Titres de noblesse révolutionnaire
Sainte-Beuve a écrit avec finesse, en louant Proudhon de ne pas renier ses humbles orig^ines (1) : « C'est beau, c'est honnête et généreux... Mais il y aurait à mon sens quelque chose de plus élevé encore, ce serait de se moins ressentir de ses origines, de savoir s'en dégager un moment, de n'en pas tant dépendre... Vous êtes fils d'un artisan, c'est bien, ou plutôt, ce n est ni bien ni mal; souvenez-vous-en toujours, n'en rougissez jamais, mais ne vous en vantez pas... Ne soyez pas enchaînés à des sentiments, même honorables, de caste. » — Conseil excellent, mais difficile à suivre pour un prolétaire aussi hautement doué que Proudhon. Plus souvent encore que Jean-Jacques, il s'est drapé dans le manteau troué de ses origines. Paysan comtois, ou fils du Jura, — car il a lui aussi la fierté d'être montagnard, — ce sont là à ses yeux des titres indiscutables de supériorité. Mais le plus haut de tous, c'est d'être l'enfant d'un tonnelier (2) : « Serais-tu vaincu par les flatteries, les séductions du plaisir et de la fortune, toi enfant du ^euiple, Jîlius fabriy comme on le disait autrefois de Jésus-Christ! »
Ce père artisan, qui dut être dans la réalité un brave homme, peu doué du côté de l'esprit et mal fait pour la lutte économique, prend avec les années dans la pensée
(i) Saixte-Becve, P.-J. Proudhon, p. 37. (2) Correspondance, I, 60.
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206 L'IMPÉRIxVLISME DÉMOCRàTIQUE
de son rejeton la figure d'un véritable héros. A une correspondante qui lui avait vanté les mérites de Beccaria, le père du jury d'assises, il riposte dès 1847 (1) : a Madame, savez-vous quel était mon père? C'était un honnête brasseur à qui l'on ne put jamais faire entrer dans la tête que, pour g^ag^ner de l'arguent, il fallait vendre au-dessus du prix de revient. Il soutenait toujours que ce serait du bien mal acquis. «Ma bière, répétait-il, me coûte tant, mon salaire a compris, je ne puis la vendre plus. » Qu'arriva-t-il? Mon brave homme de père vécut pauvre, mourut pauvre, et laissa des enfants pauvres. Pourtant, il suivait sans s en douter le même principe qui devait conduire un de ses fils à cette proposition étrange : «La propriété, c'est le vol. ;> C'était un grand cœur assurément que cet artisan qui eut le courage pendant trente ans de fermer sa porte à la fortune. Je dirai de plus que c'était une pure intelligence que celle qui ne put jamais concevoir la nécessité de l'inégalité. Or, est-ce que la postérité se souviendra du nom de mon père ? Laissons donc, madame, votre Beccaria. La célébrité donnée à ce déclamateur est une injustice à la mémoire d'un million d'hommes qui ont valu autant que lui et qui, pour toute récompense, ont trouvé le néant. »
L'auteur de la Justice dans la Révolution s'est flatté d'édifier de sa plume un monument durable à la mémoire de ce père vénéré; on retrouve, à quelques mots près dans ce livre, le développement que nous venons de reproduire, et, de plus, on y lit le récit des derniers moments de cet homme de bien. 11 mourut, nous assure son fils, dans la « communion révolutionnaire » , c'est-à-
(Ij ConTSiJOiiduncc, II, l'VJ,
dire en confesseur de la morale laïque, après un souper modeste et une conversation tranquille avec les siens, entouré de ce qu'il aimait, sentant son paradis dans son cœur. « Notre père est mort en brave. Les prêtres ne le canoniseront pas, mais moi, qui l'ai connu, je le proclame à mon tour un brave. » Et l'auteur termine en préférant hautement ce trépas populaire à la mort d'un Bossuet, torturé jusqu'à la fin, sur son lit de souffrance, par la crainte des jug^ements redoutables de l'au-delà.
Ce père, si mag^nifiquement célébré, n'occupe pas cependant la place d'honneur dans la galerie d'ancêtres que son fils dessina de sa plume éloquente pour orner le vestibule de son plus ambitieux édifice philosophique et social, le livre de Injustice. En effet, Proudbon lui préféra sa mère, personne énergique, de grand sens et de grand courage ; et surtout il se plut à entourer d'une véritable auréole de gloire légendaire le souvenir de son grandpère maternel. — Il a formulé, à plusieurs reprises, une théorie que l'expérience confirme assez souvent en effet et dont sa correspondance nous fournit cette expression pittoresque (1) : « Les savants et les commères ont remarqué que les filles tiennent généralement du géniteur et les mâles de la génitrice ; d'où il s'ensuit que, pour avoir des fils dignes de lui, un homme doit engendrer des filles, et puis leur faire faire par un gendre des garçon?. Hein! que dites-vous de ce raisonnement? » — Ce raisonnement, Proudbon l'avait fait plus d'une fois sur luimême, à en juger par la « belle oraison funèbre (2) » qu'il a consacrée à l'homme dont il pouvait se croire —
(i) Correspondance, IV, 201, (2) Id., VIII, 104.
208 I/IMPERIALISME DEMOCRATIQCE
par décret de la nature — la seconde incarnation sur cette terre.
« Mon p^rand-père maternel dit-il dans sa Justice (1), après avoir servi pendant dix ans comme simple soldat sous Louis XV, rentra dans son village où il se maria et leva la charrue. » Du nom du régiment de Tournay, qui avait été le sien, ses voisins le surnommèrent en patois Tournési. Ses brusqueries, ses originalités d'ancien militaire qui a vu du pays et qui connaît son monde, firent de lui durant sa vie le héros de mainte aventure gaillarde, et, après sa mort, une sorte de personnage légendaire pour les villageois de son canton. « Ma mère, écrit Proudhon, sa fille de prédilection, pleura ce père deux longues années; sa femme qu'il avait épousée éprise d'un autre amour, mais dont il avait su se faire accueillir, perdit les yeux de chagrin. Montrez-moi un pape^ un empereur qui ait excité autant de regrets... Ma mère m'a souvent répété que je ressemblais au père Tournési, par le front, les yeux, le franc rire et la large poitrine. Elle ne cessait de me raconter sa vie de famille, ses discours, son air résolu. Pour moi, je le mets au niveau des hommes de Plutarque. » Ne dirait-on pas un preux de quelque chanson de geste empressé à célébrer dans ses discours la beauté physique et la valeur morale de ses ancêtres? Et n y a-t-il pas là un trait bien reconnaissable du sentiment aristocratique?
A y regarder de près cependant, on trouverait peut-être qucl(|ue illusion pieuse dans ce culte enthousiaste. Tournési n'a rien de l'élévation morale des grands hommes,
(l) J)(' la jiistirt' tlaiis la lie'volutioit et dans l'iiçlise. II. p. 89 oi suiv.
dont l'antiquité avait fait des saints laïques : il est tout paysan par le g^este fruste ou cauteleux, et fort propre à servir de modèle idéal aux rejetons d'une race très près de terre. — Un jour, il se voit surpris par le g^arde du châtelain tandis qu'il emporte un arbre du bois seigneurial, sur lequel la commune avait des prétentions d'usage,
— vieux litige entre conquérants et conquis, qu'exaspérait à cette heure l'approche de la Révolution. — « Donnemoi ta hache, dit le garde. — Prends-la, » dit le délinquant.
— Voilà mes deux hommes, le garde, d'un côté, dégainant son sabre ; le paysan, de l'autre, brandissant une hache. Ce qui se passa, je ne saurais le dire ; suffit que le garde rentra chez lui éreinté et rendit l'âme avant le vingtième jour. Au lit de mort, il refusa de déclarer le meurtrier connu de tout le monde; il dit qu'il avait ce qu'il méritait. » Qui eut le beau rôle en cette affaire? Vraiment, il faut être partie dans la question pour le donner sans réserve au paysan. Car le garde fit son devoir et s'inspira, sur son lit de mort, d'un sentiment tout chevaleresque.
Autre épisode : « Une année, s'apercevant qu'il était l'objet des cancans, Tournési crut devoir faire ses pàques. A qui pensez-vous qu'il s'adressa pour l'absolution? Au curé Blessemaille lui-même, à ce prêtre vindicatif qui fut saisi d horreur en voyant son ennemi, Tépilogueur de sa conduite, entrer au confessionnal. — Adressez-vous à un autre. — Je ne connais que mon pasteur, répliqua humblement Tournési. Et force fut à Blessemaille de l'absoudre, qui plus est de le communier de sa propre main. N'est-ce pas que voilà un joli tour de soldat paysan?... Le scandale, s'il y en avait, n'était que pour le prêtre; quant aux assistants, l'édification était complète, car ils
riaient. »> Cette fois, c'est la morale des fabliaux et non plus celle des chansons de geste qu'il nous faudrait évoquer pour retrouver une comparaison convenable. L'hérédité paysanne de Proudhon parle ici plus haut que sa délicatesse de moraliste kantien, parce qu'il s'agit du grand-père auquel il se flattait de ressembler. Voici sa conclusion : « Un homme qui, comme Tournési, réunit toutes les vertus domestiques et sociales (?) , qui n'a d'autre défaut que de taper sur le garde et de se moquer du chapelain, est essentiellement moral ! » Mettez u force publique » au lieu « de garde » et « autorité traditionnelle » au lieu de «chapelain» , et vous aurez une assise médiocre en vérité pour appuyer de solides vertus sociales. — Au surplus, le petit-fils de Tournési montre d'ordinaire une conception plus haute du devoir civique et son impérialisme plébéien, soutenu par le sentiment aristocratique de son privilège de naissance, ne le porte que rarement à applaudir de semblables exploits. Quand il le fait, c'est sans doute qu'il est emporté par cette fougue de passion dont il parle quelque part (1) , et qui, alliée à la subtilité de la logique, le conduit à perdre pour un moment jusqu'au dernier vestige de son sang-froid (2) !
(1) Correspond uncc, Vil, 87.
(2) Il est un autre Hls de pavsans, parvenu comme Proudhon à la célébrité littéraire, réforiuatcnr moral et social lui aussi, dont nous avons étudié ailleurs lintcrcssante personnalité. (Voir dans la Jievitc des J)cu.\ Mondes de 1902 nos études sur l'iorre Roseg{;er, qui ont été éditées en allemand sous ce titre : Peter J{osei/(jer und die Sleirisrhe Volksseele. Leipzig. Staackmann, 1903). lUlraiant h son tour les souvenirs de son enfance agreste, il a — chose singulière — conté des anecdotes assez analogues à celles que ntuis venons de rappeler, mais cpii sont interprétées dans un tout autre esprit. C'est ainsi qu'il a peint une rixe suivie de mort d'homme, où la victime refusa de ilésigner son meurtrier; mais cette fois le mourant qui garda le silence, le vt'-ritahle héros moral «le l'aventure, est son grand-père. Il a dit aussi une hi>l(iiie de eonfes.^ion : mais d aeeord avec I inspiration
Ce qui contribua peut-être à créer chez Pierre-Joseph Torgueil exalté de sa naissance plébéienne, c'est qu'une portion de |sa famille s'étant élevée à une situation bourgeoise, et ayant produit, dit son biographe Mirecourt, un « jurisconsulte célèbre » , ces vaniteux cousins montraient quelque dédain pour des parents attardés aux derniers degrés de l'échelle sociale. Ils disaient donc volontiers en parlant du tonnelier de Besançon et de ses enfants : « Il y avait une goutte de mauvais sang chez les Proudhon, elle a passé de ce côté-là. » — « J'ai entendu ce propos quand j'étais jeune gars, écrit l'homme illustre de la race. Ainsi donc, moi et ceux de ma branche, nous étions prédestinés à la pauvreté... Vous figurez-vous l'effet de cette sentence, rendue par un jurisconsulte célèbre, qui avait porté la soutane encore, sur un cerveau de treize ans? » Cet effet fut de provoquer un violent démenti. A ces gens qui, s'appuyant sur un prétendu titre physiologique, ressuscitaient à leur profit la nobless»e d'extraction, se proclamaient bons par droit de naissance, et jugeaient les autres mauvais^ Proudhon a riposté de bonne heure, en opprimé qui se révolte sous l'outrage : R Mauvais vous-mêmes ! C'est nous qui sommes les bons par privilège d'origine, les futurs dépositaires par la grâce de Dieu du pouvoir légitime (1)! »
de sa conscience, le héros incroyant de l'aventure refusa, dans une circonstance solennelle, de se prêter à cette formalité, pour lui dépourvue de sens. — Rosegger voit donc les choses sous un angle entièrement différent de celui qu adoptaient instinctiveuient Tournési et son petits-tils.
(1) Plus tard, il répudiera plus nettement encore les officiers et les magistrats qui portent son nom : « Le Proudhon ofticier de marine n'a donc rien appris dans ses vovages, que le voilà revenu aussi cafard qu il y était allé... Quelle triste patenté est la mienne ! Franchement, ne vaut-il pas encore mieux avoir pour frère un malheureux comme le forgeron Je
Telle est la justification mystique que se sont donnée le plus souvent les impérialismes du passé! Et Timpérialisnie prolétarien ne s'exprime pas d'autre manière.
L enfant bien-aimé de la nature.
Non content de se donner des ancêtres g^lorieux, Proudhon s'est offert le luxe d'une sorte de prédestination messianique personnelle, en insinuant, après Rousseau, qu il est l'enfant chéri de la Nature divinisée. Écoutez le récit des premières impressions de son adolescence (1), une des pagres les plus vertes et les plus savoureuses au surplus qui soient sorties de sa plume. Vous verrez ce contempteur affecté de Jean-Jacques (2j employer sans scrupule les procédés et jusqu'au vocabulaire du précurseur qu'il répudie, afin d environner à son tour d'une mystique auréole de prédestination sa chevelure ébouriffée de pastoureau.
Son biographe, Mirecourt, avait écrit que son enfance fut insociahle et farouche. " La faute n'en est pas à mon cœur, dit Proudhon dans cette longue riposte qui est son ouvrage De lu Justice, mais à notre prétendue civilisation saturée d'hypocrisie, qui rebute et qui dégoûte (3) » , et
Hur^illo que de bons bourgeois connue le conseiller et sa bande? (Correspoiidtince, X, 160.
(1) J>e lu Justice. II. 210 et suiv.
(2| l'roudlion se montre souvent fort dur pour Jean-Jacques Rousseau, bien (|u il ail d'abord subi son inHuence. — Voir J)e la Justice. III, 208; IV, 168, et Idée ge'ite'rale île la Révolution, 12^-125.
(3) J)c la Justice, II, 21V.
L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-NE CVIEME SIECLE 213
encore « au système chrétien, qui, pervertissant les notions, atrophiant les instincts^ travestit Thomme et lui impose des sentiments factices à la place de ceux que lui a donnés la nature (1) » . Rousseau s'exprimait de même. Exaltant les inspirations de la Nature, il s'était posé en rejeton de choix, en délégué authentique de cette Mère universelle. — Il ne fut pourtant qu'un enfant illégitime, si nous en croyons le pâtre comtois, qui possède des titres bien plus certains à une si flatteuse distinction ! Le « maigre fils de l'horloger de Genève " , un simple bourgeois, se jugea sans raison favorisé des complaisances de la Nature omnipotente, et Pierre-Joseph est plus autheutiquement de ses favoris.
En voulez-vous une preuve tirée de ses souvenirs ruraux? « Toutlejour, dit-il, je me remplissais de mûres, de raiponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavot, d'épis de maïs grillés, de baies de toutes sortes : prunelles, blessons, alises, merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages! Je me gorgeais d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gentiment et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de me donner le soir un formidable appétit. L' « aime nature » ne fait de mal à ceux qui lui appartiennent. " Voilà qui est digne de la source d'eau « glaçante " de Monquin, dont Jean-Jacques affronta les dangers en fils confiant de la Mère nature. Il y a, dans ces digestions miraculeuses, une sorte de grâce d'en haut qui ne saurait tromper un élu sur sa mission divine, et cet argument stomacal est véritablement sans réplique.
(1) De la Justice, II, 218 et suiv.
GilAPITRE II