THOMAS HOBBES ET LA PSYCHOLOGIE IMPÉRIALISTE
Nietzsche a donné une véritable popularité à cette formule verbale heureusement frappée, la Volonté vers la puissance^ ou Volonté de puissance, der AVille zur Macht. Du principe qu il discernait et marquait de ce nom à la racine même de notre nature, il prétendait tirer, outre des conclusions métaphvsiques nouvelles, une psycholo^jie dvnamiste ou plutôt impérialiste, — car nous demandons la permission de nous servir désormais de ce néologisme que Tusag^e et Tétymolog^ie s'accordent à recommander pour rendre par un seul mot, substantif ou adjectif, Tidée de Volonté vers la puissance. — Il n'a su pour sa part mener à bon terme ni 1 une ni l'autre de ces beso^jnes. H a sans cesse mêlé des exaspérations singulières et des fantaisies toutes mystiques par leur origine aux analyses ingénieuses et aux vues profondes qu'on admire souvent dans ses aphorismes.
Toutefois, l'ivraie qui foisonne par place au sein de son œuvre touffue n'y doit point faire négliger le bon grain. Nous estimons qu'il y a lieu pour la génération présente de reprendre et de mener à bonne fin l'entreprise d'uiu^ psychologie sainement, rationnellement impériaH^lf ; et. à cet effet, il sera fort utile de demander
aux précurseurs de Nietzsche dans cette rég^ion si mal explorée jusqu'ici les impressions qu'ils ont rapportées avant lui de leurs reconnaissances hardies et de leurs audacieuses expéditions d'avant-garde.
Nous avons montré ailleurs (1) que l'ami du docteur Rée avait vraisemblablement emprunté d'Helvétius la notion de la Volonté de puissance. Mais Helvétius n'a point le mérite de l'avoir conçue le premier. Il la tenait de Hobbes (2), et c'est ce que nous nous proposons d'établir ici par un rapide examen des convictions psychologiques de ce dernier penseur. — Peut-être même Nietzsche dut-il quelque chose de ces idées sur ce sujet à un contact direct avec Hobbes. En effet, dans la première de ses Inactuelles (3), il reproche à David Strauss de manquer du courage nécessaire à la construction d'une morale darwinienne qui soit véritablement conséquente avec ses prémisses impérialistes; mais, ajoute-t-il, à l'accomplissement d'une pareille tâche, il faudrait pouvoir apporter le grandiose amour de la vérité qui animait un Hobbes. Juste hommage rendu au premier psychologue impérialiste de notre âge par son continuateur trop souvent inconséquent et inconstant!
(1) Voir notre étude sur Nietzsche, Apollon et Dionysos? Paris, Pion, 1905, et Apollon ocler Dionysos? Berlin, Barsdorf, 1906. Elle forme le second volume de la présente Philosophie de l Impérialisme .
(2) Sur les relations intellectuelles entre Hobbes et Helvétius, nous possédons le témoignage précis du panégyriste de ce dernier, Saint-Lambert : « Avec Fontenelle, il aimait à parler de Hobbes et de Locke. » OEuvres complètes d'Helvétius, édit. Didot, III, 9.
(3) Werke, I, 221.
IS