LE PROGRAMME SOCIOLOGIQUE DE KANT
Lorsque Kant est venu résumer, par l'effort de sa lucide raison, le travail intellectuel du dix-huitième siècle, et concilier tant bien que mal le rationnalisme de l'Encyclopédie avec le mysticisme de Jean-Jacques, il a conclu dans le sens de Mandeville, car il a tracé, plus clairement et avec une franchise plus g^rande que l'auteur de la Fable des Abeilles^ le programme d'une sociologie impérialiste rationnelle. — C'était à l'heure la plus brillante de sa carrière intellectuelle. Enfin tiré de pair par sa Critique de la Raison pure, il était sollicité par son école naissante d'en appliquer les principes féconds à l'interprétation de l'Histoire. Il écrivit alors à quelques semaines de distance (1784) ces deux essais si remarquables : le Programme d\ine Histoire universelle écrite en vue du Cosmopolitisme, et la réponse à cette question : Qu est-ce que la Philosophie des lumières? [Aufklaerung] .
Le premier de ces petits ouvrages a de quoi nous intéresser particulièrement. En février 1784, les gazettes de Gotha avaient imprimé cette note : « Une idée chère à M. le professeur Kant, c'est que la raison dernière du genre humain est l'élaboration d'une constitution d'état accomplie. Il souhaiterait qu'un historien philosophe en-* treprit de nous donner une histoire universelle conçue
dans ce sens, qu'il nous montrât jusqu'à quel point Thumanité s'est approchée ou éloig^née de ce but à ses différentes époques, et ce qui reste encore à faire pour y parvenir. " — Kant supposa que cette nouvelle avait pour origine une de ses conversations avec quelque savant de passag^e à Kœnigsberg^, et il s'expliqua sur les vues qu'on lui avait prêtées dans le Programme d'une Histoire universelle écrite en vue du Cosmopolitisme.
II y pose et démontre neuf thèses successives, dont nous retiendrons seulement quelques-unes. Toutes les dispositions naturelles d'une créature, dit-il en débutant, sont destinées à être développées parfaitement; mais, tout au moins sur notre planète, c'est dans Vespèce et non dans Yindividu que ce développement parfait doit s'accomplir. L'individu est doté en effet d'une existence trop courte et d une trop brève expérience pour qu'il puisse espérer de parvenir à sa fin naturelle par son propre effort. — D autre part, la Nature a voulu que l'homme tirât de son fonds tout ce qui dépasse en lui l'ordonnance purement mécanique de son existence animale, et n'obtint nulles félicités ou perfections que celles dont il s est rendu maître en personne, indépendamment de l'instinct, par l'effort de sa propre Raison.
Or, le moyen dont la Nature fait usage pour réaliser le développement de toutes les dispositions qu elle a fournies à ses créatures humaines, c'est \ antagonisme de ces dispositions dans le sein de la société, — antagonisme qui doit devenir à la fin la cause de leur ordonnance parfaite. — El, brièvement, mais avec une netteté qui ne laisse rien â désirer, Kant adhère en ce lieu au point de vue de Mandcvillc. La paresse, dit-il, n'est vaincue chezlhomme
que par la soif de V honneur, de la domination, de la possession (Ehrsucht, Herrschsucht, HabsuchtJ, par le désir de se procurer un rang parmi ses semblables (I). De là seulement procèdent le prog^rès et Textension des lumières fAufklaerungJ. Otez l'antag^onisme, et les hommes mèneront dès lors une vie de bergers d'Arcadie assez semblable à celle de leurs moutons : véritable bétail humain, ils se montreront désormais incapables d'atteindre la fin qui leur est assignée en tant que créatures raisonnables. «» Merci donc à la Nature, clame le paisible bourgeois de Koenigsberg, pour la discorde, la vanité avide de concurrence, le désir insatiable d'avoir et de commander )i , Voilà donc le Désir du pouvoir de Hobbes, et l'Instinct pour la souveraineté de Mandeville établis dans tous leurs droits psychologiques et moraux.
En effet, sur cette psychologie impérialiste, Kant ne tarde pas un instant à édifier d'une main ferme les assises d'une morale rationnelle. « Le grand problème de l'humanité, dit-il, est de constituer une société civile administrant universellement le droit, respectant Vantagonisme, seul principe de progrès, et fournissant néanmoins à chacun une liberté qui n'entrave point celle des autres. Tel est le plus haut devoir que la Nature impose à l'espèce humaine, i) Et, en cet endroit, Kant croit devoir insister encore sur la fécondité de l'antagonisme dans une belle comparaison prédarwinienne avec les arbres de la forêt. « Par cela même que chacun cherche à prendre au voisin l'air et le soleil, les arbres d'une forêt se contraignent réciproquement de chercher l'un et l'autre au-dessus de
(1) Kakt, Werke, édition Hartenstein, IV, 147.
soi-même, et reçoivent de cet effort une croissance élégante et droite; tandis que ceux qui poussent leurs branches sans nulle contrainte, parce qu'ils naquirent sur le sol libre, isolés les uns des autres, ceux-là grandissent rabougris, obliques et recourbés (1) ».
Ainsi, y insociahilité — c'est le nom que Kant donne au Désir du pouvoir comme s'il voulait, après Mandeville, protester* contre la sociabilité illusoire qu'invoqua Shaftesburv — est obligée par «Ue-méme de se discipliner, de se conformer à la Raison. Elle s'y efforce donc, mais il faut avouer que ce problème de la constitution sociale accomplie, — de la Justice et de VAn-aîxhie, comme dira ce Proudhon par l'entremise duquel Kant est vraiment le grand-père de l'anarchisme théorique — est le plus dif6cile de tous ceux que la Nature a posés devant sa créature raisonnable. Sa solution réclame des vues justes, de l'expérience et de la bonne volonté; il sera certainement résolu le dernier de tous. Bien plus, il est permis de croire, ajoute Kant, que la Nature ne nous demande en ceci qu'une approximation, — Admirable modération, n'est-il pas vrai? Elle écarte les chimères de l'utopie, pour s'en tenir à un prudent évolutionnisme.
ITne réforme préalable doit tout d'abord retenir lattention de l'humanité dans sa marche vers la Constitution civile accomplie qui est la tâche assignée à son effort : c'est l'établissement d'une paix durable entre les nations. Kant ne nie point que la guerre ait été une forme utile parfois de l'antagonisme primordial. Il estime toutefois qu'elle doit céder aujourd'hui devant d'autres méthodes
(1) Kant, Werkc, IV, 148.
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de lutte. Que servirait, en effet, qu'une nation eût travaillé consciencieusement à préparer dans son propre sein les assises de la Constitution idéale, si elle devait être demain privée de son indépendance et de sa culture par les armes de quelque barbare voisin. — Il faut que les peuples sortent enfin de l'état de nature qui régit encore leurs relations actuelles : il importe qu'ils sentent audessus d'eux, aussi bien que les citoyens dans le sein de la société civile, un tribunal souverain, Fœdus amphic' tyonum, et une force répressive, capable de contenir leurs instincts irraisonnés. Saint-Pierre et Rousseau furent excessifs dans la forme, lorsqu'ils traitèrent de la paix perpétuelle : ils avaient néanmoins raison dans le fond. — On le voit, le caractère sainement, prudemment pacifiste de l'Impérialisme rationnel est ici marqué de main de maître !
De semblables perspectives d'avenir, concède Kant, pourraient être à bon droit traitées de millénarisme (chiliasmusj philosophique ! Sont-elles pourtant tout à fait chimériques? Ce serait le bienfait d'une histoire universelle écrite en vue du cosmopolitisme que d'établir qu'elles ne le sont point, que l'histoire de l'Humanité est la réalisation d'un plan caché de la Nature, désireuse d'édifier peu à peu la Constitution civile accomplie. Pour nous en convaincre, ce courag^eux historien philosophe devra montrer que l'Humanité est dans la bonne voie rationnelle, qu'elle y a réalisé quelque progrès, qu'elle a répandu les lumières {AufklaerungJ, et qu'elle a su augmenter déjà la somme du bien-être et de la liberté de ses membres. Traiter l'histoire de la sorte, c'est non seulement une oeuvre possible, mais c'est encore une œuvre
iZ^ L'IMPERIALISME DEMOCRATIQUE
pie^ n'est-il pas aussi utile de démontrer la sag^esse de la Création dans la créature raisonnable que dans la créature dépourvue de raison, ainsi qu'on se contente le plus souvent de le faire? — Au surplus, cette histoire philosophique ou philosophie de l'histoire ne rendra pas superflues les études des historiens spécialistes, puisqu'elle s'appuiera sur leurs travaux de détail. Seulement, remarque Kant, ces travaux d'érudition s'accumulent aujourd'hui de telle softe que la postérité sera vraisemblablement découragée d'y recourir. Elle nen gardera que ce qui intéresse l'expérience sociale dans son ensemble, la morale, et le progrès vers le cosmopolitisme millénaire!
Pages bien remarquables en vérité! Le mysticisme moral de l'auteur y demeure encore au second plan de sa pensée, et n'en trouble guère la saine inspiration utilitaire. Cn sage rationnalisme parle seul à son oreille, tandis que Jean-Jacques, son séducteur fallacieux, se tait presque au fond de sa mémoire. — Il renonce toutefois à s'avancer davantage sur la voie dont il vient d'indiquer la direction et le terme. Parvenu dès lors à 1 âge de soixante ans, il ne se juge nullement préparé par ses études antérieures à fournir par lui-même ne fût-ce qu'une ébauche de l'Histoire universelle dont il appelle de ses vœux la naissance. Il se contentera d'en avoir suggéré l'idée à quelque autre. « Laissons, dit-il modestement, laissons la Nature produire encore après Keppler, après îsewton, 1 homme prédestiné qui ne sera point inégal à une si vaste tâche! » Nouveau Jean-Baptiste, il semble donc se contenter du rôle d'annonciateur et de précurseur.
Le Messie dont il appelait de ses voeux la venue, on
INTRODUCTION i3T
pourrait presque dire que ce fut Hegel ! C'est en effet une inspiration déjà toute hég^élienne qui anime ce programme d'une philosophie de l'histoire. Un kantien qui serait, par vocation, un historien généralisateur, telle est à peu de chose près la définition du grand penseur souabe. Que les annales du genre humain soient la réalisation d'un plan caché de la Nature en vue d'établir le règne de la Raison par le jeu des forces antagonistes, c'est tout l'essentiel de l'hégélianisme. Le tort de Hegel fut de tourner décidément au mysticisme la belle confiance de Kant dans les destinées rationnelles de l'Humanité; il a conçu en effet son Geist, la Raison, l'Esprit, le Progrès, comme une sorte de divinité autonome, marchant vers le mieux quels que soient les gestes des hommes. Il a montré indépendante des volontés et des efforts individuels, c'està-dire pleinement automatique en somme, l'allure de celte divinité factice. II n'a pas même conçu que le genre humain put rétrograder dans son ensemble, ce qui arriverait pourtant sans nul doute, s'il se montrait mal inspiré dans ses calculs d'avenir et sacrifiait la prospérité de demain à la jouissance d'aujourd'hui. Car l'histoire naturelle nous apprend qu'il est des espèces en régression marquée, et que le progrès n'est nullement la loi universelle des êtres. — L'illusion hégélienne devait naître d'ailleurs dans le temps où l'individualisme, triomphant des entraves traditionnelles, développait les immenses résultats de son activité féconde. Le succès a son ivresse; mais l'ivresse est toujours un danger; le mysticisme hégéUen du progrès automatique a donc appuyé le romantisme social dans son optimisme psychologique imprudent, dans sa croyance à la bonté naturelle d'une
race si assurément élue par le dieu de l'évolution prog^ressive.
Après Hegel, Auguste Comte, qui connaissait peu le kantisme, a goûté pourtant le programme d'une histoire universelle ; et ses disciples l'ont donné audacieusement pour l'historien rêvé par le maître de Kœnigsberg, pour l'Homme providentiel prévu par cet opuscule lumineux (1). Mais le positivisme, qui renferme tant d'éléments sains, côtoie de bien plus près encore que l'hégélianisme les écueilsdu mysticisme romantique où vint s'échouer enfin la raison de son fondateur. Au surplus, que l'homme prédestiné ait ou non répondu déjà à l'appel de Kant, la morale impérialiste rationnelle dont il devait préparer les voies par son travail historique sera une œuvre collective. Contentons-nous d'y apporter notre pierre et de lui susciter à notre tour des ouvriers de bonne volonté.
Parvenu au terme de cette étude sur les pressentiments d'impérialisme rationnel qu'il est permis d'apercevoir chez certains penseurs modernes, nous ferons remarquer une fois de plus que la morale qui pourrait, à notre avis, former le corollaire de cette vue sociologique nouvelle, n'aurait nulle prétention à être sans précédents quant à son essence. La nouveauté absolue en morale est signe de l'erreur. Il n'est plus permis à une thèse sociale d'être sans antécédents historiques, disait Proudhon dans sa Création de i ordre. « Vos précurseurs? vos ancêtres? Montrez-nous le degré de parenté qui vous lie à la société actuelle? »» — Et certes, l'Immoralisme, c'est-à-dire l'inno-
(1) Voir LinnK. Anifnsle Comti', p. 83.
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vation, la réforme en morale ne seront jamais salutaires qu'à dose homéopathique; la tradition demeurant l'autorité la plus haute en matière éthique.
Il nous paraît, quant à nous, que la morale impérialiste rationnelle qui conseille de subordonner raisonnablement sa puissance parle le même langage que la morale stoïcoépicurienne qu'élabora l'expérience de l'antiquité classique parvenue à la maturité de son àg^e : morale qui fut recueillie et mise à la portée des humbles par les premiers Pères de l'Église, les Basile, les Chrysostome, les Jérôme, les Augustin (1), et que le christianisme naissant sut vivifier par une admirable mise en œuvre des puissances sentimentales de l'âme humaine. Cette morale éternelle a toujours été édifiée d'instinct par ses ouvriers de génie sur les fondements de la nature humaine véritable. Et comment sans cela fut-elle restée debout un instant seulement? — Il est permis toutefois d'en mieux explorer aujourd'hui par la raison les assises psychologiques réelles, afin de l'entretenir, de la réparer et de l'amplifier au besoin dans le sens de son plan initial. Et rien n'est plus opportun qu'un semblable effort, au cours de notre âge romantique et mystique (quoi qu'il en pense) , en morale plus qu'en toute autre chose peut-être.
L'œuvre de la génération A'irile qui préside aux destinées naissantes du vingtième siècle doit être d'écarter enfin les chimères issues d'une passagère exaltation morbide, de s'appuyer à nouveau, sans étroitesse ni pusillanimité du cœur, sur la tradition des âges plus sains et plus forts, de répudier en un mot 1' » égotisme » patholo-
(1) Saint Augustin souhaitait qu'Epictète fût parmi les élus, consortes vitœ œlernœ.
ffique et le mysticisme incoercible qui forment le fond de la morale romantique, — aujourd'hui plus que jamais arrogeante sous des noms d'emprunt, — a6n d'en développer par contre les trop frag^iles velléités stoïciennes dans le sens de l'individualisme, de l'utilitarisme, et de l'Impérialisme rationnels.
Il sera d'ailleurs loisible d élargir autant qu'il est nécessaire le sens usuel trop étroit du mot d'Impérialisme. L'Impérialisme individuel sans réflexion ni restriction, qui est la première sug^gestion de la nature, doit en effet s'effacer par utilitarisme bien entendu devant l'impérialisme des groupes, traditionnels ou contractuels; et celuilà, à son tour, doit tendre, suivant le vœu de Kant, vers un Impérialisme humain, qui sera la domination de THumanité sur la Nature, désormais soumise jusque dans ses plus secrètes puissances, à la loi de son plus puissant rejeton. Il faut que la lutte contre le romantisme moral et la culture d'un néo-stoïcisme ou impérialisme rationnel forment demain le programme d'action des esprits de bonne volonté.