IV. — Bourgades et capitales. Mandeville et Rousseau
Parmi ces circonstances, il faut compter en première ligne l'amertume des débuts parisiens de Jean-Jacques. S'il s'était senti choqué par les procédés de la politique vénitienne, il devait l'être davantage encore par le spectacle de la capitale française, au sein de laquelle il s'en fut tout droit se plonger après son équipée diplomatique. Quel contraste entre les moeurs de la grande ville, telles que pouvait les apercevoir un artiste famélique et sans moyens assurés d'existence, — c'est-à-dire brutales et cyniques au delà de toute mesure, — et les souvenirs délicieux des rives du Léman dont VHéloïse et les Confessions nous ont chanté l'exquise mélodie de rêve. Admirons ici quelques-uns des plus frappants tableaux de la vie simple dont le prestigieux évocateur sut égayer si souvent ses écrits d'agitation morale ; et relisons par exemple, vers la fin de la Lettre à d*Alemhert, le récit d'une réjouissance civique à Genève, — excellent exemple de ce style si particulier, que 1 auteur peut bien juger parfois lui-même « emphatique et plat » (1), mais qui n'en a pas moins fait école au point de devenir enfin celui de toute une génération.
(1) Voir la Préface dialoguce à la i® édition de la JSouvelle Héloïse.
Un réfjiment des milices de la cité de Calvin (1), ayant fait l'exercice et soupe par compa^jnies, se rassembla après le repas dans la place Saint-Gervais. Là, tous les hommes de la troupe, officiers et soldats confondus, se mirent à danser de compagnie, « formant une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours... le bruit des tambours, un certain appareil militaire au sein des plaisirs, tout cela formait une sensation très vive qu'on ne pouvait supporter de sang-froid. Il était tard, les femmes étaient couchées : toutes se relevèrent... les enfants mêmes, éveillés par le bruit, accoururent demi-vétus entre les pères et les mères... Il résultait de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre. Mon père, en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore : a Jean-Jacques, me disait-il, aime ton « pays. Vois-tu ces bons Genevois : ils sont tous amis, ils a sont tous frères... tu ne trouveras jamais leurs pareils... " Non, il n'y a de pure joie que la joie publique et les vrais sentiments de la nature ne régnent que sur le peuple! Ah! Dignité, fille de l'orgueil et mère de l'ennui, jamais tes tristes esclaves eurent-ils un pareil moment en leur vie"^" Voici pour les faubourgs de la ville. La campagne est plus idyllique encore dans la patrie de Jean-Jacques. On trouverait dans la même Lettre îi d'Alemhert une agréable peinture de ces paysans du canton de Neuchàtel qu'on nommait les- Motitar/nons. Ils occupent «t une montagne entière couverte d'habitations dont chacune faille centre des terres qui en dépendent, en sorte que ces maisons, à
(I) ÉÙltlon Mussay-Patliay, XL 182.
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distances aussi égales que les fortunes de leurs propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite, et les douceurs de la société... L'hiver surtout, temps où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun, renfermé bien chaudement avec sa nombreuse famille dans sa jolie et propre maison de bois (l), qu'il a bâtie luimême, s'occupe de mille travaux amusants qui chassent l'ennui de son asile et ajoutent à son bien-être (2) » .
Enfin, l'on pourrait achever de se former une idée du milieu social que Rousseau côtoya dans sa jeunesse par la longue description des paysans du haut Valais qu'il adressa de Motiers-Travers au maréchal de Luxembourg, — avant d'avoir connu les infortunes qui lui gâtèrent le séjour de ce beau pays. — Ces maisons, isolées l'une de l'autre par de vastes espaces, en sorte que le village couvre toute la paroisse et que la ville s'étend sur tout le pays; cette égale distribution de richesse, assurée parla difficulté des communications et par la nature des productions pastorales, qui exige que la consommation s'en fasse sur place : tout cela contient ou retarde le progrès du luxe ou des mauvaises mœurs. Et ces régions si rudes inspirent pourtant à leurs habitants un amour si tendre que le mal du pays, — le hemvé, écrit Rousseau, — ^ exerce des ravages affreux parmi ceux qui s'en exilent, même de façon volontaire ; en sorte que leurs ranz des vaches, s'ils les entendent sur le sol étranger, sont capa-
(1) Ici .'•e place une note destinée à maintenir, contre les dénëgations supposées des beaux-esprits de Paris, qu'une maison de bois peut être chaude.
(2) Édition Mussay-Pathay, XI, 80.
bles de les faire mourir de douleur, et qu'on a dû partout interdire de jouer ces mélodies devant les régiments qui comptent dans leurs ranges des mercenaires helvétiques. — Telles sont les impressions idylliques que procurèrent à Jean-Jacques ces petites sociétés montag^nardes au sein desquelles le Désir du pouvoir sommeille, à demi en^jourdi, sous les coutumes infrang^ibles du clan. Au surplus, lors de son séjour à Motiers, Rousseau, qui n'a plus les yeux émerveillés de son adolescence, commence à juger que tout se trouble et change autour de lui : il constate avec douleur que ses compatriotes estiment chaque jour davantage l'argent comme une bonne chose (I).
Il n'en dira pas moins dans ses Confessions le nombre infini de bonnes gens, de cœurs secourables et désintéressés qu'il a rencontrés au cours de sa provinciale jeunesse; et, comparant les favorables expériences de son printemps avec les déceptions sans cesse renaissantes, les persécutions infatigables dont il prétend empoisonné son automne, il explique le changement de son sort par les deux sortes d'hommes dont il fut successivement entouré; d'une part, dans les riantes bourgades, hommes du peuple et gens du commun; de l'autre, dans les odieuses capitales, hauts seigneurs financiers ou gens de plume. — Et pourtant, la noblesse elle-même lui paraissait aimable sur les pentes ensoleillées des Alpes. Il peint
(1) Ce» impressions sont curieuses à rapprocher de celles qu'a trouvées €-rnt ans plus (ar«l autour de lui l'enfant d une ré{jion plus écartée de la nionta|;nc aip<<9lre, <|ui n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec Rousseau. — Voir dans la lievuc des Deux Af ondes (1902) nos études sur Pierre R()sr{j{»er, et notre volume Peter Roseqqcr und die Steirisrhc \ olksseeie. (Lcip/.i(;, Staackuiann.)
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avec grâce les riantes années qu'il coula dans le sein de la société aristocratique de Ghambéry, empressée à fêter le jeune maître de musique dont la svelte tournure et l'esprit éveillé faisaient un charmant compag^non de plaisirs. Aristocratie pauvre et patriarcale, qui dévouait sa jeunesse à l'état militaire pour revenir ensuite vieillir paisiblement au foyer domestique. Le roman de Julie sera un monument de reconnaissance élevé à ces chers souvenirs; Mlles Graffenried, de Mallarède, de Ghalles, de Charly, de Menthon ont fourni sans doute quelques traits au personnage de la Nouvelle Héloïse, quelques épisodes à la pastorale imaginaire dont le promeneur de l'Hermitage se donnait le spectacle quotidien. « L'accueil aisé, l'esprit liant, l'humeur facile des habitants du pays me rendirent le commerce du monde aimable; et le goût que j'y pris alors m'a bien prouvé que si je n'aime pas à vivre parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur. »
Tel est l'élément sain, l'élément vrai, et au surplus l'élément efficace du mysticisme social de Rousseau. Il fut un échappé de la vie du clan, transplanté sur le tard dans le tourbillon des individualismes, en lutte pour la puissance. Rivarol, le puriste, apercevait sur le style du grand enchanteur une <* certaine rouille genevoise >» , comme les Aristarques de Rome notaient une certaine patavinité dans la manière de Gicéron. Plus encore sur la pensée de Jean-Jacques que sur sa langue, ses lecteurs citadins durent reconnaître l'empreinte persistante de la vie alpestre. Il a généralisé de personnels souvenirs au point de voir enfin l'homme originel semblable à cet aubergiste bienfaisant et délicat qu'il connut à Lau-
sanne, d imag^iner la société souhaitable et véritable toute pareille à une immense confrérie de Montagnons .
Toutes autres furent ses impressions dans notre capitale. » Enfin, je les ai vus " , s'écrie ironiquement le préfacier de Sarcisse, en parlant de ces graves écrivains et de ces savants illustres que son imagination juvénile entourait jadis d'une auréole de dignité et de vertu, " enfin, je les ai vus et mon préjugé puéril s'est dissipé!» C'est une disposition d'esprit dénigrante, hostile, bientôt haineuse que lui apporta le spectacle de la société parisienne, et, peut-être aussi, son médiocre succès initial auprès des représentants de choix de cette société. De plus, son animosité latente fut renforcée sans doute par son intimité de ce temps avec Diderot. Assez divergentes par la suite , leurs convictions morales devaient être presque identiques à cette heure de commune obscurité et de lutte commune contre le destin contraire. Jean-Jacques a noté lui-même dans les Confessions la frappante analogie de situation matérielle qui les rapprocha tout d abord. Par ses origines comme par ses habitudes de vie, le fils du coutelier de Langres était de plain-pied avec le rejeton de l'horloger genevois; tous deux plébéiens, fils d'artisans petits bourgeois: tous deux embarrassés de compagnes peu présentables. En outre, Diderot souffrait alors comme Rousseau d'une vague exaltation du sentiment qui s'apaisa chez lui avec les années tandis qu'elle s'exaltait chez son ancien ami. L'auteur du Neveu de Rameau offre, en effet, un premier exemple de ces romantiques par le tempérament dont 1 âge vient guérir ou ilu moins calmer grandement le mvslicisme originel.
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Une certaine veine de sensibilité tendre et de panthéisme effusif court à travers ses écrits de début, se dérobe ensuite pour un temps au reg^ard de son lecteur, mais reparut souvent de façon inopinée au cours de sa long^ue carrière. Les notes dont il a pourvu sa paraphrase de Shaftesbury, VEssai su?- le Mérite et sur la Vertu (1745), ainsi " que certains passages des Pensées philosophie ques (1746), pourraient être avoués par l'auteur A' Emile. Aussi Naigeon, encyclopédiste plus sectaire, se sent pris d'un certain embarras quand il lui faut constater cette période hésitante dans la pensée de son maître. Il écrit donc que Diderot connut au temps de ses débuts une « espèce de fièvre relig^ieuse » , mais que cette crise ayant été « parfaite " , comme disent les médecins, elle fut bientôt suivie d'une guérison complète et ne laissa nulle trace de son passag^e (1). Assertion excessive peut-être; nous ne nous attarderons point à la discuter pourtant, car le temps de l'intimité entre Diderot et Rousseau, c'est-à-dire les approches de Tannée 1750, nous intéresse seul en ce moment.
Ce fut en effet Diderot, d'abord traducteur d'ouvragées anglais, qui dut amener son ami à la lecture de Mandeville, dont la Fable des Abeilles avait été publiée en français dès 1740. Il est en effet une page célèbre du Discours sur l'inégalité de Jean-Jacques où Mandeville est nommé €n toutes lettres et invoqué en faveur de la compassion naturelle (2). Or, ce passage caractéristique a été généralement attribué à Diderot, sur la foi d'une insinuation que hasarde Tauteur des Confessions. On l'a même inséré
(1) OEuvres de Diderot, édit. Assëzat et Tourneux, vol. I, p. 7.
(2) Édition Auguis, I, 258 et auiv.
dans les Œuvres complètes de rancien ami de Rousseau. Quoi qu'il en soit, il est permis d'avancer que l'indignation de Jean-Jacques devant les doctrines morales du médecin de Londres fut un des éléments décisifs de sa vocation réformatrice. Dans cette rencontre entre deux esprits de dispositions si diverses, la morale des villes affrontait celle des campagnes, l'économie politique naissante, — cette tentative ingénieuse pour accorder avec la raison des impérialismes individuels chaque jour plus audacieux, — choquait en face l'antique règle de vie, issue de la coutume et de l'étroite discipline du clan. ]^ous avons dit que Mandevllle avait, bien avant Rousseau, signalé \c mal comme la source des sciences et des arts, sans qu'il fut très facile de discerner s'il approuvait ce mal en raison de ises conséquences brillantes ou s'il le répudiait sincèrement, comme il l'assure d'ordinaire. En tout cas, l'opinion publique s'était prononcée pour la première hypothèse et le considérait comme un partisan du Vice ulile. Or, la production littéraire de Rousseau entre I7iî> et 1755 peut passer pour une longue réfutation détournée des idées du médecin hollandais. Et nous allons justifier cette appréciation en relevant dans les écrits de Jean- Jacques les passages qui nous semblent l'autoriser.
Le Discours sur F origine des sciences et des arts, qui nomme Hobbes et Spinoza en toutes lettres parmi les empoisonneurs des mœurs du siècle (1), désigne Mandeville par une périphrase, car il faut probablement reconnaître l'auteur de la Fable des Abeilles dans cette ligne : » Celui-ci avance qu'il n'v a ni vertus ni vices, et
(1) Édition Aiiguis, I, 43.
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que le bien et le mal moral sont des chimères (l). » Au surplus, si cette interprétation demeure incertaine, que de traits en ce premier Discours laissent soupçonner plus sûrement la lecture récente du satirique Angolais! Le candidat aux palmes de l'Académie de Dijon voit fleurir autour de lui un a dang^ereux pyrrhonisme » , des vices déshonorés, mais d'autres qui ont été « décorés du nom de vertus (2) » , une morale née de l'org^ueil humain, et enfin ce paradoxe, bien digne d'être né de nos jours, que le luxe fait la splendeur des États (3) ! Tout cela est du Mandeville ! — On dirait même que Rousseau s'efforce de dessiner à son tour le portrait du g^entilhomme accompli, mais pour le condamner de façon bien plus franche que son prédécesseur en analyse morale : « Heureux esclaves, vous devez aux sciences et aux arts ce g^oût délicat et fin dont vous vous piquez, cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant et si facile, en un mot, les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune... Notre nation a cette sorte de politesse, ce ton philosophe sans pédanterie, ces manières naturelles et pourtant prévenantes, ég^alement éloig^nées de la rusticité tudesque et
(1) Édition Auguis, I, 42.
(2) Edition Auguis, I, 11.
(3) Après Mandeville, les premiers économistes avaient posé la question du luxe, et dans la Réponse à M. Hordes, de Rousseau, on lit qu'il était réservé à un certain M. Melon de publier le premier cette doctrine empoisonnée dans son ouvrage intitulé Essai politique sur le commerce (1736). — Ce Melon était un ami de l'abbé de Pons (Voir Sainte-Beuve, Causeries du lundi, vol. XIII), de Law, de Montesquieu, du Régent. Il avait visité l'Angleterre et certainement subi l'influence du hobbisme (consultei- la collection des Grands Economistes de Guillaumik, vol. I), qui contient son Essai politique sut le commerce, avec le fameux chapitre sur le rétablissement «le 1 esclavage en Europe, et aussi la belle étude de M. A. Espinas dans la Revue de Sociologie (mars 1902).
de la pantomime ullramoataine (1). Voilà le fruit du {joùt acquis par de bonnes études et perfectionné dans le commerce du monde. Qu'il serait doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure était toujours Timage des dispositions du cœur, si la décence était la vertu, si nos maximes nous servaient de règle et si la véritable philosophie était inséparable du titre de philosophe! »
La préface de Narcisse est encore plus explicite au sujet de Mandcville. On y lit que les premiers philosophes se firent une g^rande réputation en enseignant aux hommes la pratique de leurs devoirs et les principes de la vertu, mais que bientôt, leurs préceptes étant devenus communs, il fallut se distinguer en frayant des routes nouvelles : » Telle est 1 origine des systèmes absurdes des Leucippe, des Diogène, des Pyrrhon, des Protagore, des Lucrèce. Les Hobbes, les MandeviUe, et mille autres ont affecté de se distinguer de même parmi nous, et leur dangereuse doctrine a tellement fructifié... qu'on est épouvanté de voir jusqu'à quel point notre siècle raisonneur a poussé dans ses maximes le mépris des devoirs de l'homme et du citoyen. »
Enfin, le Discours sur l origine de l'inégalité parmi les hommes fait à MandeviUe une place que Ton jugera considérable, si Ton songe que Rousseau se met bien rarement en frais de citations et de réfutations. « Il y a d'ailleurs, écrit-il (2;, un autre principe que Hobbes na point aperçu et qui tempère 1 ardeur que l'homme a pour son
(1) On v(tit (jiic Roiissraii tiiv S(>i|rnoii8eincnt iri les Français de la «ocic'tt' <lc8 Portugais vi aiitros incridionaiix gchtiriilaleurs, daii^ laquelle MaiHltviMf afferJail dr les «onfoiKli «v {Fnhic, IV. 16V.)
[1) Kilition Au^jui.";, I, 257 cl suiv.
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bien-être par une répug^nance innée à voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir de contradiction à craindre en accordant à Thomme la seule vertu naturelle qu'ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus outre des vertus humaines. Je parle de la pitié... On voit avec plaisir T auteur de la Fable des Abeilles, forcé de reconnaître rhomme pour un être compatissant et sensible, .sortir, dans l'exemple qu'il en donne, de son style froid et subtil pour nous offrir la pathétique image d'un homme enfermé qui aperçoit au dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent meurtrière ses faibles membres et déchirant de ses ong^les les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n'éprouve point ce témoin d'un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel... Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion. »
En effet, comme nous l'avons dit, Mandeville, moins énergique que Hobbes à déduire les passions du Désir du pouvoir, comprend mieux en revanche que la pitié est jusqu'à un certain point indépendante de ce désir, qu'elle en est même une restriction, instinctive dans sa forme présente, mais rationnelle en son origine. Pourtant, quoi qu'en dise Jean-Jacques, — ou Diderot s'il est vraiment l'auteur de ce passage, — la Fable des Abeilles enseigne que la compassion est une satisfaction accordée à nos instincts et n'a par conséquent rien d'une Vertu, au sens rigoriste que l'auteur fait profession d'attribuer à ce dernier mot. Elle n'implique aucun effort sur soi-même, aucun acte de Self-denial (1) : « Elle est la plus belle et
(1) Fable des Abeilles^ vol. II, p. 21.
la moins dan(;ereuse de nos passions, dit Mandeville, mais ne laisse pas que d être une faiblesse de notre nature. Pourtant, il faut avouer que, de toutes nos faiblesses, la pitié est la plus aimable et qu'elle approche le plus de la vertu. Que dis-je, si cette passion n'était pas extrêmement commune, la société pourrait à peine subsister. Mais, comme c'est un mouvement de la nature qui ne consulte ni l'intérêt public, ni notre Raison, elle peut produire le mal tout comme le bien... Quiconque, en suivant cette passion procure quelque bien à la société, ne peut en tirer vanité, puisqu'il a suivi une passion naturelle.. . et s'est satisfait lui-même. » Au surplus, Mandeville estime que « les esprits faibles y sont le plus sujets » (1). — Quant à l'apolog^ue de la bête féroce, la mémoire infidèle de Rousseau, ou peut-être les nécessités du style noble et soutenu, l'ont amené à en modifier quelque peu les détails; car le livre angolais fait dévorer l'enfant par une truie, qui n'a point d'ongfles et n'oserait arracher un nourrisson du sein de sa mère : aussi la mère n'est-elle point du tout supposée présente à cette trag^édie imaginaire.
Indépendamment de cette allusion ouverte, on peut reconnaître au passage maint autre souvenir de la Fable des Abeilles dans le Discours sur l'inégalité, et dans les notes qui le suivent : » C'est, nous dit par exemple Rousseau, l'ardeur à faire parler de soi qui produit ce qu il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, une multitude de mauvaises choses pour un petit nombre de bonnes, les règles funestes et bizarres du point dlwnneur (2). " Et l'on reconnail ici le thème favori de Man-
(i) Fahlc, II, 27.
(2) Édition Mussay-Pathay, IV, £97.
deville. Plus loin (l) : « Il ne faut pas confondre Tamourpropre et l'amour de soi-même, deux passions très, différentes par leur nature et par leurs effets. » C'est ici la distinction inventée par Mandeville entre le Selfliking et le Self-love. « L'amour de soi-même, continue Rousseau, est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, et qui, dirigée dansl'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la société qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre..., et qui est la véritable source de V Honneur. » Ce dernier membre de phrase trahit encore un lecteur des écrits de Mandeville, mais un lecteur qui est aussi un contradicteur, car le penseur londonien fait sortir pour sa part les vertus sociales, tout autant que l'honneur, de Tamourpropre et non pas de l'amour de soi.
En réalité, et parce que " veiller à sa propre conservation » , c'est déjà faire plus de cas de soi que de tout autre, il n'est pas d'amour de soi qui ne soit en même temps amour-propre, et c'est ce dernier sentiment qui^ dirigé à la fois par la raison calculatrice et par la raison devenue instinctive ou Pitié, produit chez l'homme la vertu sociale ou même les propensions humanitaires.
Rousseau paraît avoir réfléchi sur l'Instinct pour la souveraineté comme sur le Self-liking. « Mon héros, écrit-il quelque part, finira par tout égorger, jusqu'à ce qu il soit \ unique maître de L' Univers ... ^ prétention secrète du cœur de tout homme civilisé (2). » A ce civilisé,
(1) Édition Mussay-Pathay, IV, 344.
(2) Ibid., 315. •
esclave du Désir du pouvoir, qui ne sait être heureux et content de soi que sur le témoig^nage d'autrui, et qui, toujours hors de lui-même, ne vit que dans Topinion d'autrui, il oppose le Caraïbe indolent, dédaig^neux des mots de Puissance et de Réputation. Et c'est encore Mandeville qui lui a donné l'exemple de cet imprudent dédain de l'opinion publique, puissance réelle pourtant, puissance utile et saine, seul frein efficace contre les manquements sociaux en matière légère qui échappent à la vindicte des lois positives.
Enfin, l'on rencontre dans les notes du Discours sur r inégalité deux exemples (1) qui sont empruntés directement à la Fable des Abeilles. Il s'agit pour Rousseau de démontrer qu'en civilisation tout homme est amené bon gré mal gré à désirer le malheur d'autrui, et il écrit : « Il n'y a peut-être pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fût une bonne nouvelle pour quelque négociant... (2). Le grand et funeste incendie de Londres (3), qui coûta la vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. » Nous avons réuni assez de présomptions, n'est-il pas vrai, pour affirmer l'influence excitative de la Fable des Abeilles sur la rédaction des Discours, ces premiers
(1) Édition Miissay-Patliay, IV, 313-314.
(2) Fahlc (les Abeilles, II,' 206.
(3) Fable des Abeilles, IL 198. « II est inronlcstaMe, rrrit Man(lc>ill«\ que riiu'ciulic «le Londres (2 septembre 1066) fut un très {jrand malheur. Cependant, «i l'on eût recueilli les voix parmi les charpentiers, les maçons et les for- {jerons. . . h>ur suffrage aurait si bien balancé celui des lésés que le nombre des personnes (pii profitèrent de cet incendie aurait bien été é{;al à celui de ceux <pii V pertiirent, si même il ne l'eût surpassé, n C'est là un exemple de ce que nous avons nommé la co!)c«'ption plaie ou cvni(|ue de l'utilité du >»»<i/chezMandeville. .Iean-.)a»-(pies en recueille avei* empressement le tt'inoignajje, pour appuyer par un aryjiment émotif excellent la thèse tout opposée qu'il soutient.
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fruits de la méditation réformatrice de Jean-Jacques.
Il est pourtant un dernier point sur lequel ils sont en désaccord, et une assertion de Mandeville qui, plus que toute autre, semble avoir éveillé Tindig^nation et provoqué la contradiction de Rousseau. La civilisation et la richesse, appuyées sur les vices qui sont, par hypothèse, nécessaires à leur épanouissement, se montrent-elles ou non propices à la puissance guerrière d'une nation? Le citoyen de Londres répondait par l'affirmative, parce qu'il assistait aux succès des armes anglaises durant les premières années du dix-huitième siècle. Et nous avons dit que le petit pamphlet en vers qui fut le noyau de la Fable des Abeilles eut sinon pour but direct du moins pour effet certain d'appuyer une politique guerrière sur le continent.
Or, en présence de cette opinion, tous les souvenirs classiques ou plutarquiens de Jean-Jacques refluaient à son cerveau pour lui dicter d'une seule voix la plus méprisante des protestations. Il songeait à sa chère Lacédémone, « opprobre éternel d'une vaitie doctrine» , à cette Sparte, /a/a/e à nos modernes sophistes, qui voudraient en vain rayer son souvenir des fastes de l'histoire. Il pensait à Cincinnatus et à sa charrue; à Athènes ou à Rome amollies par le luxe; au riche duc de Bourgogne vaincu par ses compatriotes de la montagne. « Chacun sait combien les habitants des villes sont peu propres à soutenir les travaux de la guerre, et l'on n'ignore pas quelle est la réputation des gens de lettres en fait de bravoure (1) » ,
(1) Rousseau songe probablement à Horace et au célèbre Relicta nou bene parmula,
mais Escbyle, Sophocle, Socrate lui-même, César et bien d'autres sont là pour relever l'honneur militaire de la profession.
écrit ironiquement le préfacier de Narcisse. 11 ne sentait résonner dans son cœur nulle fibre particulièrement martiale, mais il ne laissait pas d'admirer passionnément le courage guerrier dans les romans. Aussi, afin d'en mêler quelque chose à ses rêves idylliques de prédilection, concevait-il volontiers qu'on fît du citoyen de l'avenir une sorte de Spartiate d'opéra-comique, — utopie qui a séduit à plusieurs reprises ses descendants intellectuels. — Les miliciens de Saint-Gervais, dansant la courante sous les yeux de leurs épouses en déshabillé, au sortir des effusions d'un fraternel pique-nique, répondaient parfaitement à cet idéal petit bourgeois, déjà garde national et prudhommesque. C'est sous l'intluence de la même inspiration que Rousseau, voyant sa patrie détournée par une heureuse vnpuùsance du féroce amour des conquêtes, l'a félicitée (le n'exercer ses citoyens à l'usage des armes que pour entretenir chez eux cette ardeur guerrière et cette fierté du courage qui sied si bien à la liberté et qui en nourrit le goût (1)! Paroles de rêveur encore une fois, jugement d'esthète qui goûte le geste martial en badaud, sans en comprendre la portée ni le sens!
Quant à sa protestation contre l'opinion militaire de Mandevillc, elle n'est ni tout à fait justifiée, ni d'ailleurs entièrement erronée. La barbarie ne donne pas nécessairement le courage, puisque Rousseau lui-même a souvent mis en scène V indolent Caraïbe, prêt à tendre le front à tous les jougs. Et, d'autre part, le luxe n'amène pas inévitablement la défaite. Car Jean-Jacques a bien pu contredire Mandeville jusqu'à prophétiser à l'Angleterre une ruine
(1) Déiiiclacc ilii J)iscoitrs sur l inégalité.
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qui ne tarderait pas plus de ving^t ans, si cette nation persistait dans ses velléités conquérantes ! Mais la Grande-Bretag^ne n'en a pas moins prouvé depuis un siècle et demi, en subjug^uant le monde pour l'exploiter, qu'on peut être à la fois riche et martial, civilisé et victorieux, ainsi que son hôte Hollandais de 1705 l'avait fort justement prévu. C'est que la culture n amollit pas nécessairement les courages et qu'elle perfectionne dans des proportions inouïes l'armement. Le mousquet de Gortès abattait un empire; un cuirassé fait aujourd hui trembler un peuple arriéré, et un coup de canon conquiert un royaume barbare, ainsi qu'il advint à Madagascar. Reconnaissons toutefois que, à armes égales, la pauvreté martiale et l'abnégation instinctive de 1 homme du clan reprennent avantages — comme le Japon vient d'en faire la preuve. — En sorte qu'il est difficile de décider qui, de 1 admirateur de Malborough ou de celui de Gaton d Utique, fut le plus clairvoyant stratège.