‹ L'impérialisme démocratiqueChapitre 31 sur 46 · La thèse égalitaire · texte numérisé non relu

La thèse égalitaire

Gustave Fallot, qui mourut à ving^t-neuf ans sousbibliothécaire de l'Institut, et qui a. le premier, pressenti la valeur de Proudhon, écrivait dès le 5 décembre 1831, — c est-à-dire neuf années avant Qu est-ce que la Propriëté? — une lettre extraordinairement prophétique au pauvre correcteur d'imprimerie bisontin. « Luttez, morbleu! luttez avec persévérance, et vous triompherez. .I.-J. Rousseau a tâtonné jusqu'à quarante ans, avant que son {jénie se révélât à lui. Vous n'êtes pas J.-J. Rousseau, mais écoutez... pour la première fois de ma vie, je vais me hasarder à prédire l'avenir. Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou ving^t ans, vingft-cinq ans peutêtre... Vous serez, Proudhon, malgré vous, inévitablement, par le fait de votre destinée, un écrivain, un auteur : vous serez un pluh)sophe; vous serez une des lumières du siècle et votre nom tiendra sa place dans les fastes du

(1) Corrcspondiiiirc. vol. 1", \n.

L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-NEUVIEME SIECLE 215

dix-neuvième siècle, comme ceux de Gassandi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon dans le dix-septième, comme ceux de Diderot, de Montesquieu, de Helvétius, de Locke, de Hume, de d'Holbach dans le dix-huitième... Je vous attends à Paris, philosophant, platonisant; vous y viendrez bon gré mal gré. »

En effet, Proudhon, dès lors stimulé par la lecture de Kant, avait reconnu en lui-même et révélé à son ami une vocation philosophique. Titulaire après Fallot d'une pension académique qui lui assurait quelques années d'indépendance, il prit à son tour le chemin de Paris. Il y retrouva exactement les impressions de Jean-Jacques : ennui, angoisse, misère, velléités de suicide. « Paris, écrit-il en 1840 à Ackermann, est le même qu'à votre départ : béte, immonde, bavard, égoïste, orgueilleux et dupe. Depuis les moutards jusqu'aux pairs et aux ministres, tout est livré à la cupidité et au plaisir. On marche sur ceux qui se pâment de faim; pourvu qu'on braille dans un banquet politique ou qu'on se livre au ribaudage, on est content. Nous sommes au 'temps de Commode et de Garacalla (1). " Et encore : «Je n'attends rien de personne; je rentrerai dans ma boutique l'année prochaine, armé contre la civilisation jusqu'aux dents; et je vais commencer dès maintenant une guerre qui ne finira qu'avec ma vie (2) . n

Ces dernières lignes étaient écrites à la veille de la publication du premier travail intéressant qui soit sorti de sa plume, le discours sur la Célébratioyi du dimanche. Par un nouveau trait de ressemblance avec Jean-Jacques,

(1) Correspondance, I, 221.

(2) Ihid., 154.

216 L'IMPKllIALISME DEMOCRATIQUE

le jeune piiblicistc, tentant la fortune d'un concours académique, s'échappait délibérément du cadre imposé à son activité intellectuelle dans un prog^ramme trop étroit; et, reprenant à son compte la thèse de Babeuf, il écrivait tout simplement un hymne à légalité sociale absolue. — Cette demi-égalité primordiale, qui marque le sommeil de 1 individualité à Taurore de la civilisation humaine, les romantiques sociaux du dix-huitième siècle l'avaient saluée chez tous les sauvages que révélaient alors à l'Europe les découvertes maritimes et ses hardis navigateurs : Peaux-Rouges de Cartier, Chinois des Pères Jésuites, Tahitiens de Cook; ils en avaient retrouvé quelque chose à Sparte et dans la Rome antique. Proudhon, lecteur assidu de la Bible, croit lapercevoir chez les Hébreux. Il assure que Josué avait fait une espèce de cadastre général dont le principe était Tégalité des fortunes, et que Tannée jubilaire venait périodiquement rétablir en Israël cette saine égalité primitive. Il estime que la loi mosaïque qui proclame : Tu ne voleras point, entend par ces paroles : Tu ne mettras rien de côté j)Our toi. C est le principe cher à la cigale du bon La Fontaine, et, en effet, la plus infaillible précaution contre linégalité sociale.

Ainsi, dès ce moment, se précise la conviction fondamentale de Proudhon. L'égalité des conditions lui parait un fait iV institution naturelle, parce que, à son avis, la Nature nous a faits égaux (1 . L'inégalité est toujours accidentelle et transitoire; légalité seule est la norme (2^ l Et, avec une capacité d'illusion qui est véritablement inquiétante, notre philosophe s'écriera du ton le plus

(1) (^u'cst-ic t/ttc la Propriété? p. ()7 (note).

(2) De la Création de l ordre, p. 195.

sérieux : » Où donc avez-vous aperçu Vinégalité dans la nature autrement que comme utie anomalie (1) ? « L inégalité étant une anomalie, il faut la faire disparaître sans retard et sans regarder au choix des moyens : « Admettons qu'il en soit ainsi qu'on le prétend, que les races de 1 Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie ne puissent soutenir la comparaison avec la caucasienne et qu'aucun croisement ne puisse les racheter. Alors il en sera de ces races mal nées ou abâtardies, comme il en est dans notre société civilisée des créatures souffreteuses, chétives, contrefaites, objet de la charité des familles et qui cessent de contribuer à la population. Elles seront absorbées, ou finiront par s'éteindre, h' égalité ou la mort (2) ! » On ne saurait proposer une solution plus radicale au problème de la félicité humaine.

Cette conviction égalitaire intransigeante entraîne après elle une assez troublante conséquence. Si en effet légalité est de droit naturel^ si l'inégalité est » la loi des bètes, non des hommes » , la répartition proportionnelle au mérite et à la capacité est immorale, en ce qu'elle est fondée sur Vignoble égoïsme, vile passion qu'il faut étouffer au cœur de l'homme. — La répartition proportionnelle au mérite ! telle est la pierre d'achoppement de la psychologie égalilaire, cette provisoire revendication de la Volonté de puissance plébéienne, encore inconsciente de sa véritable nature. Jeune, Proudhon en réprouve le principe chez Saint-Simon, et surtout chez Fourier, qu'il ne se lasse pas d'accabler pour avoir dit : « A chacun selon ses œuvres ! » — En pleine maturité, résumant dans son liv^e de la Justice

(1) De la Justice, I, 301.

(2) IbicL, 504.

218 LIMPÉRIALISME DÉMOCRATIQUE

la doctrine morale d'Aristote, il écrira tranquillement (l) : « Pour comble d'obscurité, Aristote remarque que Tégalité dans la pratique n'est pas elle-même toujours juste, non plus que la réciprocité; qu'il serait plus exact de dire la proportion. Par où l'on voit qu'Aristote n'était point arrivé à cette conception supérieure du droit dans laquelle 1 égalité, la réciprocité et la proportionnalité deviennent termes identiques. " Et tel est bien le préjugé indéracinable de Proudhon; aussitôt qu'il a prononcé le mot Droit, — et Dieu sait si la littérature politique le prodigue depuis Rousseau, — ou encore le mot Justice, qui a le même sens dans son esprit, viennent aussitôt sous sa plume les mots de Réciprocité et àWssociaiion, qui évoquent tous ensemble dans sa pensée, à titre d'équivalent parfait, le terme Égalité. La conséquence est qu il ne peut exister que des droits égaux et des associations égales, cela est d'une évidence qui ne laisse pas même place à la démonstration : a Aja\ et Acliille sont-ils associés, ou ne le sont-ils pas?... Si Ajax et Acbille sont associés, ils sont égaux! Qu'importe qu'Achille soit fort comme quatre, et Ajax seulement fort comme deux (2) ! »

De telles professions de foi désarment le raisonnement, parce qu'en effet l'égalitarisme de Proudhon n'est point affaire de logique, mais bien de sentiment ou de foi. Il en convient tout le premier, u L'égalité plait à mon cœur, écrit-il avec effusion 3 . 0 mes amis, que je vive au milieu de > ous sans émulation et sans gloire; que l'égalité nous assemble et que le sort marque nos places. Que je

(1) Dr lu Justice, I, 229.

(2) (^u est-ce (/lie lu Propriété? p. 191.

(3) Ibiii., p. 188.

meure avant de connaître celui d'entre vous que je dois estimer le plus! » — Nous verrons que dans sa pensée, si nul ne doit être estimé plus que les autres hommes, nul, en revanche, ne doit être estimé moins, quelque faute qu'il commette (1) ; et tel est, en effet, le plus sûr moyen de prévenir l'inégalité entre les situations sociales, car l'inégalité dans l'opinion est Tune des sources de l'inégalité dans le fait, en même temps qu'elle en est le svmptôme. — Écoutons encore : a Fatigué d'obéissance, tout à coup l'homme se lève, et, longtemps avant sa raison, son cœur a proclamé C égalité (2) ! » On le voit, c'est ici le cœur qui parle et se garde de consulter la raison avant de prononcer une sentence avantageuse à son intérêt du moment.

Enfin voici l'aveu de la passion impérialiste qui n'accepte même plus la discussion : » N'espérez donc ni par concessions, ni par raisonnements nous faire revenir de ce que vous ?^^^e\Qz fanatisme et chimères, et qui n'est que le sentiment de nos justes droits; l'enthousiasme qui nous possède, l'enthousiasme de légalité, est inconnu de vous. C'est une ivresse plus forte que le vin, plus pénétrante que l'amour : passion ou fureur divine que le délire des Léonidas, des saint Bernard et des ^lichel-Ange n'égala jamais (3). » Oui, l'ëgalitarisme romantique de Proudlion n'écoutant que la voix impatiente de la Volonté plébéienne de puissance est bien cela en vérité : une ivresse d'avancement social qui s'attache à l'égalité comme à l'étape la plus proche et la plus facilement atteinte. Mais nous ver-

(1) De la Justice, I, 119 et 235.

(2) De la Célébration du dimanche, p. 40 (vol. II des OEuvres).

(3) Id., p. 91.

rons que cet ég^alitarisme trop pressé est autre chose aussi qu'un délire ou une fureur présente, à savoir : une vue d'avenir et un levier du progrès; cet aspect de la thèse vaut qu'on le discute et qu'on Texamine de sang-froid au moyen de sa raison.

Page 1