‹ L'impérialisme démocratiqueChapitre 34 sur 46 · L(i négation de l'égalité dans la capacité législatrice · texte numérisé non relu

L(i négation de l'égalité dans la capacité législatrice

des individus.

« IS Evangile^ dit quelque part (1) Proudhon, a proclamé l'égalité devant Dieu ; la philosophie moderne, l'égalité devant la Raison, le dix-huitième siècle, avec le Contrat social, l'égalité devant la loi. Enfin la révolution de 1848 proclame l'égalité devant la fortune !» — Il se peut, répondrons-nous à notre égalitaire, mais il y a une lacune dans votre liste. Vous oubliez une égalité déjà proclamée par le dix-huitième siècle, car elle n'est que le corollaire de l'égalité devant la Raison : c'est l'égalité dans la capacité législatrice, que traduit dans les faits l'institution du suffrage universel. — Lorsque Proudhon prit la j)lume, cotte égalité-là avait déjà passé dans la pratique, avec quehjues restrictions, et porté ses premiers fruits. Or ces fruits sont de telle nature que notre homme recule

(1) Mélanyes, I, 145.

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effrayé devant leur aspect et s'empresse de renier cette espèce d'égalité dont ils sont issus, la seule pourtant qui fût éprouvée de son temps par l'expérience. Sing^ulier début dans la voie du nivellement universel !

La méfiance du peuple en tant que lég^islateur est une des idées fondamentales de Proudhon, car elle apparaît dans son premier écrit politique, la Célébratioti du dimanche (1). « Par rapport au (gouvernement, dit-il, le peuple hébreu devait se réunir le septième jour, non pour faire des lois ou vote?' sur quoi que ce fût-, j'ai dit que, d'après Moïse, tout ce qui est matière de législation et de politique est objet de science, non d'opitiion. La puissance législative n'appartient qu'à cette législation suprême que les Hébreux adoraient sous le nom de Jéhovah... Justice et légalité sont deux choses aussi indépendantes de notre assentiment que la vérité mathématique ; pour obliger, il leur suffit d être connues; pour se laisser voir, elles ne demandent que la méditation et Y étude. » Aussi l'assemblée populaire sabbatique des Hébreux était-elle dépositaire de la seule puissance executive, n'avait à veiller qu'à l'observation, non à la création de la loi. »

Telle demeure le plus souvent la thèse de Proudhon. La loi, répète-t-il dans Qu est-ce que la Propriété? (2), est l'expression d'un fait, non d'une volonté, et c'est en conséquence une absurdité que de confier au peuple le pouvoir de faire des lois. « La découverte de la loi, en politique comme en physique, écrit-il à Micaud en 1841 (3), la volonté du peuple ni celle de personne n'a rien à y

(1) Page 132.

(2) Page 30.

(3) Correspondance, VI, 300.

faire. » En un mot, le dog^me de la souveraineté du peuple est une parfaite niaiserie. Il y a du Maistre et du Bonald, on le voit, chez cet impérialiste parfois clairvoyant qui tend à récuser le jugement de la masse parce qu'il se sent mal suivi par elle dès qu'il cesse de flatter sa passion présente et tente de lui parler raison pour préparer l'avenir. — Enfin, dans son troisième Mémoire sur la Propriété, il expose sa théorie législative personnelle. Le vote du peuple, dit-il ( 1), ne saurait conférer à des mandataires la capacité législative ; le peuple ne nomme que ses chefs, organes de la puissance executive. 11 adhère aux lois reconnues et démontrées par son comité de législation^ composé des hautes spécialités du pays. — Voilà qui est clair; c'est l'appel à un nouveau sacerdoce rationaliste; c'est la conception d'une pure théocratie, où les Sages seront les organes du Dieu-Raison, comme les Lévites l'étaient de Jéovah, la « Raison suprême » .

L'antipathie instinctive que Proudhon ressentait à l'égard du suffrage universel fut singulièrement accrue, comme il est naturel, par les succès électoraux de Louis- Napoléon, d'abord député, puis président de la République, puis empereur héréditaire par la grâce du vote poj)ubiire. De cette « néfaste superstition » de notre âge, i Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle (2) rend responsable le Contrat social de Rousseau. Le penseur genevois admet en effet que la Raison générale ne se distingue en rien de la Raison individuelle (3), et que,

(1) J)e la Ccléhintion du (liiinnuln-, p. 50.

(2) l'a{jc 121 Cl giiiv.

(3) C«; jnyeiiicnt rst inexact. Tout nu contraire, Rousseau a pris «les précautions niinuticuscK pour définir la Volonté générale, et ne la confondre ni avec la raison individuelle, ni uièinc avec une décision de majorité.

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par conséquent, celui-là représente le mieux la première qui a le plus développé en lui la seconde. Proposition fausse, sécrie Proudhon, arg^ument de despotisme, théorie liberticide, code de la tyrannie capitaliste et mercantile, misérable sophisme, que Rousseau et Robespierre ont prétendu appliquer littéralement à la conduite des hommes. » Je ne crois nullement, poursuit-il (1), et pour cause, à cette intuition divinatoire delà multitude. Depuis soixante ans, nous pratiquons l'élection et le vote; qu'avons-nous fini? Le Peuple... — dix millions de pauvres d'esprit qui ont juré par toutes les idoles, qui ont applaudi à tous les prog^rammes, qui ont été dupes de toutes les intrigues, — résoudra sans faiblir le problème de la Révolution? Eh! messieurs, ne le croyez pas, ne l'espérez pas. »

La théorie de la souveraineté du peuple, dira le livre De la Justice (2), est jugée par ses actes depuis soixantedix ans, et, dans cet ouvrage capital, Proudhon affiche une fois de plus son dédain des urnes populaires (3). Quel est, dit-il, « le démocrate de bonne foi qui ose à cette heure affirmer la fermeté, la haute sagesse, la raison infaiUible de la multitude? y> Enfin, à Madier-Montjau, il écrit (4) : Il Vous avez encore le culte du peuple, mon cher Madier, il faut absolument vous défaire de cette fausse religion;

« Très souvent, dit-il dans son article Economie politùjue de V Encyclopédie, il se fait une scission secrète, une confédération tacite, qui, pour des vues particulières, sait éluder les dispositions naturelles de l'Assemblée du peuple. Alors le corps social se divise réellement en d'autres dont les membres prennent une volonté bonne et juste à 1 égard de ces nouveaux corps, injuste et mauvaise à l'égard du tout dont chacun d'eux se déuiemhre. »

(1) Idée générale, p. 144 et 159.

(2) IV, p. 169 et suiv.

(3) De la Justice, I, 75.

(4) Correspondance, V, 111 et 135.

il faut servir la liberté et la morale pour elles-mêmes... Sans mépriser le peuple, qui n'est que sauvage et que nous avons à civiliser, n'en faites pas votre souverain... Je frapperai sur ce peuple, je vous en préviens, jusqu'à ce que j'aie fait voler en éclat le prétendu dogme de sa souveraineté... Le peuple, cette masse informe, inintelligente, pénétrée de barbarie, de fanatisme et de férocité! Je vous en parle raison, justice, vérité, conscience, et vous me ré^onàez ojnnion . » Et, faisant allusion aux scènes du 2 Décembre : « Je vous dis que peuple et bourgeois ont trouvé leur homme... Le peuple et les chiens ont léché votre sang sur le boulevard, du sang de bourgeois, w Ces dernières lignes portent la marquQ de l'exaspération née de la défaite; mais elles confirment, en l'exagérant, l'attitude adoptée dès ses débuts par notre égalitaire en économie devant la seule égalité qui fût reconnue et exercée en pratique à son époque iTégalité devant la raison et son corollaire, l'égalité dans la faculté législative. Toutefois, et parce que le romantisme social reprend parfois le dessus dans son esprit, il parlera ailleurs du peuple infaillible et divin (1) . Il écrira dans ce même livre de la Justice^ où nous venons de relever quelques passages si nettement significatifs (2) : « Quel est maintenant l'homme qui, en présence de ce grand principe de la Justice n'aurait pas le droit de se dire philosophe? Autant vaudrait revenir tout de suite à l'antique esprit de Caste... Soutenir, comme le Sénat de la vieille Rome, que le patricien seul a le privilège des formules juridiqu es et des choses sacrées. » Eh, que faisait-il donc autre chose lui-même

(I) <'()rrrsi)0)ulaiict\ II, 273.

(2) jh 1,1 Justice, 1, va.

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lorsqu'il proposait l'institution de son comité législatifs composé des hautes spécialités du pays? Mais le voici qui, sans scrupules, admet maintenant à /?rzo77 « que... tous les individus, considérés simplement comme personnes morales et abstraction faite des capacités... doivent... participer au même titre... à la confection des lois. (1) » Débrouille qui pourra un semblable imbrog^lio et de si déroutantes contradictions; elles sont le châtiment des mystiques amenés par la nécessité de la vie réelle au rude et logique contact des faits.

(1) De la Justice, I, 119.

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