Vers le point de vue de Jean-Jacques
Et pourtant Mandeville, qui, en dépit de ses audaces intermittentes, ne parait pas avoir été dénué de mesure et de prudence, a pris des précautions multiples pour échapper au reproche de corrompre les mœurs publiques, et pour éviter le sort de Socrate, ce grand immoraliste du passé. Sa définition de la vertu chrétienne et l'usa^je immodéré qu'il a fait de cette vertu trop rigoureuse furent sans doute des palliatifs employés dans cette intention. Mais il a présenté quelquefois son affectation de vertu sous une forme plus insidieuse encore que celle de la pure mystique chrétienne, parce qu'elle était peut-être moins incroyable de sa part : et cette formule reprise par d'autres moralistes, plus sincères assurément que luimême, était destinée à tenir une place considérable dans le mouvement des idées de son temps. Il a pour ainsi dire sécularisé et dégagé de la considération du salut éternel cette vertu d'abnégation dont il se prétendait le défenseur, afin de pouvoir la prêcher désormais aux peuples aussi bien qu'aux individus. Et, après avoir posé une égalité retentissante entre les vices des particuliers et la prospérité matérielle des nations, il a prétendu que cette démonstration tendait non pas à réhabiliter le vice, en considération de ses résultats avantageux, mais, tout au contraire, à déconseiller les ambitions de richesse et de puissance nationales, puisqu'elles ne pourraient être réalisées que par le maL
On lit en effet avec surprise, aux dernières lig^nes de ï Essaim mur murant, que les abeilles étant privées désormais de leur lustre par leurs scrupules vertueux, « il ne leur reste de leur ancienne félicité que le contentement et riwnnêteté. » C'est beaucoup en vérité, et cette conclusion modérée, presque approbatrice, étonne après les dures railleries qu'on a lues auparavant sur la conduite de ces malencontreux insectes. La Fontaine s'est-il donc avisé de montrer ses g^renouilles satisfaites sous le règ^ne de la grue déléguée par l'Olympe à leur gouvernement? L'apologue de notre Champenois n'aurait plus dès lors aucun sens. — Celui de Mandeville se termine de façon ambiguë : » Le vice, dit-il, est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une nation célèbre et glorieuse. Pour faire revivre l'heureux siècle d or, il faut absolument, outre l'honnêteté, reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères. " x^ul conseil n'est ici proposé, comme on le voit; une alternative est simplement posée et l'on reste une fois de plus dans le doute sur celle de ces deux décisions opposées que condamne l'ironie à double face de l'auteur.
Mais déjà sa Préface de 1714 est bien autrement explicite : on y lit en propres termes (1) : « Si, mettant à part toute grandeur mondaine et toute vaine gloire, on me demandait où je crois que les hommes jouiraient le plus vraisemblablement d'un bonheur véritable^ je répondrais aussitôt que c'est dans une petite société tranquille, où
(1) Fable y I, xix.
les habitants, contents du produit des terres qu'ils cultivent, ne seraient ni enviés, ni honorés par leurs voisins. Je préférerais sans hésiter ce commerce délicieux à celui d'une multitude qui se distinguerait par ses richesses et par son pouvoir. ) — Voilà une autre sorte de félicité vraiment que celle dont jouissait tout d'abord l'Essaim de la fable, tranquille lui aussi g^râce au règne de tous les vices, et favorisé par une heureuse abondance, telle « qu on ne pouvait rien ajouter à son bonheur. ^' Pourquoi donc soudain préférer la seconde fortune après avoir peint la première sous des couleurs aussi flatteuses? îsous voilà pour ainsi dire transportés déjà sur les rives du Léman, dans l'atmosphère idyllique de la Nouvelle Héloïse.
Et voici qui nous rapproche davantage encore de Rousseau. La conclusion des Recherches sur la Société 1 précise le rôle du mal dans le progrès des arts et des scienceSy en sorte qu'on croirait lire par avance un sommaire du célèbre Discours couronné par l'Académie de Dijon : « A présent, je me flatte d'avoir démontré que ni les qualités qui forment les liaisons d'amitié, ni les affections naturelles à l'homme, ni les vertus réelles qu'il est capable d acquérir par la raison, ni le renoncement à soi-même ne sont point le fondement de la société. C'est ce que nous appelons le uiu/ dans le monde, soit moral, soit physique, qui est le grand principe pour rendre les créatures sociables. C'est cela seul qui est la solide base, la vie et le soutien de tous les métiers, de tous les commerces et de toutes les occupations des hommes, sans exception.
(1) Fithir. H. 21:».
C est là que nous devons chercher la véritable origine de tous les arts et de toutes les sciences. En sorte que si le Mal cessait (1), la Société serait par là même troublée, si elle n était pas renversée de fond en comble. »
N aperçoit-on 'pas en cet endroit la source où puisa Jean-Jacques, mais aussi, par anticipation, la réfutation de sa critique excessive? Il va venir, en effet, cet homme éloquent qui, plus sincèrement que Mandeville, fera profession de renoncer aux prestiges des capitales pour retourner à la simplicité champêtre des bourgades et des campagnes. Parmi les mobiles complexes qui porteront Rousseau à mettre tardivement en relief sa personnalité, si représentative de celle de ses contemporains, et ses convictions, si prodigieusement contagieuses, il faut compter au premier rang, — nous le montrerons, — la lecture de la traduction française de la Fable des Abeilles (2).
Les Dialogues qui terminent ce livre proposent encore une fois une solution assez rousseauiste du problème social, bien que l'auteur laisse toujours à sa pensée une expression dubitative et comme interrogatrice, h' Essaim murmurant, dit-il ^3), a montré que, si le bonheur de la ]^ation consiste dans l'Opulence, dans le Pouvoir, dans la
(1) Attaqué sur cette opinion subversive, comme Rousseau le sera plus tard à son tour, Mandeville explique assez confusément le mot mal par défaut ou besoin. (Fable, II, 251.) Au lieu de prendre franchement l'attitude de Jean-Jacques et de répudier Arts et Sciences au nom de la vertu agreste, il avoue que le Bien est sorti du Mal en ce cas. Ce n'est point do la sorte que parle la conviction sincère.
(2) Adam Smith a fort bien aperçu le lien qui unit Mandeville à Jean- Jacques: mais il en veut faire celui d'une étroite parenté. C'est bien plutôt, au fond, celui d'un antagonisme à peine déguisé. (Voir sa lettre au rédacteur de VEdinburqh Bevieiu, à propos du Discours sur iinégalité.)
(3) Fable, III, 132.
Gloire et dans la Grandeur mondaine, on ne saurait parvenir à cette félicité sans accepter pour rançon l'Avarice, la Prodigalité, la Vanité, l'Envie, l'Ambition et autres vices semblables. La question est alors « si Ton doit rechercher cette félicité à ce prix et s'il est permis de souhaiter des choses dont on ne saurait jouir sans que le gros de la Nation soit corrompu. C'est cette opinion que l'auteur de la Fable expose à V examen des chrétiens et de tous ceux qui font profession d avoir renoncé au monde, à sa pompe et à sa vanité » . Ici l'ironie semble percer de nouveau et davantage encore dans le trait suivant. Horace demandant en effet : « Gomment parait-il que l'auteur s'adresse à ces personnages? » , Gléomènes riposte avec son flegme de pince-sans-rire accompli : « D'où cela parait? De ce qu il a écrit en anglais, et publié son livre à Londres. ^
Il faut donc terminer bon gré mal gré par un point d'interrogation l'étude de l'énigmatique figure morale qui fut celle de Mandeville. Il n'est pas plus facile de marquer sûrement le véritable objet de son ironie lorsqu il prêche l'abnégation aux peuples que lorsqu il la conseille aux individus. A 1 en croire, c est quand il magnifie les avantages temporels du vice qu'il serait ironique (I). Mais il faut avouer qu il le parait bien davantage dès qu il entonne les louanges de la vertu austère. Lisons par exemple, dans les Remarques sur l'Essaim minmurani, cette peinture de la Salente fortunée que serait une société ennemie du vice (2> : » Supposons des citoyens sociables, bons, aimables, honnêtes et sincères. Leurs
(1) Fnhlc, I, V v\ VI.
(2) Id., I. 22(>
vertus ne feront pas le moindre tort au public. Ils peuvent donc être aussi heureux qu'il leur plaît. Mais privés de^ arts et des sciences^ ils ne peuvent être tranquilles qu'aussi longtemps que leurs voisins les laisseront jouir de leur innocent repos. Ils doivent nécessairement être pauvres, ignorants et presque entièrement destitués de ce que nousappelons les douceurs de la vie. Un justaucorps simple, une nourriture passable, voilà tout ce que leurs vertus cardinales les engagent à se procurer. Des plaisirs indolents ^ une s tupide innocence, voilà ce que vous trouverez parmi eux. Gomme vous n'aurez pas à craindre les vices éclatants, aussi ne devez- vous pas y chercher des vertus brillantes. Jamais l'homme ne s'anime avec tant de vigueur que lorsqu'il est excité par ses désirs... Sans l'influence des passions, cette lourde machine est semblable à un vaste moulin dans un moment de calme « . La comparaison de cet inerte moulin a de quoi nous éclairer sur l'objet réel de l'ironie de Mandeville (1). Assurément, ce n'est pas cette métaphore que choisirait par instinct un partisan sincère des a vertus cardinales » et de Yaurea mediocritas . Car, après tout, un moulin est fait pour agiter ses bras dans l'espace. Notre médecin philosophe nous^ laisse donc entendre clairement en ce lieu que la Nature humaine veut sentir souffler dans ses ailes le vent des
(1) Mandeville établit quelque part une longue comparaison entre les pages ambiguës de son Essaim munnurant et celles qui pourraient être consacrées par un réformateur entreprenant à la barbare coutume de la mutilation des chanteurs. Les « sopranistes » étaient alors à l'apogée de leur faveur, et Farinelli venait de révolutionner Londres. « Cet ironiste ne feindrait, dit-il, de mettre en relief l'heureuse action de la castration sur les cordes vocales que pour mieux faire comprendre à quel prix cette gloire frivole est payée par le patient. » Soit, mais pour que ce plaieant fût compris, encore ne devrait-il pas paraître trop sincère dans son enthousiasme pour les musiciens de la Chapelle Sixtine!
130 L'IMPÉBIALISME DEMOCRATIQUE
passions ou des vices, — de la Volonté de puissance pour parler plus net, ou de Timpérialisme rationnel, — afin de remplir sans lacunes son destin de mouvement, de travail et de prog^rès.
Écoutons encore la conclusion d'Horace, lorsqu'il se rend enfin aux arg^uments de Cléomènes. le défenseur attitré de la Fable des Abeilles '\j : « J'abandonne, dit-il, mon système favori (celui de lord Shaftesbury) . Vous m'avez convaincu que, si tous les hommes avaient été naturellement humbles, bofis et vertueux, il n'y aurait eu dans le monde ni tumultes, ni intrigues, ni cette variété, ni cette beauté qu on y remarque aujourd hui. v Rousseau, en ses rares instants de lucidité complète, tiendra à peu près le même lan^jag^e. Mais, pour sa part, il a fourni quelques g^ages de son affection réelle à l'égard d'une vie sans tumultes ni intrigues; en sorte qu on le croit plus volontiers sur parole lorsqu'il déclare préférer la paix indolente qui naîtrait de la Bonté naturelle, à la variété, à la Beauté que produisent le Désir du pouvoir et l'Instinct pour la souveraineté. On n'en peut pas dire autant de Mandeville, et Ton reste donc jusqu'à la fin perplexe quant à la tendance véritable de ce curieux document de la littérature morale qui s'appelle la Fable des Abeilles.
(1) FaUe, IV, li:V