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La Raison est une passion calculatrice

La contradiction que nous venons de signaler pourrait bien provenir en partie de cette erreur fondamentale qui a vicié toute la psychologie de Mandeville, et que nous avons combattue déjà : son insuffisante intelligence du caractère utilitaire de la Raison humaine. Si en effet, en dépit de ses analyses presque hobbistes parfois, il trouve encore quelque trace de vertu chrétienne dans le monde, c'est qu'il y rencontre de la raison, qu'il nomme alors imprudemment cette Raison une Vertu, et qu'il est entraîné trop souvent à la confondre avec la Vertu pure ou Vertu d'abnég^ation. Par exemple, il parle quelque part des vertus réelles que l'homme est capable d'acquérir par la Raison (1). Il voit la vertu naître de l'ambition raisonnable d'être bon (2). Il écrit dans la préface de son dernier ouvrage, l'Enquête sur l'origine de C honneur : « Je suis entièrement persuadé qu'il est beaucoup meilleur de nous gouverner d'après les conseils de la Raison que d'obéir à nos passions sans hésitation ni contrôle, et en conséquence que la Vertu est plus avantageuse que le vice

(1) Fable, II, 215.

(2) Ibid., 10.

non seulement pour la paix et le bonheur réel des sociétés en général, mais encore pour la félicité temporelle de tout membre individuel de cette société, même en faisant abstraction des considérations de la vie future. " La Raison est ici complètement identifiée avec la Vertu.

En conséquence de cette confusion, la Raison ellemême va prendre dans Tesprit de Mandeville quelque teinte de Selfednial et il ne voudra plus la reconnaître, elle aussi, que mêlée d'abnégation. En effet, au cours de ses Remarques sur V Essaim murmurant, ce premier germe de la Fable des Abeilles , il se flattera (1) d'avoir montré u la différence qu'il y a entre les actions qui découlent de la victoire que la Raison a remportée sur les passions, et celles qui partent de la conquête qu'une passion a obtenue sur une autre ». — A plusieurs reprises il a répété cette dernière naïveté, et donné à entendre qu'il ne juge ni vertueuse, ni même raisonnable une action issue de la victoire d'une passion sur une autre passion? Ainsi, dans ses Pensées libres, à propos de la jeune femme ou du jeune homme qui sont demeurés chastes par calcul raisonné de prudence : i. Ce n'est pas là, écrit-il, ce qui s'appelle maîtriser ses passions. C'est en rejeter une pour se livrer à une ou plusieurs autres qui ont plus de force sur le cœur (i; . »

Eh! voilà une erreur impardonnable dans laquelle Hobbes sans doute ne serait point tombé! En réalité, il n'est qu'un moyen de maîtriser une passion, c'est de lui en opposer une autre, et Mandeville en convient cent fois lui-même. Il a écrit en toutes lettres dans son dernier

(1) Fahlc, I, 299.

(2) l'aj;»' 1<> «I»' la liadiu'liun franijaisc.

ouvragée (1) : Nous connaissons trop notre propre incapacité à contenir de fortes passions, sinon par l'aide d'autres passions plus violentes encore. » Quand ces passions plus violentes sont calculatrices, adaptées à la vie sociale^ elles prennent l'apparence et le nom de la Raison, voilà tout. — Au surplus, la Fahle des Abeilles n'est génère qu'une longue démonstration de cette thèse remarquable : une passion primordiale de notre nature qu'on peut nomme Self-liking, Instinct pour la souveraineté. Vanité parfois, est seule capable de dompter efficacement les autres!

A l'avis de Mandeville, THonneur est issu de cette passion dominante, comme nous le verrons, et c'est pourquoi (2) « toutes les fois que l'homme d'honneur renonce à lui-même en imposant silence à un appétit, il en est immédiatement récompensé par le plaisir qu'il reçoit d'une autre passion qu'il satisfait... Le plaisir qu'il perd en sacrifiant son avarice ou quelque autre appétit est doublement repayé à sa vanité " . En conséquence l'Honneur n'a rien d'une Vertu aux yeux de Mandeville. Soit : on peut lui accorder cette satisfaction de mots, si la vertu est définie par le Selfdenial. — Mais l'Honneur n'a-t-il rien de la Raison? Nul n'oserait le soutenir. Ils sont apparentés de fort près au contraire : l'Honneur est une des formes originelles de la Raison sociale, une des sources de son perfectionnement graduel. La Raison n'est guère autre chose que ce calcul en vue d'un double bénéfice que Mandeville semble reprochera l'Honneur : ou encore elle est cette substitution de passions que nous venons de le

(1) Enquiry, p. 80.

(2) Fable, I, 286.

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voir dédaixjner à la légère. Quoi que vous en pensiez, ô ju{;e peu clairvoyant, l'acte du jeune homme ou de la jeune femme des Pensées libres e%i raisonnable \u%\.Qm.Q\\i parce qu'ils ont écarté une passion dangereuse pour leur avenir, l'incontinence, afin de lui préférer des passions tournées vers la puissance sociale : la prudence, la crainte de l'opinion, l'avarice même qui n est pas fort distincte de 1 économie sagace. — Toutes ces passions-là sont formes du Désir raisonné du pouvoir, — pouvoir qui assure efficacement les voies de nos désirs futurs, pour parler une fois de plus le langage du Léviathan.

Rien n'est donc moins analogue, en dépit des insinuations de Mandeville, que la Raison et la Vertu d'abnégation. La première, alliée à la religion et à la philosophie, parfois aussi cachée sous le déguisement de l'Honneur ou même des Belles manières, pour parler avec Shaftesbury et Mandeville, régit le ». monde « et rend seule possible la vie en société, ^ul n'en a donné une démonstration plus complète que Tauteur de la Fable des Abeilles, comme l'étude de sa morale nous le montrera encore mieux tout à l'heure. La seconde n'existe guère que dans les traités édifiants où ill'alla chercher lui-même, — peut-être pour les besoins de sa cause, — car les actes d'abnégation apparente sont sinon convulsifs, ainsi qu'il les appelle, du moins impulsifs, issus d'instincts qui ne sont eux-mêmes que raison sociale imprimée dans notre psvchisme subconscient par l'hérédilé, l'éducation ou l'habitude.

Le jésuite de Trévoux dont nous avons cité déjà les savoureuses critiques, se montra stupéfait de rencontrer derrière l'apologiste du vice, dont il feuilletait avec méfiance les cyniques élucubralions, une sorte de jansé-

niste et de pascalien, exigeant à la source de nos actes méritoires le pur amour de Dieu. Il lui reproche, nous l'avons dit, son « burlesque rigorisme » . i^'L' Evangile, écrit le Père (1), n'interdit nullement le soin de nos intérêts privés. La pure vertu fait, il est vrai, des cœurs moins intéressés que ceux du commun des hommes, mais elle ne va pas au delà. » Et n'est-il pas plaisant, conclut-il, de voir l'auteui* de la Fable des Abeilles pousser la sévérité morale plus loin que VÉvangile et que ses maximes! — Sage parole en vérité! elle rappelle l'objection que présenta l'évéque de Gomminges à Rancé, méditant sa vocation réformatrice. Le prélat conseillait au futur abbé de la Trappe de garder jusque dans son repentir légitime « cette juste médiocrité qui fut toujours le caractère de la véritable vertu ».

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