II. — Émotivitë mystique
Cette assertion audacieuse, il sait la vivifier, Tappuyer, la répandre autour de lui par les prestig^es d'un immense talent de forme, et par une communicative émotivité mystique. Démontrer l'excessive sentimentalité de Rousseau et sa complaisance pour les visions de son cerveau si facilement exalté, ce serait en quelque sorte donner à relire ses œuvres complètes. Contentons-nous de sommaires notations. — Hume, qui avait de bonnes raisons pour le connaître, disait de lui qu'il avait peu observé, peu lu, peu réfléchi. « 11 a seulement senti durant toute sa vie, et, à cet ég^ard, sa sensibihté est montée à un deg^ré qui passe tout ce que j'ai vu jusqu'ici; mais elle lui donne un sentiment plus aig^u de peine que de plaisir, il est comme un homme qui serait nu, non seulement nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et qui ainsi au vif, aurait à lutter avec l'intempérie des éléments qui troublent perpétuellement ce bas monde (l). «
(1) Cilc par Saintk-Beuvk, Causeries du lundi, t. II.
Parcourons, pour donner quelque idée du délire habituel de son ima^jination frénétique, cette pag^e délicieuse des lettres au président de Malesherbes, qui peint la promenade solitaire de 1 habitant de l'Hermitag^e : « Mon imagination ne laissait pas déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin ïopinion, les préjugées, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la Nature des hommes dignes de les habiter (1). Je m'en formais une société charmante, dont je ne me sentais pas indigne; je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie, et remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité ; plaisirs si délicieux, si purs et qui sont désormais si loin des hommes! » On pressent déjà de quelle espèce sera la vérité qui sortira de semblables exercices spirituels ; une vérité de songe et des conseils de fumeur d'opium.
Voici, d'autre part, la description que les Confessions donnent du fantasme favori auquel s'est complu 1 imagination déréglée de Rousseau, empressé à cultiver son rêve enchanteur avec tout le soin qu'un mystique expérimenté apporte à se préparer les délices de l'extase : u L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères... Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui
(1) Il écrit peu auparavant : « A huit ans, j avais lu tous les romans, ils m'avaient fait verser des seaux de larmes avant 1 âge où le cuMir prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu à ])résent et qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui ressendjlait à mes folies. »
soient jamais entrés dans un cœur d'homme. Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leur beauté, d'amis sûrs, tendres et fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel g^oût à planer ainsi dans Cempyrée au milieu des objets charmants dont j'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours sans compter, et, perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m'échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais ni modérer, ni cacher mon dépit; et n'étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque qu'il pouvait porter le nom de brutal. »
Au temps de THermitage, à l'heure de son amour extravagant pour Mme d'Houdctot et de la méditation de VHéloïse, un élément erotique, très marqué, et nettement avoué par Rousseau lui-même (1), entrait dans les condiments de ce rêve éveillé. Les Dialogues, œuvre de vieillesse, lui prêtent une teinte plus apaisée (2) : a Figurezvous un monde semblable au nôtre, et néanmoins tout différent. La Nature y est la même que sur notre terre, mais l'économie en est plus sensible. Tordre en est plus marqué, le spectacle plus admirable. Les formes sont plus élégantes, les couleurs plus vives, les odeurs plus suaves, tous les objets plus intéressants. Toute la nature
(1) Edition Must<ay-P;uliav. II. 2)U. 11 st'inhle faire allusion au même ordic (Ir rrvcrics vers \r dt'lml des (%)iifi'sxloiis, à propos de ses ôtranges rcliicioiis avec la petite MlleCîoton. dont il se souvient « souvent beaucoup li(t|) j)()iir lin vieux fou ". {Ihitl ^ 1. 37.)
(2) Édition M.is>ay-Patliay, XVI. 51.
y est si belle, que sa contemplation, enflammant les âmes d'amour par un si touchant tableau, leur inspire, avec le désir de concourir à ce beau système, la crainte d'en troubler l'harmonie ; et de là naît une exquise sensibilité^ qui donne à ceux qui en sont doués des jouissances immédiates inconnues aux cœurs que les mêmes contemplations n'ont point avivés. Les passions y sont, comme ici, le mobile de toute action, mais plus vives, plus ardentes, ou seulement plus simples et plus pures ^ elles prennent par cela seul un caractère tout différent. Tous les premiers mouvements de la nature sont bons et droits : ils tendent le plus directement qu'il est possible à notre conservation et à notre bonheur. " Remarquez cet « ou seulement » qui unit deux membres de phrases à peu près contradictoires. Mais chacun sait au surplus que les contrastes s'accordent le mieux du monde dans le rêve. Et c'est bien dans le rêve mystique qu'a été conçue et formulée pour la première fois la psychologie romantique (1). — Rousseau est devenu vers la fin de sa vie si familier avec les acteurs ordinaires de son hallucination délicieuse, qu'il les a baptisés « nos habitants » dans ses Dialogues, et les désigne sans cesse par cette périphrase pleine de bonhomie.
(1) Il est curieux de comparer cette conception de la passion à celle de Mandeville, le psychologue de l'Instinct pour la souveraineté ; « Si une fois ce principe désintéressé était universellement pratiqué, on verrait changer entièrement toute la scène de la société : tout ce qu'on remarque aujourd'hui disparaîtrait. Cet instinct pourrait fort bien être d'usage dans un autre monde, où l'on aurait suivi un système tout à fait différent. A la place de la légèreté et de lamour excessif pour le changement et pour la nouveauté, on y verrait régner une constance universelle que la sérénité d un esprit content de son sort conserverait parmi des créatures qui auraient des appétits différents des nôtres. La frugalité serait exempte d'avarice, et la générosité de vanité... etc. » [Fable des Abeilles, IV, 112). En effet, Rousseau, poussé par un insatiable désir du pouvoir, mais gêné par celui de ses voisins, a rêvé d'un monde où le principe intéressé serait inconnu.
152 L'IMPÉRIALISME DÉMOCR ATI QCE
Nous avons montré, par l'exemple d'un penseur assez proche parent de Jean-Jacques, l'influence qu'un songe fréquent, et né sans doute d'une particulière prédisposition physiologique, peut exercer sur la conception morale du rêveur. ^Sietzsche n'a-t-il pas écrit : « Ce qui nous arrive en songe, à la condition que cela nous arrive souvent, finit par s incorporer aux habitudes de notre àme autant que ce qui est advenu en réalité. Nous sommes, de ce chef, plus riches ou plus pauvres ; nous avons un besoin de plus ou de moins, et nous nous voyons enfin dirigés quelque peu par les habitudes de nos rêves à la pleine lumière du jour... Comment l'homme qui a tiré du rêve de semblables expériences et de pareilles coutumes n'en arriverait-il pas enfin à déterminer et à colorer autrement le mot bonheur, appliqué à son état de veille (1)"? " Ces paroles, qui se rapportent à des expériences personnelles, pourraient s'appliquer textuellement au rêve éveillé de Rousseau, et à l'influence si considérable que ce rêve exerça sur sa prédication sociale.
Rien de plus malsain au surplus que de semblables complaisances à l'égard de notre psychisme inférieur. Jean-Jacques avoue à Malesherbes quelque chose des réveils pénibles qui suivaient ces débauches de fantaisie sans frein et ces orgies d imagination emportée dont la o brutalité '' à l'égard de ses semblables n'était que la
(i) Voir notre tliulc mit Frédéric ^Jiclzschc, Apollon ou Dionysos? {V\on. 1905, p. â85 et suiv.) Il est frappant que Rousseau cherche à traduire son «■xallalion uivslique par la nièinr image que Nietzsche, celle du l'ol plané JAW srin cK- leiiipYree : c est précisément cette sensation-là que I auteur do <le Far delà Bon et Méchant donne comme caractéristique de son rêve le phi» ordinaire, et ille est. parail-il, trt's fréquente dans les névroses catal< |)ti(|Nes.
L'IMPERIALISME PLEBEIEN AU DIX-HUITIEME SIECLE 153
moindre conséquence. « Cependant, au milieu de tout cela, je l'avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois contrister tout à coup mon âme. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suf6. J'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexprimable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre source de jouissances dont je n'avais pas l'idée et dont pourtant je sentais le besoin. Eh bien, monsieur, cela même était une jouissance, puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très vif, et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir " . — Voilà le Veternus de Lucrèce, VAcedia (1) des moines du moyen âge, le Mal du Siècle ou le Welischmerz des romantiques, fils de Jean-Jacques; en un mot le pôle mystique du romantisme qui s'oppose et se fond tout ensemble à son pôle égotiste, car ce sont deux formes différentes que revêt dans l'homme le secret désir d'absorber en soi toutes choses.
Chez Rousseau, ce besoin irrationnel se satisfait par une communion panthéiste avec la nature, et voici l'effusion suprême, si harmonieuse et si pénétrante dans la forme, qui traduit son extase unitaire. « Bientôt de la surface de la terre, j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas; je me livrais, avec ravissement, à la confusion de ces g^randes idées; j'aimais à me perdre
(1) M. Henri Cocuix en a donné une bien fine analyse dans son charmant essai sur le Frère de Pétrar(jue. La racine paraît être a privatif, et kédos, soin, souci : incapacité pour I action.
en imagination dans l'espace; mon cœur, resserré dans les bornes des êtres, s'y trouvait trop à l'étroit; j'étouffais dans l'univers. J'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que, si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que dans cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : 0 grand Être ! ô grand Être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus » .
Cette page achève de nous révéler un tempérament essentiellement mystique, et destiné à marquer de mysticisme tout ce qu'il touchera. On sait que les pleurs névropathiques dont Rousseau mouille sans cesse les paupières de ses personnages — comme il avait si souvent senti s'en humecter les siennes, — se sont grossis du tribut lacrymal de plusieurs générations suggestionnées par son exemple, jusqu'à former enfin un fleuve d'attendrissement aveugle et facile qui ne s'arrêtera pas même de couler quand 1793 lui fournira le tribut de ses ruisseaux de sang. Nous verrons que la crise extatique de l'avenue de Vincennes, qui fut l'origine de la vocation messianique de Jean-Jacques, présente, toutes proportions gardées, quelques-uns des caractères de l'accès épileptiformc ou de la transe hallucinatoire. Toutefois, la plupart des propensions anormales qu'il avait reçues en héritage ne se développèrent chez lui qu'avec le cours des ans pour aboutir enfin à la folie déclarée de sa vieillesse. Durant sa jeunesse, leur influence ne se fit point sentir de façon trop' prépondérante. Ce sont les fruits intellectuels mûris dans sa pensée vers cette heure de sagesse relative, (jui ont conquis au prestigieux sophiste
une clientèle innombrable et sans cesse rajeunie par de nouvelles recrues.