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Restrictions et concessions

An surplus. Proiidlion a passé sa vie à retirer en substance, — bien qu'il se refusât par point d honneur mal entendu à la retirer en parole, — cette conclusion de la psychologie êgalitairc appliquée au passé de l'humanité : « La propriété, c'est le vol! » — Au lendemain de ce cri retentissant, il écrivait déjà : a J'appelle exclusivement propriété la somnic de ses abus [l] » , et il a reconnu un peu plus tard, — à propos de ce qu'il nomme le produit net, tandis que Marx le baptise la plus-value globale, — fjue les abus dont ce genre de propriété est l'occasion « procèdent non du principe, mais de la cupidité humaine, et restent en dehors du domaine de la théorie. - L abus (jui le choque avant tout et sur lequel il revient le plus souvent, c'est Vaubaine, ou, en d'autres termes, la rente imméritée : celle qui résulte, par exemple, d une subite élévation du prix des terrains à bâtir aux abords d'une grande cité. Mais la fortune, bonne ou mauvaise.

(1) i^n'est-cc ijuc lu Propriété? p. 10.

(2) Contradictions cconomiqneSy I, 232.

L IMPERIALISME PROLETAllIEN AU DIX-:\EUVIEME SIÈCLE 245

jouera toujours sou rôle Cmns les affaires de ce moude ; et, d'autre part, les « aubaines » , aussi ^<|ratuites que celle dont nous venons de parler, sont fort exceptionnelles!

Dès son deuxième Mémoire sur la Propriété, Proudhon restreint singulièrement le plan de campag^ne annoncé si bruyamment par son premier Mémoire. Il croit, dit-il (1),

« avoir montré que la propriété, née de la personnalité humaine et de la comparaison des individus — (voilà une excellente définition , — est incessamment limitée par les progrès de légalité ambiante, et qu'on peut, en conséquence prédire sa prochaine disparition, au moins en tant que propriété inégale. '^ — Soit, nous en acceptons l'au^ gure et nous le jugeons encore raisonnable lorsqu'il écrit : tt La question se réduit à accélérer ce mouvement général vers Tégalité; » et nous l'estimons seulement imprudent lorsqu'il ajoute : u à faire en une génération l'œuvre des siècles (:2). " — « J'avoue, concède-t-il vers le même temps à son ami Tissot (3; , que la propriété, malgré tous ses vices, est un principe qu'on ne doit, qu'on ne peut même abandonner que lorsqu'on a pu y substituer un autre principe, qui, sans avoir les défauts qu'on reproche à celui-là, en produise les bons effets. » Il demeure cependant préoccupé de ne point se contredir<? trop ouvertement, et, à l'en croire, ces incessantes retouches ne sont pas tant des rétractations que des explications :

« Certes, je ne viens point ici me rétracter... mais l'intérêt de la science et du prolétariat m'obligent à compléter

(i) Qu est-ce que la Propriété? p. 329.

(2) De la Célébration du dimanche, p. 17.

(3) Correspondance, II, 31.

mes premières assertions et à maintenir les vrais principes (1). »

Dans son âg^e mûr, cherchant de nouveau à justi6er aux veux de quelques amis de sang-froid son audacieuse formule de jeunesse, il écrira encore non sans un certain embarras (2) : - La vraie méthode pour arriver à la conception des lois sociales, c était de commencer par une analvse de tous les principes sociaux, de pousser cette analyse jusquaux dernières conséquences... On découvre que la plupart des idées qui nous rég^issent, poussées à leurs dernières conséquences, sont destructives de leur objet, et se contredisent elles-mêmes, qu'ainsi, la propriété devient le vol... J'en conclus que Tordre vrai de la société consiste dans une synthèse.» Ainsi, «la propriété, c'est le vol, » ne serait qu'une antithèse voulue et artificielle. Cette formule incendiaire est tirée d'un jeu d'esprit qui consiste à pousser arbitrairement un principe social essentiel à ses dernières conséquences ; et la vérité sera dans une synthèse entre ce principe social tel qu'il se pose, la propriété lég^itime, et son exaspération factice, le vol attribué aux propriétaires. — Proudhon agit en un mot comme un caricaturiste qui entreprendrait de corriger des modes outrancières; il cherche à souHgner par un trait excessif les défauts esthétiques qui le choquent, afin de ramener le public au bon goût et à la juste mesure. Mais encore faut-il que le caricaturiste ne se donne pas d'abord pour un portraitiste. — Plus tard encore, afin de faire comprendre à un autre ami le point de départ de sa pensée réformiste, il dira de la propriété

(1) Contiad. ecoii.j \. 2X1.

(2) Concspondiincr, IV, Ii75.

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et du vol (1) : « Il en est de ces deux termes comme de la fornication et du mariage, entre lesquels il n'y a pas non plus de distinction physique ou passionnelle... Remarquez que je n'entends pas applaudir à la fornication et annuler le mariag^e; je suis très décidément pour celui-ci et contre celle-là, et il en est de même pour ce qui reg^arde la propriété et le vol. » G'est-à-dire qu'il est pour ■ la propriété et contre le vol.

Enfin, il écrira sur le tard (2) : « Mon tour est venu de me dire conservateur et de prendre la défense de la propriété. » C'est là une annonce de son livre surlaTAe'one de la Propriété, qu'il sig^nale à un autre ami en ces termes (3) : «J'ai enfin complété la Théorie de la Propriété, cette théorie que je cherche depuis vingt-deux ans; je sais le fonds et le tréfonds de la chose ; après avoir effrayé le monde par la critique, je puis le rassurer enfin par la doctrine. Et je n'ai point à me déjuger, rien à rétracter, rien à désavouer; j'étais dans la bonne voie; aujourd'hui j'ai touché le but. C'est fait, c'est trouvé, c'est conquis. « Vanité enfantine, mais qui désarme par sa sincérité naïve: c'est le ton qu'il prend d'ordinaire pour parler de ses écrits. Au surplus, en dépit de l'assurance qu'il affecte, les dernières lignes de cette Théorie de la Propriété trahissent, au contraire, un état d'âme incertain et flottant; les deux tendances qui se sont de tout temps partagé son cœur, mysticisme romantique et rationalisme stoïcien, continuent visiblement en lui leur lutte originelle : « J'ai développé, dit-il, les considérations qui rendent la pro-

(1) Conespoiulance, VII, 11.

(2) Ll., XII, 8.

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