JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Le dix-huitième siècle a vu l'avènement d'une classe sociale que la féodalité de conquête avait tenue écartée du gouvernement de la chose publique durant les premiers siècles du moyen âge, mais qui, depuis longtemps déjà, marchait d'un pas sûr à 1 assaut de privilèges chaque jour moins efficacement défendus par l'épée. Le peuple a conquis le pouvoir vers la fin de cette période historique, et tout d'abord, comme il était naturel, l'a remis entre les mains de son élite intellectuelle, lentement dégagée par sélection de sa masse, la bourgeoisie petite et grande.
Cet impérialisme plébéien, encore dépourvu d'expérience, a d'abord écouté — non sans profit pour son succès immédiat peut-être, — la prédication guerrière d'un prophète mystique dont T influence persistante est jlevenue un danger au lendemain du triomphe de ses clients dès qu'il s'est agi non plus d'emporter d'assaut
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(les positions mollement défendues d'ailleurs, mais d'organiser la conquête conformément aux conseils de la raison.
Notre temps a cessé de considérer Rousseau comme visité à l'improviste dans sa vieillesse par une cruelle maladie cérébrale, conséquence de ses malheurs de tout ordre et des circonstances funeste de sa vie. Ce fut là sa propre thèse : ce fut même, sans nul doute, sa conviction sincère; et, certes, nul n'était mieux doué que lui pour persuader à son gré les naïfs : « Il est bon que vous sachiez, disait Rulhière à Dusaulx, que Rousseau n'a jamais plus de force que quand il a tort. " — On sait aujourd'hui qu'il fut anormal dès sa jeunesse, et sans cesse » candidat " aux maux de son âge mûr. Nous n'avons point ici le loisir de nous arrêter longuement ^sur le tempérament mal équilibré qu'il reçut de ses ascendants et d'y souligner comme il le faudrait ce que nous avons nommé et défini ailleurs comme Vcgoiisme j>athologique[\). Nous nous contenterons de mettre en relief les deux traits de son caractère qui ont fait de lui le père du socialisme romantique, à savoir : l'orgueil plébéien exalté qui fut le principe de son effort impérialiste mal conscient; et rémotivité exceptionnelle qui dota cet impérialisme de la formule mystique originale à laquelle il s'est depuis lors si obstinément attaché : la foi dans la Bonté naturelle de l'homme.
(1) V<»ir dans la licvuc des Deux Moiidrs tles 15 janvier et i" ftvrier 1906. notre ('•liido sur le caraclère «le Stentlhal, I un dis HU snirituclii de lU>u98eau. Sur le tempérament physique et les anomalies mcntaJes de ce <Krnier, on a réeeuiiuoiit puMié «le noudireux tra\aux.
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L — x\ristocratisme plébéien
Que Rousseau, en dépit de ses protestation d'humilité, peut-être fort sincères, ait été vaniteux au delà de toutes limites, c'est ce que discernèrent rapidement la plupart de ses familiers, bientôt rebutés d'ordinaire par les indélicatesses de tout ordre auxquelles l'entraînait malgré lui le dérangement de ses facultés cérébrales. « Parlez de lui sans cesse entre vous, disait Grimm, même en sa présence, et ne soyez point dupe de l'humeur qu'il vous en marquera. » « Un Satan d'orgueil » , ainsi le nommait Collé, qui ne l'aimait guère, cependant que d'Alembert expliquait sans hésiter les folles suspicions de son ancien ami à l'égard de David Hume par une déception d'amourpropre. « Il y a dans la drôle de lettre de ce joli petit homme, comme vous l'appeliez autrefois, une phrase à laquelle vous n'avez peut-être pas fait autant d'attention qu'elle le mérite; c'est que le public, qui avait d'abord été fort amoureux de lui, commença bientôt à le négliger. Voilà ce qui le fâche véritablement, et il s'en prend à qui il peut. Vous vous êtes chargé de montrer l'ours à la foire ; sa loge, qui d'abord était pleine, est bientôt restée vide : et l'ours vous en rend responsable (I). ^
Jean-Jacques a porté du premier coup à son apogée cette vanité significative qui est demeuré le cas de
(1) Voir la lettre à Hume du 4 août 1766, citée par le marquis de SÉgur clans son livre sur Julie de Lespinasse, p. 245.
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quelques gens de lettres, ses fils spirituels. Mais, ce qui surtout nous intéresse au point de vue de Timpérialisme plébéien, c'est que cette faiblesse l'entraîna à donner non seulement son talent et sa moralité comme exceptionnels, mais encore à présenter son orig^ine modeste et la situation sociale effacée que le sort lui avait assignées comme les plus flatteuses dont il fût possible de se glorifier. Tel est souvent le secret de ses apologies de la vie savoyarde ou vaudoise ; telle la raison de sa sympathie pour la constitution de sa ville natale, revue et corrigée d'ailleurs par son imagination complaisante. Telle est enfin l'origine du passage si curieux de la Dédicace du Discours sur l inégalité, où nous le voyons se parer de son humble extraction avec autant de complaisance que ces ducs et pairs — dont il goûtera plus tard les prévenances avec délices — pouvaient eux-mêmes se vanter de leurs ancêtres croisés. « Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j ai reçu le jour... Je le vois encore, vivant du travail de ses mains et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutaque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier.. Tels sont les hommes instruits et sensés dont, sous le\ nom d ouvriers et de peuple^ on a chez les autres nations des idées si basses et si fausses. Mon père, je l'avoue avec joie, n'était />o/'//nlistingué parmi ses concitoyens; il n'était que ce qu'ils sont tous, et tel qu'il était, il ny a point de pays oii sa société neiit été recherchée, cultivée, et même avec fruit, par les plus honnêtes gens. " Sous le sentiment si respectable qui inspire ces lignes, ne sent-on point percer quelque chose do cet orgueil républicain certes,
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mais aussi foncièrement aristocratique et impérialiste, qui animait les Spartiates? Pkitarque a dit de ces derniers que, sur la demande de quelque état en décomposition, ils délég^uaient parfois un obscur citoyen, pris au hasard dans leurs rangs comme excellent correcteur et réformateur des peuples et des princes vers lesquels il était envoyé. » Jean-Jacques semble réclamer pour les Genevois une semblable prééminence, et, volontiers, il verrait en imagination son père, ou mieux encore lui-même, chargé d'une telle mission réformatrice. Nul n'ayant songé à la lui confier, il se l'est donnée de sa propre autorité.
Il rappelle, dans le même passage, à l'oligarchie de sa ville natale que les plébéiens du faubourg Saint-Gervais se sentent « ses égaux par l'éducation, ainsi que par les droits de la nature et de la naissance; ses inférieurs par leur volonté seulement". Au surplus, ces appréciations onctueuses, émises au lendemain de troubles civils fort graves, n'eurent pas le don de plaire aux Magnifiques Seigneurs du Grand Conseil, mieux instruits par l'expérience gouvernementale de la psychologie véritable de leurs concitoyens. Et Jean-Jacques lui-même (1) dut reconnaître qu'il avait embelli la réalité. Frappé, dit-il en manière d'excuses, des conformités qu'il découvrait entre la constitution de gouvernement qui découle de ses principes et celle qui existe réellement dans la République genevoise, il a souhaité de porter s'il se pouvait dans le fond des cœurs l'olive qu'il ne voyait encore que sur les médailles. — Il n'en a pas moins élevé à la
(1) Edition Mussay-Pathay, Discours, p. 196.
mémoire de l'horloger Isaac Rousseau un monument assez disproportionné au mérite réel de ce père, fort peu soucieux de ses devoirs.
Voyons encore avec quelle complaisance il savait — tel un hidalgo de la vieille Gastille — s'envelopper dans le manteau troué de sa pauvreté d'origine. Un des contradicteurs de son Discours sur les sciences et les arts lui posait une objection, en partant de cette hypothèse que le lauréat de l'Académie de Dijon possédât une terre. « Une terre à moi! proteste-t-il alors (I), la terre de Jean-Jacques Rousseau! En vérité, je lui conseille de me calomnier plus adroitement! " Et si on lui représentait que ce n'est point un crime d'avoir une terre, il répondait : u En effet, il se peut que ce n'en soit pas un pour d'autres, mais c'en serait un pour moi. » On connaît les violences mal contenues dont est rempli le Discours sur finéga/ité — qui montre les riches seuls auteurs du Contrat social, si fatal à l'égalité « naturelle » — , et aussi l'article Économie politique de Y Encyclopédie, où ce même pacte social est résumé en ces termes : « Je permettrai que vous ayez l'honneur de me servir à condition que vous donnerez le peu qui vous reste pour la peine que je prendrai de vous commander. » Partout, la docte apparence de ces morceaux théoriques couvre un fonds d'implacable animosité contre les supériorités sociales de tout ordre : car les savants et les littérateurs n'y sont guère plus ménagés que les financiers. L'on n'a pas eu tort d'écrire de ces pamphlets, dont la virulence se dissimule mal sous l'allure philosophique de la déduction, que « la politique
(i) Édition Mussav-ratliiiv. IV. DÎT.
V secoue ses torches de feu et qu'on y perçoit comme un écho lointain du tocsin de la guerre sociale « .
Nietzsche, qui connaissait bien Rousseau parce qu'il lui ressemblait par quelques côtés, a vite discerné chez lui, ainsi que dans sa postérité morale, le trait de suffisance plébéienne (1) que nous cherchons à mettre en évidence. 11 jug^e Sainte-Beuve « plébéien au fond, et apparenté au ressentiment de Rousseau, àonc romantique^ car sous tout romantisme g^rog^ne et convoite l'instinct de Rousseau (2) ! » Et encore : " Le romantisme français est une réaction plébéienne du g^oût (3) . » — Mais ce pénétrant analyste des morales aristocratiques, après avoir fort bien reconnu qu'elles disent toutes : « Nos adeptes sont les bons et tout le reste est mauvais^ » n'a point su voir que l'originalité de Rousseau fut d'oser pour ses frères en extraction cette hautaine déclaration de principe. Chef d'un nouveau mouvement de révolte et de conquête, Jean-Jacques s'est empressé de crier aux maîtres de la veille : « Mauvais vous-mêmes ! Regardez mieux, désormais. C'est nous qui sommes les bons par droit d'origine ! » Sa mission historique fut de recueillir 1 idée de Bonté naturelle qu il trouvait dans l'opinion de son temps, appliquée à l'homme sauvage et primitif ou, tout au plus, aux bergers de la fiction romanesque, et d'en transporter hardiment le bénéfice à l'homme plé-
(1) Les raffinés sentaient par instinct dans Rousseau un esprit d'une autre formation que la leur, et Buffon disait de lui avec dédain à Hérault de Séchelles : « Il a tous les défauts de la mauvaise éducation; il a l'interjection, l'exclamation en avant, 1 aspostrophe. » Péchés véritablement véniels s'il n'avait commis que ceux-là !
(2) Werhe, XIV, aph. 365.
(3) Ibid., aph. 3-70. •
béien moderne, son propre compagnon de lutte, Tauxiliaire de son impérialisme impatient. Aussi quand il dira : rhomme est bon par nature, il ne pensera qu'indirectement et théoriquement pour ainsi dire, au Caraïbe de la mer équatoriale; au fond du cœur, il song^e aux artisans, confrères d'Isaac Rousseau, et aux paysans, colons des rives du Léman.