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La propriélé^ c'est le volî

Proudhon, à peu près ignorant de rÉconomie politique lors de ses débuts littéraires, avait commencé par appliquer, en pur logicien, ses principes égalitaires aux phénomènes de la vie économique. Son premier Mémoire sur la Propriété hasarde en cette matière ce que l'école marxiste appelle avec dédain une " robinsonnade » . Il imagine une colonie de vingt ou trente familles, établies dans un canton sauvage, couvert de broussailles et de bois, dont,^ar convention, les indigènes consentent à se retirer. Voilà qui écarte toute idée de conquête et d'injustice primordiale. Chacune de ces familles dispose, par hypothèse, d'un capltjd médiocre, mais suffisant pour assurer ses premiers besoins : c'est pourquoi le territoire ayant été également partagé, chacun se met à défricher de son côté le lot qui lui est échu. Quelques semaines se passent dans des fatigues inouïes, des peines in-

(i) Qu'cst-rc (fue lu Propriété? p. 92 et suiv.

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croyables, des travaux ruineux et presque sans résultat. Nos g^ens commencent à se plaindre du métier : leur condition leur parait dure; ils maudissent leur triste existence.

Tout à coup, Tun des plus avisés tue un porc, en sale une partie, et, résolu de sacrifier le reste de ses provisions au projet qu'il a conçu, va trouver ses compagnons de misère : « Amis, leur dit-il d'un ton plein de bienveillance, quelle peine vous prenez pour faire peu de besog:ne et pour vivre mal. Quinze jours de travail vous ont mis aux abois. Faisons un marché dans lequel tout sera profit pour vous. Je vous offre la pitance et le vin; vous g^ag^nerez tant par jour, et, vive Dieu, mes amis, nous serons joyeux et contents ! » «Croit-on, poursuit Proudhon, que des estomacs délabrés résistent à une pareille harang^ue. Les plus affamés suivent le perfide invitateur : on se met à l'œuvre; le charme de la société, l'émulation, la joie, l'assistance mutuelle, en un mot tous les ressorts fouriéristes du travail doublent les forces. La besogne avance à vue d'oeil; on dompte la nature au milieu des chants et des ris. En peu de temps, le sol est métamorphosé; la terre ameublie n'attend plus que la semence. Gela fait, le propriétaire paye ses ouvriers, qui, en se retirant, le remercient et regrettent les jours heureux qu'ils ont passés avec lui.

« Insensés! voici venir les conséquences de leur folie. Ces journaliers n'ont point travaillé pour eux tandis qu'ils travaillaient pour autrui. Par un faux calcul, ils ont créé au profit d'un autre un instrument de production, et ils n'ont rien créé pour eux. Si bien qu'après une vingtaine d'années, de trente particuliers primitivement égaux en

fortune, cinq ou six seront devenus propriétaires de tout le canton; les autres auront été dépossédés philanthropiquement! » — Voilà qui est fort révoltant sans conteste! Mais on ne nous dit pas ce qui serait arrivé s'il ne s'était trouvé dans ce lot de colons un plus avisé, qui n'était point égal à ses voisins, tout au moins par l'esprit d'invention. Avant son initiative, c'est le décourag^ement universel et le délabrement des estomacs : nul n'a plus g^oùt à travailler pour soi; la colonie semble à la veille de sa ruine, et les malins sauvages qui se sont retirés " par convention » pourront bientôt venir régner de nouveau sur leurs broussailles. — Après cette initiative, au contraire, le sol est métamorphosé, tout au moins sur un point; la terre ameublie n'attend plus que la semence; et, bientôt, tout le canton sera de même. Sans doute Proudhon, dominé par ses sentiments charitables, estime que l'homme avisé aurait pu employer ses « douces et insinuantes paroles » pour exhorter ses camarades à persévérer dans leur effort isolé; mais aurait-il été aussi écouté qu'avec son morceau de porc à la main? Ou, mieux encore, mis le premier hors d'affaire par son ingéniosité, il devrait aller travailler chez ses voisins aux mêmes conditions qu il leur offrit chez lui. Gela serait plus généreux assurément, et peut-être même — si le résultat déjà réalisé par lui n'en devait pas souffrir — plus raisonnable au point de vue des relations futures dans le sein du groupe. Mais la nature humaine n'a guère appris jusqu'ici à porter aussi loin ses vues d'avenir. Et puis ses voisins sauront-ils aussi bien nourrir, haranguer et égaver leurs collaborateurs? Kn ce cas, ils sauront aussi se passer de lui et se tirer d'embarras à leur tour, sovez-en bien convaincu!

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Six ans plus tard, dans les Contradictions économiques [l), le même Proudhon écrira : » Je sais une commune où, de temps immémorial, il n'existait point de chemins, ni pour le défrichement des terres, ni pour les communications du dehors. Le maire du lieu résolut enfin, malgré 1 opposition du conseil municipal, de faire passer un chemin sur son propre terrain. Longtemps il fut bafoué, maudit, exécré; on s'était bien jusqu'à lui passé de route. C'était pour contenter son orgueil que M. le Maire voulait, aux dépens des pauvres fermiers, ouvrir une si belle avenue aux amis de la ville qui viendraient le visiter. Malgré tout, la route fut faite, et alors les paysans de s'applaudir. Mais, dans tous leurs discours, il n est plus question du maire; depuis que l'événement lui a donné raison, on cesse de parler de lui. J'ai su même, conclut Proudhon, que la plupart lui en voulaient. — Cependant, poursuit-il, ce maire s'était conduit en Aristide. Il eût pu suivre une tout autre ligne de conduite. Supposons, en effet, que, fatigué d'absurdes vociférations, il eut, dès le principe, proposé à ses administrés d'exécuter le chemin à ses frais, moyennant qu'on lui eût payé, pendant cinquante ans, un péage; chacun au surplus demeurant libre d'aller comme par le passé à travers champ. En quoi cette transaction aurait-elle été frauduleuse? "

Eh! mais c'est à peu de choses prés la transaction de tout à l'heure! Le chemin de ce maire, c est son sacrifice préalable, intelligemment conçu ; c'est son «porc » à lui; il conduit de même à défricher des terres jusque-là sans moissons. Enfin le Comtois rustique, le connaisseur de

(1) Volume I. p. 221.

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rame paysanne — cette àme si parfaitement humaine et propriétaire — sest donc réveillé chez Pierre-Joseph. Son état desprit de 1840 ressemblait assez, avouons-le, à la « rancune " des administrés du maire après le service rendu. « Il nest plus question du maire! » est une bien j)hilosophique remarque; lorsqu'ils dissertent sur le capital actuellement accumulé autour d'eux, nos modernes collectivistes n'introduisent pas volontiers dans leurs conversations le souvenir des capitalistes entreprenants qui ont seuls permis sa réalisation.

L'auteur de Qu est-ce que la Propriété? savait bien que, dans le siècle de moralité bourgeoise où il a eu, dit-il ironiquement, le « bonheur » de naître, le sens moral est tellement affaibli que maint honnête propriétaire demandera sans doute ce qu'il y a d'injuste et d'illégitime dans l'aventure du porc. Alors, remplaçant sans transition les arg^uments par des injures, notre homme riposte : « Ame de boue, cadavre galvanisé, comment espérer vous convaincre, si le vol en action ne vous semble pas manifeste (1)?" Et un peu plus loin, il insinuera qu'un propriétaire est (' un animal essentiellement libidineux n , adonné " à des plaisirs immondes (2} » ; car notre kantiste se double parfois d'un aboyeur, à toutes les périodes de sa carrière î II est vrai qu'il oublie ses vivacités de |)arole aussi vite qu'il les commet. Il s'étonne même sincèrement ensuite, lorsque ses lecteurs populaires paraissent s'en souvenir davanta([e que des arguments réHéchis et des propositions raisonnées dont il a présenté la formule avec moins de fracas.

(1) Qu'csl-cc que Ai Pn>piirt('.' p 9V.

Voici un autre exemple qui met bien en évidence les résultats de la psycholog^ie égalitaire, appliquée à l'étude des faits économiques ; il nous faut insister sur ce point, car Proudhon reviendra souvent à cet état d'esprit, en dépit de ses intermittentes concessions au bon sens : « Dans l'imprimerie, dit-il (1), où tous les travailleurs sont d'ordinaire à leurs pièces, on rencontre comme ailleurs des inégalités de talent et d habileté. Lorsqu'on ne redoute pas la calenccy c'est-à-dire le défaut d'ouvrage (2), et par suite le chôma(je forcé, lorsque le tirage et la lettre ne manquent pas, chacun est libre de s'abandonner à son ardeur et de déployer la puissance de ses facultés. Alors celui qui fait plus gagne plus, celui qui fait moins gagne moins. Au contraire, ToLivrage commence-t-il à devenir rare, compositeurs et pressiers se partagent le labeur; tout accapareur est détesté à l'égal d'un voleur et d'un traître ! » — Principe excellent, répondrait un esprit de sang-froid ; ettoutpatroa capitaliste de bon sens s'y ralliera lui-même en cas de Ctilence passa(/à}'e ; car des rapports humains l'unissent le plus souvent à des ouvriers dont il a éprouvé le mérite; et, au surplus, son intérêt lui conseille de les conserver pour le coup de collier de demain. Mais supposez que cette calence soit durable et devienne pour longtemps la norme. Croyez-vous qu'un excellent ouvrier se condamnera dans ce cas à l'égalité de tâche avec les médiocres, s'il peut faire autrement, c est-à-dire échapper à cet atelier languissant? Et si le patron capitaliste remercie alors les moins habiles ouvriers afin de faire travailler les bons suivant leur capacité, n'y aura-t-il pas progrès économique?

(1) Qu'est-ce que la Propriété? \i. J02.

(2) 11 est probable que le mot calcncc est le inéine que carence, défaut,

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Il y aura aussi peut-être des difficultés ou des souffrances pour ceux qui auront à s'employer ailleurs. Et certes, tout est loin d'être pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes! Palliez ces souffrances; abréjjez-Ies, s'il est possible; mais reconnaissez que le principe dont elles sortent est la condition même du pro^jrès. En fait, Tère capitaliste, jjràce au développement constant que l'individualisme émancipé apporte dans toutes les branches de l'industrie humaine, occupe tant bien que mal jusqu'ici lès bras et les cerveaux devenus superflus dans quelqu une de ces industries. Le dieu Progrès n'a point le cœur tendre; il est permis de ralentir l'allure de son char d airain par ég^ard pour l'humanité foulée par sa course. Mais seuls les maniaques, comme Fourier, ou les mystiques aveuglés par les impatiences d un impérialisme irrationnel peuvent se flatter de trentupler le progrès, et de supprimer en même temps 1 effort et la discipline.

Une dernière citation achèvera de montrer l'embarras de la psychologie égalitairc, lorsqu'elle aborde le domaine do léconomie politique. Proudhon (1) lit dans le Cotulitittionncl du \\ novembre 18 il : « Il n'est bruit à Paris que de la spéculation qui vient d'enrichir en quelques jours un des hommes à idées de cette capitale. M... a passé avec tous les boulangers un marché pour accaparer leur braise : il a fait en même temps avec les marchands charbonniers un traité à WO pour 100 de bénéfices. " — A la lecture de ce fait-divers, la conscience de Proudhon se révolte; il répète aussitôt le mot de " vol ». Il ne rélléchit pas que si tous les boulangers et

(ij J>r /'/ ('ilfbmtion du divuinvltc, p. 8.

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charbonniers ont sig^né de leur plein gré le marché en question, c est que les uns vendront leur braise plus cher et que les autres rachèteront meilleur marché qu'aux acheteurs et revendeurs en détail. Proudhon nous apprend en effet, à la pag^e suivante, que la combinaison échoua parce que les charbonniers s'aperçurent qu'ils y perdaient. Ils comptaient donc bien y g^ag^ner quand ils l'acceptèrent. — L homme à idées avait voulu supprimer les intermédiaires et les marchandages de détail. Le public aurait profité de son idée à la longue si les charbonniers, avant un peu moins de frais, avaient été amenés à baisser le prix de leur marchandise afin d'attirer les acheteurs. C'est là le côté avantageux de quelques trusts; ils ont des abus, eux aussi, nul ne le nie; mais celui qu'invective Proudhon nenavaitpointdans son principe, ^s'importe, notre homme évoque ici avec regret le souvenir du tribunal révolutionnaire qui envovait à la guillotine les industriels à idées, car il suspecte quiconque, sous prétexte d activité plus grande (1), accapare les marchandises!

Et pourtant, il écrira peu après dans les Contradictions économiques 2) : u Un traité de coalition, ou plutôt A' association, caries tribunaux seraient fort embarrassés de définir l'un et l'autre, vient de réunir dans une même compagnie toutes les mines de houille du bassin de la Loire. . . On crie à la coalition, mais peut-on empêcher les propriétaires de mines de s associer, de réduire les frais généraux et d'exploitation, et de tirer par un travail mieux entendu un parti plus avantageux de leurs mines? Leur ordonnerat-on de recommencer leur ancienne guerre, et de se

(i) Qu'est-ce que lu Propriété? p. 60. (2j Volume I, p. 202.

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ruiner par l'aii[;mentation des dépenses, par le g^aspillage. par rencombreraent, le désordre, la baisse des prix?» Tout cela, conclut-il, serait absinde ! Et voilà un trust, qui, ayant les mêmes causes et les mêmes effets que celui de la braise, se voit pourtant juger bien différemment par le même moraliste à quelques années de distance !

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