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Le christianisme de Mandeville

L'inconséquence fondamentale qui fait de l'analyste du Self'lihing et de V Instinct of Sovereignty le champion obstiné de la vertu d'abnégation, reste l'énigme irritante de sa personnalité intellectuelle. Cette contradiction gratuite rebutera toujours ses lecteurs de bonne foi, et elle a nui sans aucun doute à l'étendue de son influence. Il est donc utile de nous arrêter un moment à en examiner une explication plausible : ce serait sa complète hypocrisie sur

(1) Mémoires de Trévoux, année 1740, p. 2132.

ce point. N'v aurait-il pas peut-être, dans son rig^orisme affiché, une simple supercherie, destinée à égarer des persécuteurs qui ne lui firent point défaut, en dépit de cette précaution . Car on trouve dans sa Fable des Abeilles quelque écho des polémiques suscitées par ses écrits ; et le ton en est aussi brutal que perfide, il faut l'avouer; on lui reproche d appuyer par ses théories antisociales les entreprises du prétendant Stuart, et d'attirer par son impiété des épidémies veng^eresses sur la vertueuse An^jleterre. il dut donc chercher à se couvrir tant bien que mal contre des insinuations qui n'étaient pas sans danrrer de son temps.

Mais il n'est pas facile de prendre Mandeville en fla- (jrant délit d hypocrisie, ni de discerner avec certitude un trait d'incrédulité dans ses écrits. Le ton de ses Pensées libres est même assez persuasivement chrétien, — d un christianisme purement individuel toutefois, ami de la tolérance et des inspirations du cœur, ennemi des dog^mes, des cérémonies et surtout des prêtres qui ^ sont absolument les mêmes dans toutes les religions (1) " . En revanche, les dernières pages qu'il ait écrites, celles de son Enquête sur l* origine de l'honneur, traitent la morale de \ Évangile et la vertu d abnégation avec une ironie si évidente que les doutes dont on se sent assailli trop souvent lorsqu'on rencontre ses professions de foi excessives se réveillent à cette lecture avec plus de force que jamais. Jugez-en! Gléomènes veut démontrer que le sentiment de l'honneur a plus de puissance que le sentiment chrétien sur le cœur d'un homme du monde. Il imagine, à

(1) Fable, III. xxvm.

cet effet, un ministre du culte qui ne serait, dit-il, «s ni un philosophe sous la robe du prêtre, ni un de ces prédicateurs en vogfue dont Tunique souci est celui de leur réputation mondaine, mais au contraire un sincère disciple des apôtres, un interprète convaincu de la parole du Christ (1) » ; et il le suppose chargée d'exhorter un officier de la garde royale, homme d honneur et de réputation, afin de le faire renoncer à un duel. Ce ministre de V Évangile en appellerait d'abord, dit-il, à la Raison qui conseille de ne pas tuer un homme pour un mot; il dévoilerait les fondements tout ég^oïstes du principe de l'Honneur, se référant à cet effet aux démonstrations de la Fable des Abeilles. Enfin et surtout, il soulignerait la vanité de la gloire terrestre, la certitude du bonheur futur et l'abnégation f se If déniai J qui est le caractère de la véritable vertu chrétienne; il célébrerait la tranquillité de conscience et le solide réconfort qu apportent avec elles l'Humilité, la Patience et l'entière Résignation à la volonté de Dieu ! »

Là-dessus, Horace interrompt son interlocuteur : — Combien de temps, je vous prie, allez-vous continuer cette hypocrisie ft/iis cantj ?

Et Cléomènes de riposter : — Puisque je mets en scène un vrai chrétien, un croyant sincère, il faut me permettre de parler son langage !

— Sur combien de gentilshommes, reprend Horace, supposez-vous que ces pensées de religion auraient quelque effet?

— Sur beaucoup, j'espère.

(1) Enquiry into the origin o/ lionour, p. 76,

— Vous pouvez à peine vous empêcher de rire!

Un sourire dissimulé avec soin, telle pourrait bien avoir été l'attitude secrète de Mandeville vis-à-vis de cette vertu chrétienne d'abné^jation qu il emploie si souvent pour en accabler toutes les morales et tous les moralistes autres que lui-même (1). Mais ce sourire vise-t-il Timpossibilité radicale d'une semblable vertu, ou seulement le parfait mépris que professent à son ég^ard les prétendus chrétiens de son temps? Voilà ce qu'il est impossible de décider avec certitude. — Cléomênes ayant avancé, pour résumer son apologie de la Fable des Abeilles, que l'auteur a voulu « en^jager son lecteur, mettre son esprit dans une assiette agréable et badiner en un mot pour dévoiler la corruption de notre nature v ; que son livre, « après avoir exposé 1 homme à différents jours, le place indirectement dans le point de vue propice pour découvrir la nécessité de la révélation, de la foi et de la pratique du christianisme " , — Horace riposte avec une franchise méritoire : Je ny ai rien vu de semblable f2). Et il est évident que de pareilles intentions y sont peu apparentes; mais il faudrait savoir scruter les cœurs et les reins pour affirmer qu'elles en sont certainement absentes.

(1) Fable, IV, 270. — Shaftcsbury est accusé de déisme, de paganisme et d'irrespect à l'égard de la Bible,

(2) Fable, IV, 268.

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