La Vertu d ohnégation
Dans un ouvrage écrit sous Tinfluence de Bayle, les Pensées libres sur la religion (1), qui eurent un certain retentissement et furent traduites en français peu après leur apparition, Mandeville a résumé son opinion invariable au sujet de la « Vertu » . Pour être digne de porter le beau nom de vertueux, un acte devrait, à Ten croire, être accompli par un pur principe d'amour de Dieu, sans nul mélange d'intérêt personnel. Par exemple, les femmes qui prennent soin de garder leur honneur agissent le plus souvent par la crainte du mépris public qui est la conséquence certaine d'une mauvaise réputation sur ce point ; K La sagesse de ces femmes, écrit Mandeville, mérite qu'on en fasse cas, mais il y a pourtant une grande différence entre éviter une action honteuse pour un motif d'orgueil ou de prudence et surmonter un penchant vicieux par un principe d amour pour la divinité... leur sagesse n'est pas une vertu chrétienne. " Même raisonne- Il) Imprinu' à la llavr, 1722, in-S".
ment au sujet d'un jeune homme qui demeurerait continent non point par crainte d'offenser Dieu, mais par avarice ou par considération d'hygiène. Le véritable christianisme consiste, dit-il, dans un sacrifice entier du cœur aux lois de Dieu, et, sans ce principe intérieur de religion, il n'y a point de culte extérieur, point de dévotion apparente, point d'acte de charité qui puisse contribuer en rien à notre salut éternel.
Nous nous demanderons par la suite jusqu'à quel point fut sincère chez Mandeville le rigorisme éthique si pompeusement étalé dans tous ses écrits à côté de suggestions trop souvent licencieuses. Retenons seulement, quant à présent, sa définition de l'acte vertueux; il l'a répétée maintes fois au cours de sa carrière de moraliste : c'est un acte d'abnégation parfaite, de renoncement accompli, de Self déniai, ainsi qu'il s'exprime d'ordinaire. — Il n ignore pas l'excessive rigueur (1) d'une pareille exigence; il sait que les gens du monde vous jugent ridicule si vous vous avisez de « faire violence à vos inclinations et de soutenir que la Vertu exige qu'on renonce à soi-même » (2) . 11 se tient néanmoins à cette conception trop mystique et pour ainsi dire janséniste de la Vertu, parce qu'elle lui est fort commode pour rejeter dans le néant ces vertus sociales ^vëi^nàxxe^ naturelles , qui sont accordées à l'humanité par lord Shaftesbury. Son porte-parole des Dialogues^ Cléomènes, « connaît (3) toute la difficulté qu'il y a à remplir la tâche que Y Evangile nous impose. Aussi s'oppose-t-il
(i) La morale de soa livre est, clit-il, sévère et sublime. Il y donne une épreuve difficile de la vertu et la distingue d'avec ce' qui n'en a que I apparence. (Fable, W, 254).
(2) Fable, III, XX.
(3) Ibid., XXXI.
toujours à ces casuistes relâchés qui, pour parvenir à leurs fins, travaillent à adoucir la rigueur des lois du christianisme. "
Les Jésuites qui, hien plus que Shafteshury, possédaient la réputation d'adoucir par les accommodements de la casuistique les sévérités de la morale évangélique, se sont char(;és de répondre ici pour le grand seigneur philosophe. Par la plume de leur critique des Mémoires de Trévoux^ ils ont marqué un haussement d'épaules ironique en présence du « burlesque rigorisme » qui convenait si mal à l'auteur de la Fable des Abeilles !
L'abnégation paifaite est-elle possible?
Ironie assez justifiée à vrai dire! En effet, par ses méfiantes interprétations psychologiques, par la virtuosité qu il apporte à mettre au jour le Self-liking et VInstinct of Sovereignty dissimulés sous nos moindres actions. Mandeville ne s'est-il pas retiré le droit de croire à la vertu, — au moins s'il persiste à la définir dans les termes rigoureux que nous venons de reproduire? Parce qu il montre l'intérêt et la vanité mis en jeu dans toutes les décisions humaines, parce qu'il soutient, d'autre part, que la vertu évangélique prescrit de ne sacrifier en rieri à ces mobiles trop bassement terrestres, il conduit son lecteur à nier sans hésitation l'existence de la vertu chrétienne. Écoutez son représentant Cléomènes. Ce seigneur .i attaque ses passions avec vigueur - , mais, en dépit de ce beau zèle.
a il ne se fait point de peine d'avouer sa faiblesse. On Tentend souvent se plaindre que les empêchements qu'y apportent la chair et le sang^ sont insurmontables (1) ». Cléomènes regrette de ne point posséder la Vertu sublime que demande le christianisme : « Il regarde comme imparfaites ses actions qui ont bien toutes les apparences d'être bonnes, s'il sent intérieurement qu'elles sont parties d'un mauvais principe. » Quoiqu'il ait su écarter de sa vie toute souillure apparente, il n'en fait honneur qu'à la Vanité qui, de son propre aveu, possède si entièrement son cœur « qu'il ne connaît aucun acte, de quelque passion que ce soit, dont il ait pu l'exclure... Une certaine enflure de cœur parait inséparable de sa nature » . Voilà des aveux pleins d'humilité! Mais si Mandeville voulait nous engager à faire mieux que son Cléomènes, pourquoi donc nous répète-t-il à satiété que la faiblesse dont ce dernier s'accuse a ses racines dans les profondeurs les plus intimes de la nature humaine?
Cléomènes est convaincu que le sacrifice du cœur exigé par V Évangile consiste « à déraciner entièrement » cette enflure dont il se reconnaît atteint; mais « il avoue souvent avec douleur qu'il craint bien que l'attachement qu'il a pour le monde ne finisse qu'avec la vie. Trois raisons entretiennent chez lui ces soupçons humiliants. Premièrement, les égards qu'il continue d'avoir pour le sentiment des Mondains. En second lieu, l'obstination de son cœur indocile qui ne saurait changer les objets de sa vanité et avoir honte des actions dont il a appris à se glorifier dès l'enfance. Enfin, l'aversion insurmontable
(1) Fable, III, xxx et suiv.
qu'il trouve dans son cœur pour le mépris et les railleries, de quelque espèce qu'elles soient. » Or, les enseignements de Mandeville tendent à nous convaincre que son Cléomènes ne désespère pas seulement à bon droit de devenir vertueux lui-même, — pauvre pécheur endurci dans le mal, — mais encore devrait renoncer à cet espoir pour tous ses frères en humanité !
Parfois en effet ce dig^ne homme étend jusqu'au prochain les conclusions de son expérience personnelle sur l'impossibilité de la Vertu d'abnég^ation. Parce que Shaftesbury trouve trop de vertu dans le monde, son adversaire se laisse aller à soutenir non seulement qu'il n y en a pas autant que le prétend le lord, mais encore qu il n y en a pas du tout (l). On pourrait souhaiter, dit-il, que les hommes eussent plus d'é^jard pour le Bien public et moins d'attachement à leurs intérêts particuliers ainsi que milord Shaftesbury tâche de le faire croire. Mais, si la chose est impossible^ il est très ridicule d'en discourir et de faire voir rexcellence de la Vertu. Que sert-il de mettre au jour la Beauté, si les hommes ne peuvent parvenir à l'aimer? Vous prétendez, milord, que le vénérai des hommes est en possession des vertus sociales. Cependant dès que nous descendons dans le particulier, vous no trouvez plus personne qui soit doué de ces vertus. « Je vous ai pris do tous les côtés, conclut Cléomènes en «adressant à Horace, l'avocat de Shaftesbury, et vous ni avez paru tout aus>i peu satisfait des personnes du }»lus haut ran^f que de celles du plus bas état. " — Eh, ^oilà un procédé maieuti(]ue excellent: mais il se retourne
(I) Fahii', \\\. :jr) «I vu.
contre qui le met en œuvre. Si en effet Horace est ici contraint d'avouer que la vertu de sociabilité, tant prônée par son moraliste favori, n'existe point ici-bas, à combien plus forte raison le penseur que soutient Cléomènes devrat-il reconnaître que le Selfdenial, la vertu d'abnég^ation parfaite n'est point de ce monde !
On ne trouve accepté par lui comme réellement vertueux qu'un seul personnage historisque : et celui-là ne fut point un chrétien. Anaxag^ore de Glazomène, dit-il (1) , distribua ses biens considérables à ses parents d'Ionie, afin d'étudier plus librement la philosophie : — Bel arg^ument, en vérité! Parce que vous ne connaissez de ce sage qu'âne vague silhouette légendaire, parce que vous êtes incapable de pénétrer de si loin les raisons d'intérêt politique ou de vanité littéraire qui lui dictèrent sans doute sa résolution de retraite, vous le canonisez étourdiment sur votre chimérique autel? Tandis qu'ailleurs (2), vous expliquerez sans scrupules par les motifs les plus intéressés la vocation des moines et des nonnes qui font chaque jour sous nos yeux un sacrifice plus entier!
Enfin Mandeville nous apporte lui-même un argument décisif contre la vertu d abnégation. Le médecin qui veille en lui sous le moraliste a marqué quelque part d'un terme technique fort significatif ce que serait à son avis un acte dûment constaté de Self déniai (3) . « Que l'homme soit dans l'état sauvage de simple nature ou entre les mains des Politiques, il est impossible, tant qu'il restera homme, qu'il agisse jamais dans une autre vue
(1) Fable, III, 146.
(2) Enrpiiry, p. 56 et suiv.
(3) Fnfjlr,\l, 180.
90 L'IMPÉRIALISME DÉMOCRATIQDE
que pour plaire à soi-même... Tout mouvement qui est contraire ou opposé à ce plaisir, serait nécessairement contre nature et convulsif (1) ! » Voilà un mot qui fait penser, n'est-il pas vrai? Aussi, Horace, arrivé au terme de sa conversation avec Gléomènes, n'a-t-il pas tort de reprendre à son compte l'argument employé par son antagoniste contre lord Shaftesbury, et de lui lancer ce trait dn Parthe (2) : « Pourquoi ne pas trancher le mot et ne pas dire qu'il n'y a ni vertu, ni probité dans le monde? Par tous vos discours, on voit que vous voulez en venir là ! » Et Gléomènes n'a d'autre ressource en cette extrémité que l'équivoque. Il n'a jamais prétendu démontrer, dit-il, qu'il n'y ait point de gens vertueux, au sens désintéressé et chrétien de ce mot; il soutient qu'il y en a peu^ roilà tout (3) . Et il donne ailleurs une évaluation plus précise de leur nombre, lorsqu'il affirme qu'on pourra compter en général vingt hommes d'honneur pour un de vertu (4). Proportion qui nous semblera notablement exagérée encore, si nous nous souvenons de ses propres leçons ! Au surplus n'y aurait-il pas un moyen de concilier ces deux assertions de la Fable des Abeilles : tout acte humain est intéressé. — L'abnégation seule est vertu chrétienne. Vertu chrétienne en effet, car c'est le privilège du christianisme de la conseiller parce qu'elle donne la foi dans les
(i) On peut rap|)rorhcr de ce passage une autre déHnition suggestive dtlit Vertu {Ftihlc, II, 10). « On s'est aeeordé à donner le nom de vertu à toutes 1rs actions qui, étant contraires ntix mouvements de ta nature, tendrait nt à procurer des avantages au prochain «t à vaincre toiiles sts passions par I ambition raisonnable d être bon. » Le texte français contient, dans cette phrase, une faute de traduction qu a relevée le critique do> Mémoires de Trévoux .)
(2) Fahle. IV, 238.
(:i) FMe, m, 12;L
(V) Enijuiry into thc origin of honour, p. W.
rémunérations éternelles! Dites donc qu'il n'est qu'une voie pour obtenir ici-bas des actes désintéressés; c'est de faire concevoir un au-delà, où le compte de Thomme vertueux se soldera quelque jour en gain.