‹ L'impérialisme démocratiqueChapitre 15 sur 46 · Insuffisant utilitarisme de Mandeville · texte numérisé non relu

Insuffisant utilitarisme de Mandeville

En dépit de ses apparitions intermittentes, le Désir du pouvoir joue un rôle bien moins important, bien moins soutenu chez Mandeville que chez Hobbes; et, en outre, l'auteur de la Fahle des Abeilles reste bien loin derrière celui du Léviathan par son incomplète intellig^ence de la tendance utilitaire qu'il faut, si Ton voit clair, reconnaître dans le Self-lihing autant que dans Y Instinct of Sove^ reignty. — Avec La Rochefoucauld, il met d'ordinaire en relief l'aspect extérieur ou excessif et parla puéril, ridicule et maladroit de la Volonté de puissance, — la Vanité en un mot — et il néglige beaucoup trop, en revanche, de signaler les calculs raisonnables et aussi les résultats palpables dont s'accompagne l'Amour de la domination. La vaine gloire est certes une erreur en son principe et une faiblesse en ses conséquences. Mais la Gloire tout court, la Magnanimité de Hobbes n'a point ces inconvénients. Car l'ambition mesurée fait marcher le monde et l'auteur du Léviathan avait bien discerné qu'elle a pour objet à*assure]'' pour toujours la voie vers nos désirs futurs .

L'ouvrage où Mandeville demeure le plus constamment prisonnier de la perspective étroite et de l'appréciation superficielle que nous venons de signaler, ses Recherches sur r Origine de la Vertu morale (1) sont parmi ses pages

(1) Fable, II, 1 et suiv.

les plus faibles. II prétend y démontrer que « les Vertus morales sont des productions politiques que la Flatterie entendra de V Orgueil (1) " . Jugement aussi frivole que pédantesque (2) ; il faudrait dire : des productions rationnelles que Texpérience et le calcul engendrèrent du Désir du pouvoir. — Gléomènes, le personnage des Dialogues qui est le porte-parole ordinaire de Mandeville, a su reconnaître la « puissance des récompenses invisibles (3) « , c'est-à-dire des récompenses d'opinion; mais il ne comprend pas assez que ces faveurs-là sont le plus souvent des signes bu des symboles, voilant d'autres rémunérations infiniment plus substantielles. Ces dernières deviennent même parfois inopinément visibles aux regards les moins clairvoyants; qu'il surgisse en eff^t quelque différend entre deux hommes et celui des adversaires qui a pour lui le préjugé de l'opinion en sera singulièrement fortifié pour la lutte.

Gléomènes a donc tort lorsque, après avoir tracé du gentleman accompli un charmant portrait sur lequel nous reviendrons, il compare l'existence admirablement pondérée dont il vient de dire les perfections raffinées à un ruisseau fort clair et fort beau dans son cours, mais « issu d'une source si mauvaise et si bourbeuse que la soif e.rce^sivc des louanges et le désir immodéré d'être généralement applaudi " (4). Or ce pair d'Angleterre sait fort bien ce qu'il fait en recherchant les louanges et l'applaudissement : il désire le suffrage, l'appui moral de ceux qui lui accor-

(1) Fable, II, 14.

(2) Voir la lY-fiitîUidn. d ailleurs assez inrdiorro. d Adam Smith. [Théorie des sentiments Tnartnix, pari. VII, soct. II. l>os svslèmos licencieux.)

(3) Fable, III, 32.

(4) Ibid . 73.

dent d'abord les témoig^nag^es purement extérieurs de leur approbation. Helvétius, disciple plus averti de Hobbes, remarquera qu'on n'a jamais vu un homme riche habiller des portefaix en grands seig^neurs pour se faire saluer ou applaudir par eux sur son passage; parce qu'il n'y a point de plaisir au seul geste du salut, mais seulement à ce qu'il signifie àe puissance acquise. On n'aime point le respect pour le respect, ajoutera l'auteur de l'Esprit, mais comme un aveu à' infériorité àe la part des autres hommes, comme un gage de leur empressement à nous éviter des peines et à nous procurer des plaisirs.

On dirait au surplus, que Mandeville soit prêt à se corriger lui-même sur ce point. Après avoir fait parler son Gléomènes dans le sens que nous venons de dire, il place une riposte topique sur les lèvres d'Horace — personnage chargé dans ses Dialogues de faire 1' « avocat du diable » et de prôner milord Shaftesbury. — « Outre la certitude de la honte et de la défaveur de l'opinion, dit cet Horace (1), il y a cependant des maux réels et considérables qu'un homme s'attire en se comportant mal dans un point où l'Honneur est intéressé. Il peut par sa lâcheté ruiner sa fortune et perdre toute espérance à avancement » ! Et Gléomènes de répondre : « Vous sortez entièrement de la question. » Non point, ne vous en déplaise. Horace touche au contraire le point essentiel : le mépris des louanges et des applaudissements peut causer la «ruine» de notre fortune sociale.

L'excessive méfiance que Mandeville témoigne devant les inspirations de la « vanité » semble une réminiscence

(1) Fable, III, 112.

des enseignements de la théologie et nous conduit à aborder l'un des chapitres les plus obscurs de sa psychologie mal ordonnée, à savoir : les singulières propensions mystiques qui persistent sous son habituelle fidélité aux leçons de La Rochefoucauld et jusque sous son hobbisme occasionnel.

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