La Passion utile au bien public. Mandeville économiste
En effet, si Mandeville, moins gêné par les contradictions de sa psychologie incohérente, eût marché hardiment dans la voie féconde où l'engagea son étude attentive des notions de l'Honneur, il eut pu construire un syllogisme convaincant, que nous allons essaver de présenter à sa place.
( l) Emjuiry, p, 69,
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Et d'abord résumant les enseignements que nous venons d'exposer, il aurait posé ces remarques préalables : J'entends réserver le nom de Vertu proprement dite à une chose qui n'existe point ici-bas, à savoir : le désintéressement absolu.
En outre, La Rochefoucauld et moi, nous avons établi que les prétendues « vertus » sociales, — bien loin d'être la fleur naturelle de la bienveillance humaine, comme le pense lord Shaftesbury, — sont dépourvues de tout désintéressement, de toute abnégation, et purs résultats de Passions telles que F Amour-propre, l'Instinct pour la souveraineté ou la Vanité. — Par là, au point de vue chrétien étroit où je me place, on peut dire que les seules vertus dont l'existence soit dûment constatée ici-bas sont des passions ou même des vices (1) habilement déguisés; elles se ramènent en dernier ressort à un seul vice ou péché originel, le Désir du pouvoir de Hobbes. — Ceci posé, voici mon argument en forme; c'est, si je ne me trompe, un syllogisme endarapii, pour parler le jargon de l'école :
Les vertus sociales sont certains vices déguisés. Or, les vertus sociales sont utiles à la société. Donc certains vices des particuliers tendent à l'avantage du public !
Sauf la réserve qu'impose la substitution mal justifiée du mot vice au mot passion, cette déduction eût été en fait inattaquable, qu'on ne l'appliquât d'ailleurs, comme Mandeville affecte de le faire, qu'à une
(1) Helvétius a écrit : « La Rochefoucauld, en employant le mot d'amour-propre, a paru fonder la vertu sur un vice. » (De l'Esprit, édit. Didot, p. 33.) Et x\dam Smith, critiquant Mandeville, regrette que le mot passion soit toujours pris dans un mauvais sens par le langage, car la passion peut être bonne quand elle est modérée et tendant au bien.
société conquérante amie de la gloire mondaine, ou même à une plus paisible nation. Nous avons cité plus haut quelques li(jnes de son dernier écrit qui ont à peu près ce sens. Les hommes sont tous nés, disait son Horace, avec le Self'likiug ou Instinct pour la Souveraineté, passion qui est vicieuse en son principe, mais qui, modérée et bien réglée, les porte à agir avec rectitude. — C'était mettre heureusement en relief ce qu'il faut d'individualisme encouragé et développé, de persistant Désir du pouvoir pour assurer la vie et le progrès des sociétés humaines: sans oublier ce qu'il importe d'y superposer de raison calculatrice et d'expérience sagement interprétée, afin de continuer néanmoins à produire en commun, et de conserver les avantages immenses de la division sociale du travail, sans cesse perfectionnée au cours des âges. — Préceptes que nous résumons volontiers par cette brève formule : il faut subordonner raisonnablement sa puissance. Certains passages de la Fable des Abeilles semblent aussi révéler à l'arrière-plan de la pensée de l'auteur quelque chose de cette morale impérialiste rationnelle, par malheur insuffisamment consciente en son esprit. L'édition de 1714 portait déjà en sous-titre, à la suite de Tépigraphe fameuse : Private viceSy publick benejits, cette explication caractéristique : « Contenant quelques discours pour démontrer que durant la dégénérescence de rilumanité, les fragilités ffrailtiesj humaines peuvent être tournées à l'avantage de la société civile et rendues aptes à remplir la place des vertus morales. " On le voit, il semble que, — la chute originelle entravant l'essor de la vertu chrétienne d'abnégation, — il s'agisse de canaliser par l'intervention de la Raison, au profit de la Société, les
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inspirations du D-ésir du pouvoir, — ce péché d'orig^ine, ce défaut initial de la nature corrompue, qui éclate au grand jour dans les revendications de l'individualisme moderne, h' Essaim murmurant, ce germe premier de la morale de Mandeville, renferme aussi quelques phrases qu'on pourrait interpréter dans le même sens; celle-ci par exemple : « On trouve le vice avantageux lorsque la justice l'émonde, en ôte Vexcès et le lie (1). » Ce ne sont toutefois en cet endroit que de fugitives inspirations, et nous dirons qu'une vue plus grossière de l'avantage du Vice est à la source de ce pamphlet célèbre.
Mais, si nous examinons les Remarques dont l'auteur a pourvu dès 17 14 son retentissant opuscule de 1705, nous constaterons dès les premières pages qu'il donne les passions, et non plus expressément les vices, comme les soutiens d'une société florissante (2). — Plus loin, il semble se rapprocher davantage encore de la morale impérialiste rationnelle qui aurait pu devenir le corollaire de ses observations sur la nation britannique. «Voulez-vous, dit-il (3), rendre une société considérable et puissante, mettez en jeu les passions de ceux qui la composent. Partagez le terrain, quand même, avec leur portion, ils n'auraient pas assez pour faire desé pargnes. Réveillez-les de leur oisiveté seulement en les raillant, ou par des louanges : leur vanité les fera bientôt travailler avec ardeur. Instruits dans le Commerce et les Arts, vous leur donnez en même temps de Yenvie, de la jalousie, de \ émulation .. . Que les privilèges soient égaux pour tous
(1) Fable, I, 26.
(2) Ibid., 27.
(3) Ibid., 22 .
les particuliers. Ne souffrez pas que personne ne fasse que ce qui est lég^itime, mais surtout qu'il soit permis à chacun de penser comme il veut... " Voilà ce que Hegfel appellera cent ans plus tard ï Animalité intellectuelle fgeis^ tiges Thicrreichj ou la Société civile proprement dite, par opposition à TÉtat qui est plus strictement moral par vocation; mais en dépit du nom sing^ulier qu'il lui impose, et parce qu'il est au fond, lui aussi, un impérialiste rationnel , le penseur souabe ne fera pas moins des agitations de cette société civile la source de tous les progrès humains! Or, remarquons bien que les quatre passions nommées par Mandeville et désignées par lui comme les ressorts de l'opulence et de 1 éclat extérieur des nations, — vanité, envie, jalousie, émulation I), — sont des succédanées du Désir du pouvoir. La revendication de l'égalité devant la loi et la mention des disciplines sociales nécessaires trouvent aussi leur place dans cette esquisse. G est donc encore une morale impérialiste à l'état d'ébauche (2).
(1) Vollairc paraît avoir aperçu quelque chose de I Impérialisme rationnel (jui existe à létat latent dans la pensée de Mandeville. A l'article Abeilles du Dictionnaire philosophif/iie, il le proclame un moraliste utile en dépit de quelque cynisme. Et, à larticle Envie, du même ouvrage, il remarque que Mandeville est, à sa connaissance, le premier philosophe qui ait approuvé celte passion, ii Peut-être, ajoute-t-il, l'écrivain anglais aura-t-il confondu I envie avec 1 émidation ; mais peut-être aussi 1 émulation n estelle (pi une envie qui se tient dans de justes bornes? La Hn de cette discussion intéressante dégénère en bouffonneries sur le genre d'envie qur pratique ce coquin de Fréron. •<
(2) Un cxenq)le individuel des avantages sociaux de l'Amhilion ou Désir du pouvoir, un homme dont les vices particuliers Hrent le bénéHcc public, c est Olivier Cromwell, que Mandeville fait profession d'admirer et de réprouver tout à la fois : «> Le motif ca|>ital <le tous ses actes, dit Cléomènes, était l'ambition, et ce «pi'il désirait, »-'était une gloire immortelle. Il s'est attaclu' sans trêve à e«- dessein. Toutes ses facultés v furent subor- «lonnées; et nul génie ne fut plus constamment tourné, vers son propre
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Lorsque, un peu plus tard, il porte ses recherches sur la yature de la société (1), Mandeville en découvre les véritables fondements non pas dans les bonnes et aimables qualités de Thomme, « mais dans ses mauvaises et ses pernicieuses qualités, ses imperfections et son manque d'excellence dont les autres créatures sont revêtues. » Voilà ce qui nous a principalement rendus des êtres sociables, du moment que nous avons perdu le paradis. Aujourd'hui, nos appétits, nos passions et la multiplicité de nos désirs sont nécessaires pour faire fleurir toutes sortes de métiers et de commerces. Or, personne ne nie que ces appétits et ces passions ne soient effectivement de mauvaises qualités, ou au moins qu'elles n'en produisent de telles. — Le syllogisme que nous supposions tout à l'heure n'est-il pas une fois de plus ébauché en ce passage?
La préoccupation qu'on y aperçoit au sujet de la prospérité des métiers et du commerce nous amène à toucher en passant l'un des traits les plus intéressants, les plus gros d'avenir que nous ayons rencontrés dans la complexe personnalité de Mandeville. Il faut voir en lui l'un des précurseurs, et même l'un des inspirateurs du mouvement physiocratique et économique qui a tenu une si
intérêt. Il pouvait prendre plaisir à être juste, humain, magnifique, et tout autant à se montrer oppresseur, persécuteur, pillard, s il pensait par là servir ses projets... Mais ses crimes les plus énormes ne procédaient pas d un plus mauvais principe que ses plus achevées -perfections. Au milieu de ses forfaits, il était esclave de ses devoirs publics, et nul patriote dcsiiitévessé n'eût mieux veillé sur la prospérité nationale et relevé le crédit de l'Angleterre en moins de temps que cet usurpateur. Cependant le tout était accompli en vue de lui-même et il n'a jamais donné une pensée à la gloire de sa patrie, avant de l'avoir faite inséparable de la sienne. » [Enquii-y., p. 230 et 231.)
(1) Fable, II, 172.
grande place dans révolution des idées contemporaines. Ce n'est point par hasard que Marx la cité dans son Capital, cette réfutation passionnée des principes de rÉconomie classique. Et, sans doute, la fréquentation de la bourgeoisie anglaise le servit en ceci comme celle de l'aristocratie britannique lavait aidé dans ses analyses de THonneur ou des Belles manières. La « prudente économie 1) " de la chose publique le préoccupe avant tout. La '. balance du commerce 2; t) est une conception familière à ce Londonien d adoption, observateur curieux du mouvement d affaires de la grande cité. « Gomment, écrit-il quelque part, les qualités de modestie et de charité pourraient-elles avancer Y Opulence, la Gloire et la Grandeur mondaine des nations (3) ? » Et voilà presque en propres termes le titre de Touvrage illustre d'Adam Smith !
Mandeville a réfléchi sur le rôle social de la monnaie (4) ; il sait que cette heureuse institution u prévient et ôte toutes les difficultés en fournissant une récompense commode et précieuse pour paver tous les services que les hommes peuvent se rendre les uns aux autres. " Ajoutons : et aussi à 1 ensemble des hommes, c'est-à-dire à la société tout entière, et nous aurons une définition excellente que Marx, lorsqu'il feuilleta les ouvrages de ce théoricien « bourgeois •' , c'est-à-dire individualiste de la nature humaine, aurait fait sagement de retenir et de méditer davantage. — On pourrait dire, en résumé, que la Fable des Abeilles annonce et fait mieux comprendre la
(h FMc, I. 22^.
(3)/f/., IL 11)2
(4) Fable, IV, 258 rt suiv.
tendance crypto-ùïipérialiste, pour ainsi parler, de T Utilitarisme économique, qui est, par quelques côtés, le code de iHonneur commercial et la règle des Belles manières entre concurrents pour le g^ain. Adam Smith a pratiqué le livre de Mandeville et Fa réfuté, — assez faiblement d'ailleurs, — mais non pas sans g^arder quelque chose de sa lecture.
Le vice utile au bien public? VEssaim murmurant,
Le syllogisme que nous prêtions tout à l'heure à Mandeville permet d affirmer que certaines passions ou fragilités, qu'il appelle indûment des vices, sont utiles au bien public. Il a eu le tort d'appliquer ce raisonnement au vice proprement dit, — c'est-à-dire à la passion dépourvue du frein utilitaire, — et il en a fait par là un véritable sophisme (T, parce qu il a introduit dans sa conclusion des affirmations que ne renfermaient point ses prémisses. — Les passions ne sont utiles au progrès social qu à titre de dérivés du Désir du pouvoir, d'autant plus qu'elles lui sont plus étroitement apparentées ; et
(1) Comme il est de mode aujourd hui de revenir à ce sophisme et de donner les mauvaises qualités de l'homme comme les sources du progrès matériel et moral, il faut répéter que cette thèse n est exacte que dans un sens très restreint, au delà duquel elle est singulièrement dangereuse. Une seule mauvaise qualité est progressive, c est la Volonté de puissance, réglée par la Raison (si tant est qu elle soit mauvaise en ce cas). Faute de cette règle, elle engendre les Vices proprement dits et elle est alors véritablement mauvaise, dépourvue de toute vertu créatrice, et au contraire destructive et régressive au premier chef.
le bon sens ne permet de les nommer vices que si elles se dérobent au contrôle de la Raison, cette faculté calculatrice de leurs répercussions lointaines. En ce cas l'assertion de Mandeville n'est plus défendable. La luxure ou la ^gourmandise par exemple, supposant un élan déraisonnable vers la jouissance immédiate, sans souci de ses conséquences bv^iéniques ou sociales, ne sont point utiles mais fort nuisibles au bien commun quoi qu'il en dise. La paresse, qui d'ailleurs n'est point une passion, mais plutôt tout le contraire, et qui est assurément un vice, n'a rien d'avantag^eux pour la g^randeur ni pour l'ordre des nations. — Or, ce sont tous les vices que Mandeville a semblé parfois prôner dans ses écrits. Les pressentiments d'impérialisme rationnel que nous y avons cueillis çà et Jà sont, il faut 1 avouer, moins des développements que des rectifications à la tendance licencieuse (I) de cette petite Fable des Abeilles, dont il a eu le grand tort de laisser par nég^lig^ence le titre, et, en quelque sorte, le patronag^e, à presque toutes ses œuvres ultérieures de morale.
Il avait publié, dés 170;^, quelques fables anglaises dans le goût de La Fontaine (2), lorsque, en 1705, il s'avisa d utiliser la forme de l'apologue pour intervenir dans la polémique des partis. A ce moment, les torys, fatigués de la guerre contre la France (3), prétendaient que les bostilités se poursuivaient seulement pour la plus grande gloire de Malborougb, et aussi pour favoriser des
(1) Le mot licencieux Hj{iiro dans Ir litre (in rliapitro où Adam Sinilh Rrfforrc de rt^fiHcr Mandeville. [Théorie des sentiments tnoraux, part VII. secl. II.)
(2) Le nom de Mandeville n'a rien «le germanique. Soraît-il descendant de n'-fnjjiés français»?
Ci) Voir V k'iœyclopcdia hritunnicd, arliele Mandeville.
concussions et malversations de toutes espèces. Mandeville, étranger spirituel, fit écouter le conseil, — favorable à la g^uerre et aux torys, — qu il jeta dans la querelle, en offrant au public un opuscule de vers : The Grumhling hive, or knaves lurn d honest, V Essaim murmurant ou les Fripons devenus honnêtes gens. Cette feuille volante, vendue dans les rues pour quelques liards, obtint une grande diffusion.
L'auteur mettait en scène des abeilles pourvues d'institutions humaines, dotées d avocats instigateurs de litiges , de médecins courtisans de leurs malades , de prêtres riches et fainéants, de soldats plus vantards que valeureux, de ministres concussionnaires, de magistrats sans conscience. " Chaque ordre, dit-il, était rempli de vices, mais la Nation jouissait d'une heureuse prospérité. Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre. » Et voici quel était le secret de ce résultat surprenant. « Les fourberies de l'État conservaient le tout, quoique chaque citoyen s'en plaignit. L Harmonie, dans un concert., résulte d une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la Société, en suivant des routes absolument contraires, s aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns faciliteraient l'ivrognerie et la gloutonnerie des autres. » Voilà une conception assurément fort superficielle et fort basse de l'Harmonie sociale! Le poète poursuit cependant : « L'Avarice, cette funèbre racine de tous les maux, ce vice dénaturé et diabolique, était esclave du noble défaut de prodigalité. La Vanité, cette passion si détestée, donnait de l'occupation à un plus grand nombre encore. L'Envie, et même l'Amour-propre, ministres de l'indus-
trie, faisaient fleurir les arts et le commerce. Les extravagances dans le mang^er et dans la diversité des mets, la somptuosité dans les équipages et dans les ameublements, malpré leur ridicule, faisaient la meilleure partie du nép^oce. " On le voit, c'est l'avantage économique du luxe qui est accepté et prôné dans ces dernières lignes; mais ce luxe est « extravagant » , de l'aveu de son apologiste. — a C'est ainsi que le vice produisant la ruse et la ruse se joignant à l'industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, 1 aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres même vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant. On ne pouvait rien ajouter au bonheur de cette société. »> Le vice tient ici la place de la passion impérialiste, et la ruse, celle de la raison calculatrice : voilà donc, bien nettement posée, ce qu'on pourrait appeler l'acception cynique et licencieuse du principe de l'utilité des vices. Par malheur pour Mandeville, c'est celle-là seulement que ses contemporains ont discernée dans son apologue, et jusque dans les développements plus mesurés qu il lui a donnés par la suite. — Tout au plus est-il permis d'invoquer, pour sa défense, cette sorte d'ivresse où le jeta sans doute le spectacle de la fortune naissante de l'Angleterre, dès cette époque en voie de devenir, par son essor industriel et commercial, l'usufruitière de la fortune du globe tout entier. L'économie politique classique, qui est sortie du même sentiment de jdénitude et de prospérité, a certes conservé quelque chose du même optimisme excessif — fruit d'un impérialisme économique longtemps favorisé par le succès!
Les abeilles de Mandeville ne savent pas apprécier leur bonheur. Elles se plaignent sottement des abus qui sont pourtant la source directe de leur félicité, s'il faut en croire leur historien satirique. Leurs cris s'élèv'ent jusqu'à Jupiter, comme la plainte des grenouilles du bon La Fontaine, et le dieu, « indigné de ces prières, jura enfin que cette troupe criailleuse serait délivrée de la fraude dont elle se plaignait. Il dit : au même instant, l'honnêteté s'empara de tous les cœurs. ■» — Alors commence une nouvelle revue des professions précédemment mentionnées. La conversion supposée des avocats, médecins, juges, prêtres et soldats offre à l'impitoyable ironiste l'occasion d'une seconde satire, plus piquante encore que la première : il lui suffit de montrer tout homme en place guidé désormais par le seul amour du bien public dans l'accomplissement de son devoir, pour obtenir les effets comiques les plus irrésistibles. — En revanche, on voit les arts et métiers tomber rapidement en décadence au sein de la vertueuse nation : ils y sont bientôt entièrement négligés. Les artisans, ne trouvant plus personne qui veuille les employer, la ruche se dépeuple insensiblement. Alors, attaquée par de puissants voisins, elle ne préserve son indépendance qu'au prix d'une lutte désespérée autant que meurtrière; et elle s'éteint enfin par l'émigration générale de tous les habitants survivants.
La morale de l'apologue, c'est que seuls des fous peuvent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la Terre, d'être renommés dans la guerre, de vivre bien à leur aise, et d'être en même temps vertueux. — Conclusion assez favorable évidemment à ceux qui prétendaient continuer la guerre contre Louis XIV, en dépit
des abus auxquels on accusait les hostilités de donner lieu. Ce fut la vraie raison du succès de ces pages mordantes. Par malheur, — ainsi qu'il arrive souvent aux hommes de talent, — lauteur devait demeurer le prisonnier de son premier triomphe, et chercher désormais la notoriété dans 1 outrance du paradoxe moral, qui lui avait si bien réussi. Il semble, en effet, que les boutades de VEssaini mùrmiwant eussent été considérées comme des ironies satiriques, et d'ailleurs rapidement oubliées, si l'auteur n'y était revenu au bout de dix ans, — sans nulle excuse d'actualité cette fois, — et n'avait réédité en 1714, sous le titre Fable des Abeilles, son opuscule de 1705, aug^menté de divers compléments explicatifs, et pourvu de 1 épigraphe scandaleuse : Private vices, publick henefits, qui ne devait plus être effacée de sa première page. Il ne paraît pas que le livre ait été cette fois très remarqué. Mais l'édition de 1723 fut de nouveau augmentée d un Essai sur les Ecoles de charité, qui attira à l'auteur des ennemis personnellement intéressés à le réduire au silence. Elle suscita une longue controverse polémique, et prépara le succès européen de l'ouvrage. En effet, conseillé par une inspiration plus paradoxale que jamais, et peut-être par un certain mépris de la plèbe qui se fait jour en plus d'un passage de ses écrits (1\ Mandcvillc attaquait cette fois les écoles populaires soutenues par la charité privée, sous prétexte que, monuments
(1) L l»is((iri«ii alliMiiand «lu iiiatcrialisiiK' philosophique, Albert Lanyo, n'en a pas moins t«»rl, loi>qii il roproeho à MaujU-ville d'avoir prèehé au peuple seul la morale du renoneenient de la lutle (X>ntre soi-même. II I.i pn'chc davantaijr eneore aux él«-{;anls adept«>s de lord Shafteshurv. et parfois mèiue. il atïeete de plaindre l'es •> j»auvres ouvriers « , laissés par le lord à la porte de sa trop cstliétique eonfrérie morale. [Ftible, III, 30.)
de la vanité Qi de rostentation, elles donnaient aux enfants du peuple une instruction superflue, capable seulement de les rendre insatisfaits de leur sort à venir. — Thèse peu g^énéreuse, et qui froissait en tout cas dans leurs sentiments ou dans leurs intérêts les fondateurs, les administrateurs, les maîtres de ces écoles. Ce fut un toile universel contre le mauvais plaisant qui s'attaquait aux institutions les plus vénérables. Il fut même dénoncé au tribunal du Banc du Roi par les Grands Jurés de Middlesex; mais cette démarche hostile ne parait pas avoir eu de suites sérieuses.
Mandeville avait d'ailleurs, entre temps, desservi sa réputation par d'autres projets de réforme sociale dont l'un, parfaitement cynique, est intitulé : A Modes i Defence of Public Stews, follicule mainte fois réimprimé en original ou en traduction et dont l'idée fondamentale se retrouve dans les Remarques placées à la suite de VEssaim murmurant (1). — C'est toujours l'utilité des vices privés pour le bien public qui est en cause, mais cette fois l'écrivain est descendu aussi bas qu'il est possible dans le choix de son exemple, et cette apolog^ie de la débauche, réglementée ou même encouragée par la loi, montre sous le plus triste jour la délicatesse morale de son auteur. Son siècle lui fut donc sévère. Il a incarné aux yeux de ses contemporains l'athéisme grossier et le libertinage crapuleux. Une légende horrifique s'était formée autour de sa mémoire. « On dit, écrit le rédacteur du Dictionnaire historique de 1772, qu'il autorisait les vices autant par ses exemples que par ses ouvrages. »
(1) Fable, I, 90; Remarcjue H.