 86. Le mol « r()iiiaiiti(|ii(' <« ne s(Ma <n tff«t rju«« I adjrrtif romanesque, revenu en Franco d'Allemagne cl d'Angleterre vers 1820. Helvdtius écrira à son tour roiiire Sliaftcslmry : « I>eniandez, sur «'es romanciers du Beau moral, ro|)inion d'un lieutenant de police qui cunnait lliunianitc. » {J)r VHminuc, édit. Didot, p. 299.)

le cœur humain sont, ce me semble, les Adresses, les Épitaphes, les Épîtres dédicatoires, et surtout les Préambules de Lettres patentes, dont je fais une ample collection (1). » — Shaftesbury n'est point si naïf en vérité, mais son contradicteur est assurément plus près que lui de la réalité lorsqu'il soutient que l'homme devient bon par l'expérience de la Raison, non point par la simple nature [2) : qu'il y a d'ailleurs dans ce mot bon une ambig^uïté dont le terme vertueux est exempt, et qu'il vaudrait donc mieux s'en tenir à ce dernier; enfin que ces vertus sociales dont les partisans de Shaftesbury font obstinément honneur à la Nature sont dues à l'Art et à l'Éducation, — tout homme qui n'a pas appris (3) à être bon étant nécessairement mauvais.

Mandeville se pose donc en contradicteur de Shaftesbury et sur le terrain de la morale, et sur celui de la psychologie. En morale, car le comte, dit-il, a pris beaucoup de peine pour réunir deux choses absolument contraires, V innocence des mœurs et la grandeur mondaine. En psychologie, car a il n'est pas possible, ajoute-t-il (4), de trouver deux systèmes plus opposés que celui de ce seigneur et le mien. Ses notions, je l'avoue, ont quelque chose de généreux et de sublime. Elles sont très honorables et très flatteuses pour le genre humain. A l'aide d'une petite dose d'enthousiasme elles sont même capables de nous inspirer les plus nobles sentiments sur la dignité de notre

(1) Fable, III, 24.

(2) Ibid., 136.

(3) Fable, IV, 129. Observons encore une fois que Mandeville exagère ici la pensée de .Shaftesburv, qui ne nie pas le rôle de la Raison et de l'Education dans le développement de ce qu'il nomme le moral scnsc.

(4) Fable, II, 141.

illustre espèce » . Par malheur, toutes ces belles idées ne sont point fondées sur la Raison, ni compatibles avec notre expérience journalière, et Mandeville ne pense point si haut, quant à lui, de la nature humaine. Contrairement, écrit-il aux hérauts d'armes (1), qui ont pour principale occupation de forg^er des généalog^ies flatteuses à leurs clients ordinaires, il s'occupe uniquement à chercher et à déterrer des origines basses aux actions les plus belles et les plus honorables. Enfin, pour résumer cet antagonisme sans réserves, au système de sociabilité de l'auteur des Caractéristiques^ il oppose avec une entière franchise son système de difformité (2).

m. — La Psychologie de Mandeville.

Si Mandeville marque en psychologie une réaction très décidée contre le point de vue optimiste et souriant de Shaftesbury, on ne peut prétendre en revanche qu'il réalise un progrès réel dans la voie de l'impérialisme psychologique, car il est loin d'atteindre à la lucide précision de llobbes en cette matière. Tout au plus dépasse-t-il La Rochefoucauld par une plus exacte analyse du cœur humain et sait-il ajouter quelques traits hobbistes aux découvertes du pénéirant observateur français. Il est certain (jue l'Amour-propre, dont l'auteur des Maximes iiûi le principe des actions humaines, n'est qu'une forme du

(1) Fahlc, III, V.

(2) Ihul., 2

Désir du pouvoir, qui fut mal aperçu par le duc et pair sous son aspect véritable. Cependant comme le Désir du pouvoir est dans la plupart des faits que La Rochefoucauld examine et interprète de son mieux, il ne laisse pas de montrer parfois à la dérobée son visag^e réel sous le masque de TAmour-propre, ce concept hérité de la théolog^ie chrétienne. Par exemple, bien que les Maximes donnent d'abord la Pitié comme « un sentiment de nos propres maux dans les malheurs d'autrui, et une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber à notre tour » , — ce qui est simplement utilitaire — on y lit en un autre lieu qu'il y a plus souvent à'orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis. Et bien que l'auteur n'en dise pas autant de notre compassion pour les malheurs de nos « amis ' , comme Hobbes l'a fait sans scrupule, son sentiment est ici assez hobbiste au fond, car il ajoute : « C'est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d eux que nous leur donnons des marques de compassion. »

Mandeville, qui connaît mal la psychologie de Hobbes, ou qui n'ose point y adhérer sans réserves, sent pourtant d'autre part que TAmour-propre de La Rochefoucauld ne rend point un compte suffisamment précis de toutes les actions humaines (1). Il prend donc une position intermédiaire entre ces deux moralistes. Au cours de ses

(1) Mandeville admire La Rochefoucauld et le cite à l'occasion. {Fable, I, 272 et 299.) Un Père jésuite, qui critiqua en 1740 dans les Mémoires de Trévoux, la traduction française de la Fable des Abeilles, reconnaît que l'écrivain anglais continue le grand seigneur français, et il ajoute : « Tout ce qui résulte de ses démonstrations, c'est que TAmour-propre se mêle souvent aux actions les plus vertueuses. Eh! qu'est-ce qui en doute? Mais quel rapport de cette vérité aux folles prétentions de M. de Mandeville? »

réflexions, il a cru s'apercevoir, comme Hobbes l'avait fait avant lui, que le vocabulaire usuel était insuffisant pour traduire toute sa pensée. «'Certaines passions, dit-il, n'ont pas encore reçu de nom et c'est une lacune regrettable qu'il est nécessaire de combler. " Au Self-love, à TAmour-propre simple, il propose donc d'ajouter deux mobiles nouveaux des actions humaines, le Self-likmg, ou la préférence pour soi, et ï Instinct of Sovereignty^ ou rinstinct pour la souveraineté.

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