II, 18V
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et les moralistes romantiques : Vous pouvez dire et faire tout ce qu'il vous plaît; la Providence est là pour arranger les choses; égotistes sans scrupules, suivez l'impulsion de vos passions qui sont bonnes par nature, et, mystiques sans hésitation, confiez-vous en quelque principe métaphysique bienveillant pour ne point souffrir socialement par la suite de semblables complaisances vis-à-vis de vous-mêmes. — Cette méthode pseudo-hégélienne, contre laquelle Marx protestera à juste titre, permettait à Proudhon de présenter côte à côte, d'une part une nouvelle profession de foi égalitaire, source d'effets oratoires assurés, d'autre part, les conclusions antiégalitaires qui avaient été le fruit de ses expériences bourgeoises. — Ses premiers approbateurs révolutionnaires ne le suivirent point dans cette voie dialectique, trop capricieuse à leur gré; ils jugèrent sans doute que le plaidoyer ;;oMr l'économie politique bourgeoise faisait tort au plaidoyer con/re ses doctrines. Le tout leur parut « sophistique, contradictoire, entaché d'équivoque et de mauvaise foi (1) ». a La propriété, disait maintenant Proudhon, a des avantages et des inconvénients ; elle possède deux comptes en balance qu'il faut examiner avec le même scrupule . » Mais les démocrates purs, les impérialistes prolétariens pressés n'examinent volontiers chez l'ennemi que le compte en débita et provisoirement, ne sepréoccupent point de l'autre. — Marx rompit bruyamment sur l'heure avec son ami de la veille en publiant la Misère de la Philosophie, et lui tint rigueur pour le reste de ses jours; ce stratège implacable n'admettait nulle réflexion importune, nulle concession logique à l'ad-
(I) Les Confessions d'un révolutionnaire, p. 127.
versaire durant le combat. Si la popularité de Proudhon survécut quelque temps à sa sincérité passagère, c'est qu'on oublia bientôt dans son parti les Contradictions qu'il parut avoir si bien oubliées lui-même, aussitôt que sonna le tocsin de 1848. Il resta, pour le grand public, Tbomme du vol, Tennemi des propriétaires.
Ils sont pourtant d'une extraordinaire sincérité, d'un accent aussi vigoureux que leur antithèse, les développements des Contradictions en faveur de l'Individualisme rationnel et de l'Économie bourgeoise. Lisez ces lignes énergiques sur la concurrence : o Ce n est pas sans une raison profonde, puisée aux plus hautes considérations de la Morale que la conscience universelle, s'exprimant tour à tour par Yhgoïsme des riches et par V apathie du prolétariat, refuse la rétribution à riiomme qui ne remplit pas l'office de levier et de ressort (1)... Tant qu'un produit n'est donné que par un seul et unique fabricant l'Etat ou la Société), la valeur de ce produit reste un mystère, soit dissimulation de la part du producteur, soit incurie ou incapacité à faire descendre le prix de revient à son extrême limite. Ainsi le privilège de la production est une perte réelle pour la société (2) . » Il y a » impossibilité absolue pour l homme de remplir son devoir dès qu'il se trouve déchargé de toute responsabilité envers luimême (3); or, la responsabilité envers soi en matière de travail im[)lique nécessairement, vis-à-vis des autres, concurrence. » Et Proudhon de nier à présent l'attrait du
(1) Contvad. évon . , \. V-W .
(2) Ibul . 181.
(li) Ihitl . 182 — ('.est là la u respons^ahilité éronoinique » réccinnicnl roclaiiiée par .M. Bcrnstoin «lans la socit-tt- île I avenir: ear ee «oeialiste qui pense a pratiqué Proiullvon et la «léfeiulu eontre Marx.
travail, rémulation fouriériste, la fraternité, l'amour, tous les substituts imag^inés par la morale romantique pour remplacer l'effort rationnel en vue du pouvoir : " Ordonnez, dit-il, qu'à partir du 1" janvier 1847, le travail et le salaire soient g^arantis à tout le monde; aussitôt, une immense relâche va succéder à la tension ardente de l'industrie (capitaliste) ; la valeur réelle tombera rapidement au-dessous de la valeur nominale... nous nous retrouverons un cercle plus bas dans l'enfer de misère dont la concurrence n'est encore que le troisième tour ! » N'est-ce pas là, par avance, l'histoire des ateliers nationaux?
L' " attrait » du travail, — assure avec pleine raison le Proudhon stoïcien et kantiste, qui a le re^jard tourné vers l'avenir, — 1' » attrait » du travail ne peut être l'effet que d'un haut développement physique, moral et intellectuel du travailleur; on ne peut l'espérer ni immédiat, ni rapidement généralisé. Et nul n'a exposé plus sincèrement que lui les dangers de l'étatisme économique. Les industries actuellement exercées par l'État en France, écrit-il, tabacs, ponts et chaussées (1), monopoles, coûtent à la société plus qu'elles ne lui rapportent (2), vivent de subventions, constituent un des premiers abus que doit frapper la réforme. La liberté économique, Tindustrie privée porte seule les charges de semblables privilèges, et si, par impossible^ toutes les industries étaient traitées comme celles-là, l'État ferait rapidement banqueroute (3).
(1) Contrad. écoii., I, 182.
(2) Ibid., 186.
(3) L'ancien commis batelier du Rhône a une anecdote cruelle sur un ingénieur qui, ayant construit un pont fluvial sous lequel les bateaux no
Car le moyen le plus sûr d'éteindre en Thommeie génie (1), c'est de le délivrer de toute sollicitude, de lui enlever Tappât du bénéfice et de la distinction sociale qui en résulte. Le gouvernement est, de sa nature, incapable de diriger le travail.
Sans doute, lorsqu'il écrira son livre De la Justiee, l^roudhon, retourné à son romantisme initial et tout prêt à affirmer de nouveau la bonté naturelle de Thomme, dira tout le contraire, se déclarera indifférent au progrès de la richesse totale, si la répartition en doit demeurer inégale, maudira en bon rousseauiste le prétendu progrès^ qui irrite par un travail sans relâche le besoin de lucre, qui traine après lui 1 inquiétude, la désespérance et Tenvie. S'il a été autrefois dupe de ce a bilboquet phvslologico-politique (2j , » le progrès, s'il a reconnu que les conditions matérielles et morales de la vie s'amélioraient autour de lui (3), il juge, en 1858, que le progrès est une illusion parce que la « vertu n ne grandit pas. Et certes, il est permis de préférer la vertu au bien-être, légalité forcée dans une médiocrité plus ou moins dorée — (plutôt moins que plus) , — au progrès matériel issu de leffort et de la lutte. Seulement, entre ces deux mots d'ordre il faut choisir; et c'est là ce que les romantiques sociaux depuis Fourier ne peuvent se décider à faire. Jean-Jacques, Saint-Just et Babeuf étaient plus logiques: ils acceptaient le brouet noir.
|»()uviii<'iit point passer, réporulil supi'iheincnt à un critique : •« Les ponts» Miiit faits pour »-<'n\ (pii pasi>ent tlcssut» et non pour ceux qui passent dcssou»*. »
(1) <\>ntra(l. ecoii., ï, 188.
(2) Ih lu Justice. III, 2:)1
(lî) {■rvatioii (le ionliCj p. 30^.
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Ecoutons encore ce que les Contradictiotis nous affirment du Monopole, source de la rente : rente de talent, d'invention, d'activité, de ponctualité. — « Le monopole, dit Proudhon, c'est V Autocratie de ïhoïnine sur lui-même, le droit dictatorial accordé par la Nature à tout producteur d'user de ses facultés comme il lui plaît, de spéculer de toute la puissance de ses moyens, de jouir seul du fruit de la découverte et des bénéfices de Y aventure . » — Et voici une admirable définition de l'individualisme, conscient de son privilégie générateur (1) : « Au début de chaque industrie, à la première lueur d'une découverte, l'homme qui invente est isolé, la société V abandonne et reste en arrière! il devient à lui seul la société tout entière, relativement à l'idée qu'il a conçue et dont il poursuit la réalisation. »
Lisez encore (2) : « Relativement au but qu il se propose, il est un moment où chaque industriel représente dans sa personne la société elle-même, \ oit mieux et plus loin que tous les autres hommes réunis. » Ainsi jadis, Copernic, Kepler, Galilée eurent raison contre tous les doctes de leurs temps. « De même, ajoute Proudhon (3), que dans notre corps et dans notre intellig^ence tout est spécialité et propriété, de même notre travail se produit avec un caractère propre et spécifique qui détermine la qualité et la valeur. » — Combien nous voilà loin de l'égalité dans le présent, et de ce travail simple que Marx passera bientôt sur toute la production sociale comme un rouleau niveleur des originalités fécondes et des valeurs véritables; et combien
(1) Contrad. écon., I, 223.
(2) Ibid., 225.
(3) Ibid., 229.
plus près de Stirner qui proclamait dans le même temps toute individualité incommensurable, inexprimable. «Le monopole, poursuit Proudhon, s'établit du sujet à l'objet aussi infailliblement que la durée se constitue du présent à Tavenir. On objecte les abeilles et les fourmis; mais rhumanité étant individualisée dans sa pluralité, l'homme devient fatalement monopoleur , puisque n'étant pas monopoleur, il n'est n'en. "
En résumé, aux yeux de Proudhon, le problème social consiste à savoir non pas comment on abolira, mais comment on conciliera tous les monopoles.
Et qui donc, en dernière analyse, profite de l'activité des monopoleurs sinon la société dans son ensemble? « L'avantage de toute découverte utile est incompara- ])lement moindre pour l'inventeur, quoiqu'il fasse, que j)our la société... (1) qui exerce sur les privilégies qu'elle concède soit temporairement, soit à perpétuité, des répétitions de plusieurs sortes, qui couvrent largement l'excès (le certaines fortunes privées, et dont l'effet ramène promptcment l'équilibre... Le développement s'effectue par l'essor des énerg^ies individuelles; la masse est, de sa nature, inféconde, passive, réfractaire à toute nouveauté; c'est, si j ose employer cette comparaison, la matrice stérile par elle-même mais où viennent se déposer les j«;ermos créés par l'activité privée, qui fait véritablement fonction d'or^jane mâle, v N'y a-t-il pas ici, en principe, louto la sociologie individualiste d'un Tarde, et aussi la justification de ce beau nom d'industrie que porte la production Individualiste de notre âge! — Au surplus, par
(I ) Cnntvail. rcnn., I, 22;i.
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les avantages qu'elle concède aux inventeurs bien ins-» pires, la société paye une sorte de prime d'assurance contre les accidents inséparables de l'inspiration progressive. Il n'est pas un ouvrier, pas un inventeur, remarque Proudhon, qui, pour une conception saine et juste, n'ait enfanté des milliers de chimères. Que deviendrait la société si elle devait acquitter ce passif et solder toutesces banqueroutes? De tout cela, il conclut que « ce qui s'est pratiqué dès l'origine se pratiquera jusqu'à la fin »» .v Certes, dit-il, l'avenir doit viser à la conciliation, mais il est absurde de penser que rien de ce qui existe puisse être aboli.
Écoutez cette lucide analyse : « Tout exploiteur d'une machine, d'une Idée ou d'un fonds doit être considéré comme un homme qui vient augmenter, à frais égaux, la somme d'une certaine espèce de produits, et, par consé-^ quent, augmenter la richesse sociale en économisant le temps. — Dans le cas même (et celui-ci est le plus frér quent) où il n'existe aucune innovation de la part de l'entrepreneur, comme le succès d'une entreprise dépend de Vexécution, la règle du produit net (c'est la plus-value de Marx) demeure applicable : c'est-à-dire que ce produit net appartient à V entrepreneur au titre le plus sacré qui soit parmi les hommes, le travail et l'intelligence (1). » Voilà, par un simple trait de bon sens, la réfutation anticipée de toute la partie spéculative du Capital de Marx, et l'on conçoit que ce dernier, poussé par une curieuse prescience de son propre avenir, ait rompu, à la lecture des Contradictions économiques ^ avec un impérialiste prolé-
(1) Contrad. econ., I, 232.
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larien aussi réfléchi, aussi scrupuleux que Proudhon. Ce dernier conclut en ces termes : « L'appropriation du produit net ou de la plus-value par l'entrepreneur est souvent exagérée, dit-on; soit, ce sont là des abus qui procèdent non du principe, mais de la cupidité humaine, et restent en dehors du domaine de la théorie. » En fin de compte, la société profite incomparablement plus que quiconque d'une heureuse entreprise, car le produit net décroît bientôt pour l'industrieux par la concurrence, et le bien-être général est durablement augmenté!
Encore une fois, c'est là le langage du pur bon sens, et, par anticipation, une réfutation sans réplique du marxisme économique et des digressions émotives qui encombrent le Capital. Oh! sans doute, le romantisme social, appui d'un impérialisme prolétarien impatient et irrationnel, parlera de nouveau tout à Theure à l'oreille de cet enfant du peuple, ému par les privations de ses frères! Quelques pages encore, et le moment étant venu de présenter l'antithèse ou contradiction à la doctrine économique, des cris de révolte passionnée rempliront celte bouche, dont le langage sonnait tout à l'heure si grave et si solidement logique. Proudhon évoquera la nudité, la faim, les maîtres sans entrailles. Un tel langage peut avoir son utilité même au point de vue rationnel, car la raison ne saurait approuver certains capitalistes prêts à pousser leurs avantages trop loin pour le bien futur de la société humaine. S'il faut leur parler fort pour les faire réfléchir, parlez donc et faites-vous entendre! Seulement n'oubliez point entièrement vos sages réflexions antérieures! Ne dépassez point la ligne d'équilibre instable où vous perdriez à votre tour 1 alliance de
la Raison prévoyante, qui seule fait l'homme roi de ce monde.
Hélas! la conclusion des Contradictions économiques ferait croire que Tauteur rejette les plus solides des prémisses qu'il posait tout à Theure. Proudhon nous offre soudain une bien singulière peinture de ces inventions progressives dont il nous a si nettement marqué les conditions d'origine (I) : « Un esclave, excédé de travail, invente la charrue... Le maître, d'un coup d'œil, saisit r importance de la découverte. (Eh! c'est bien quelque chose; elle serait peut-être perdue sans lui.) Il s'empare de la terre... il s'attribue jusqu'à Tidée... la misère invente, la propriété recueille... Une vieille, ayant pilé du grain dans sa bouche édentée, s'aperçoit que la pâte, aigrit, fermente... Miracle! le pain de chaque jour est découvert... Une bergère, laissée nue par l'avarice du maître, ramasse sur les buissons quelques flocons de laine. Elle tord cette laine, l'allonge en fils égaux et fins, les réunit sur une lance (?), les entre-croise, et en fait une robe souple et légère... G*est Arachné, la tisserande, qui a créé cette merveille! » Voilà de jolis contes de fées. Pourquoi les transporter sans transition dans le domaine de la vie réelle et ajouter : « Quel spectacle que cette lutte incessante du travail et du privilège, le premier créant tout de rien, Tautre arrivant toujours pour dévorer ce qu'il n'a point produit! » Contradiction véritable que ces dernières lignes ! Mais contradiction conçue de telle sorte qu'entre cette antithèse et la thèse de tout à l'heure, entre le rêve et la réalité, la conciliation est impossible.
(1) Contrad, e'co/i., II, 404 et suiv.
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L'antithèse ne doit nier qu une partie de la thèse afin que la part de la vérité commune à toutes deux passe, épurée, dans la synthèse. Devant la contradiction radicale et sans nulle réserve, il n'est point de conciliation à espérer.
Proudhon n'en a point trouvé d'ailleurs. A la veille de la révolution de Février, il la cherchait encore. Il murmurait : coopération, mutualité, mais sans expliquer clairement le rôle de ces remèdes. Et c'est encore dans Vexiase mystique, à la façon de Jean-Jacques, c'est en s'entourant d'un paysage tout romantique d'apparence, qu'il se croit le plus assuré de rencontrer la solution dont il est inquiet (1) : « C'était deux heures avant le jour; la nuit était froide, le vent sifflait à travers les bruyères; nous avions franchi le col des montag^nes et nous marchions en silence à travers des lieux isolés où expiraient insensiblement la vég^étation et la vie. Tout à coup, nous entendîmes une voix sombre. »> Cette voix d'apocalypse déroule ici tout le plan compliqué et abstrus des Contradictions économiques, u A ces mots, poursuit l'inspiré, nous nous arrêtâmes... Nos yeux brillaient comme ceux des fauves, projetant dans la nuit un trait flamboyant; tous nos sens étaient animés d'une ardeur, d'une finesse inconnue... Une raison supérieure comme un éclair d'en haut illuminait nos intelli(jences. A la conscience de nos pensées se joifjnait en nous la pénétration des pensées des autres^ et, de ce commerce intime, naissait dans nos cœurs le sentiment délicieux d'une volonté unanime et pourtant variée dans son expression et dans ses motifs. Nous nous sentions plus unis, plus inséparables et cependant plus
(l ) Cniitrad. ému., II, 84^. ...
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libres. Nulle pensée ne s'élevait en nous qui ne fût pure, nul sentiment qui ne fût loyal et g^énéreux... Tout le jour, sans avoir besoin de parler ni de faire aucun signe, sans éprouver au dedans rien qui ressemblât au commandement ni à robéissance, nous travaillâmes avec un ensemble merveilleux , comme si tous nous eussions été à la fois principes et organes du mouvement. Et lorsque, vers le soir, nous fûmes peu à peu rendus à notre personnalité grossière, à cette vie de ténèbres où toute pensée est effort, toute liberté scission, tout amour sensualisme, toute société un ignoble contact, nous crûmes que la vie et l'intelligence s'échappaient de notre sein par un douloureux écoulement. »
Il est impossible que cette page éloquente n'ait pas été écrite au sortir de quelque lecture du Promeneur solitaire, dont elle reproduit jusqu'aux procédés de style. Ce sont là les Sociétés enchantées , les Habitants de Rousseau et leurs manières d'être. C'est le pur mysticisme unitaire, tel que le conçut déjà l'antique pensée aryenne. Seulement, par un disciple inconscient du romantisme, cet unitarisme est appliqué à la solution des problèmes de l'économie politique, à lorganisation du travail social actuel. Le réveil de semblables transes est nécessairement suivi de nausées. 11 ne faut point essayer d'en tirer des conclusions pour la vie réelle; les visions qui les accompagnent sont acceptables tout au plus à titre de symbole poétique propre à exprimer l'effort utilitaire de l'humanité raisonnable vers une plus parfaite unité intellectuelle et morale, garante d'un plus facile épanouissement de la vie!
— Premiers pressentiments de psychologie impérialiste.
Apollon contre Dionysos, Texpérience sociale contre la passion irréfléchie qui usurpe le nom de sentiment, en un mot la raison contre le mysticisme : ces oppositions résument la lutte qui se poursuit au sein de 1 humanité supérieure depuis qu'elle cherche à s'affranchir des disciplines traditionnelles, devenues trop étroites à son g^ré. Par une inspiration très singulière, Proudhon va traduire à sa façon cette antithèse en opposant THomme à Dieu. — Remarquons d'abord que, s'il incline souvent vers la psycholog^ie optimiste de Rousseau et du romantisme, il a parfois aussi de plus mâles accents. « Oui, proclament à l'occasion les Contradictions économiques^ il faut le dire, en dépit du quiétisme moderne, la vie de 1 homme est une (juerre permanente : guerre avec le besoin, guerre avec la nature, guerre avec ses semblables, par conséquent guerre avec lui-même. La théorie d une égalité /;<7ci^<7t/t', fondée sur Ir fraternité et le dévouement^ n'est qu'une contrefaçon de la doctrine catholique du renoncement aux biens et aux plaisirs de ce monde, le principe de la gueuserie. L'homme peut aimer son semblable jusqu'à mourir; il ne l'aime pas jusqu'à travailler pour lui (1). " Ici se dessine donc nettement une psychologie impérialiste seule capable en effet de fournir une
(I) Cnntnul eron . I. 188.
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base solide à un égalitarisme stoïcien tel que celui dont Proudhon se fait le prophète en ses heures d'inspiration saine; la lutte demeure le principe qui produit par sa seule durée un progressif nivellement des individualités contendantes. Écoutez encore cette ferme condamnation des espoirs chimériques nourris par les humanitaires et « humanistes » de son temps : « Charité î Je nie la charité ! C'est du mysticisme. Vainement vous me parlez de fraternité et d'amour; je reste convaincu que vous ne m'aimez guère, et je sens très bien que je ne vous aime pas. Votre amitié n'est que feinte, et, si vous m'aimez, c'est par intérêt. Je demande tout ce qui me revient, rien que ce qui me revient... Dieu! Je ne connais point de Dieu. C'est encore du mysticisme (1) ! »
Cette dernière exclamation prépare un des paradoxes les plus sensationnels de Proudhon, l'une de ces formules incendiaires qui — il le sait et le proclame lui-même — font de ses doctrines un objet de scandale pour les esprits pondérés. Paradoxe qu'il résume vingt fois par cette exclamation blasphématoire : « Dieu, c'est le mal! » — Afin de juger de sang-froid une proposition si brutale, il faut toutefois la comprendre et l'interpréter comme il convient. Dieu, pour Proudhon, enfant du romantisme, c'est en somme la Nature; et le domaine où règne sans partage cette vague divinité, c'est Vétat de nature. Or, éclairé par les travaux historiques de son siècle sur la valeur réelle de Y homme de la nature^ Proudhon, lorsqu'il est de sangfroid, le juge aussi mauvais et mal inspiré que Jean-Jacques et son temps le proclamaient bon et digne d'imitation.
(1) Contrad. écon., I, 228.
570 l'impérialisme demoguatiqce
En effet, aux veux de Proudhoii kantien, \ homme dig^ne de ce nom, c'est Thomme de la Raison, de l'expérience et de la science, rhomme civilisé en marche vers un état de perfection sociale qui se réalisera dans l'avenir et ne fut jamais réalisé dans le passé (1). Mais cette Raison, il ne la rapporte point à Dieu qui l'a déposée en germe dans l'âme humaine, il en fait une sorte de principe autonome et i. immanent» de \ être humain. En un mot, lorsqu'il oppose Dieuii Y Homme, il faut entendre qu'il abjure momentanément son romantisme héréditaire et qu il oppose la Nature ^ou rinstinct) à la Raison ou à la Moralité) pour condamner la première et approuver la seconde (2 .
C'est dans l'obscur et pénétrant chapitre qui termine le premier volume des Contradictions économiques et s'intitule : De la Responsabilité de V Homme et de Dieu sous la Loi de contradiction, qu'il faut chercher la démonstration de cette proposition étrange : 1 être suprême est l'antithèse. Vantipode de l'humanité consciente. En effet, Dieu et J'Homme s'étant pour ainsi dire distribué les facultés antagonistes de l'être, semblent jouer entre* eux une partie dont le commandement de l'Univers est le prix. A Dieu la spontanéité, V immédia tité, V infaillibilité, V éternité: à 1 homme \a prévoyance, la déduction, la mobilité, le temps, le progrès. — Il y a là, à n'en point douter, le premier schéma d'une morale impérialiste rationnelle qui s ignore elle-même et semble déjà toute prête à s'appuyer, nous
(1) Il est vrai que la Crtchnilioii du ditutiiirhe semblait enseigner le contraire en offrant la loi inosai(|(ie pour exemple à notre prétendue civilisation moclornc. Mais I auteur des Contradictions e'conotnitfues a beaucoup réHéclii et fait quelipie eliemin depuis ses premier» écrits.
(2) Il semble bien que Carducci, dont lltalie pleure en ce moment la p<'rte, ait été un disciple «le Proudlutn dans son ode célèbre ti Satan, >• puissance vengeresse de la raison " .
l'avons dit, sur une psychologie impérialiste fort clairvoyante et sur le Désir hobbiste du pouvoir, u S'il est, dit en ce lieu Proudhon (I), un préjugée, un mysticisme dont la déception semble aujourd'hui redoutable, ce n'est plus le catholicisme qui s'en va, ce serait bien plutôt cette philosophie humanitaire, faisant de l'homme, sur la foi d'une spéculation trop savante pour n'être pas mêlée d'arbitraire, un être saint et sacré, le proclamant Dieu, c'est-à-dire essentiellement bon et ordonné dans toutes ses puissances, malgré les témoignages désespérants qu'il ne cesse de donner de sa moralité douteuse; attribuant ses vices à la contrainte où il a vécu (2) et se promettant de lui par une liberté complète les actes du plus pur dévouement... Avec une pareille doctrine, il suffira, chose d'ailleurs inévitable^ que l'homme reconnaisse qu'il n'est ni bon, ni saint, ni sage, pour qu'il se rejette aussitôt dans les bras de la religion. " Et plus loin (3) : « L'homme accomplit le mal gratuitement et par l'essor bestial de ses passions. » — Que le législateur se méfie donc de l'homme et ne compte point sur la Providence. Le dogme de la chute (4) est la confession spontanée^ en style symbolique, de l'inclination au mal de notre espèce. En cela, la religion ne s'est pas trompée. C'est par l'éducation et le progrès que s'opère la Rédemption de notre âme !
Et si l'homme n'est ni bon ni fraternel, — ce qui n'est que trop visible, — s'il est au contraire en perpétuel
(i) Contrad. écon.. I, 372-373.
(2) A ses heures romantiques, Proudhon a pourtant parlé hii aussi des vices de la civiHsation comme de maladies propriétaires. (^JJe la Célébration du dimanche, p. 35.)
(3) Contrad. écon., I, 374, (4)/6ù/.,3U.
litige d'intérêt, quelle est donc la cause d'une si peu sociale disposition : « Allez au fond, et vous trouverez partout pour premier mobile une ardeur de jouissance, un besoin de luxe, \ Egoïsme, escomptant sans cesse VAveni?' (1). » Ces derniers mots sont la définition même du Désir utilitaire du pouvoir. Ici, un fait récent, qu'il rapporte, devait confirmer Proudhon dans ses nouvelles convictions d'utilitaire impérialiste en psycholog^ie. L'administration des chemins de fer belg^es, dit-il (2), ayant alloué à ses mécaniciens une prime de 35 centimes par hectolitre de coke qui serait économisé sur ses machines, cette prime accordée à l'attention soutenue et au soin du détail a porté de tels fruits que la consommation est bientôt tombée de moitié. Mais, devant ce résultat, le romantisme mal endormi de notre homme se réveille. Il clame que " cet intérêt plus puissant sur l'homme que l'obligation consentie, plus puissant en un mot que le devoir, accuse l'homme. » Il se refuse à traduire en formule morale théorique le résultat de l'expérience qu il vient de faire sur la nature humaine. Il accable Louis Blanc pour l'avoir tenté! Il en reste donc au pressentiment, à la velléité dans la voie de l'Impérialisme rationnel. Et c'est là une étape qu'il ne dépassera guère lorsqu'il sera ramené de nouveau dans la suite à des aveux de la même espèce.
(1) Contrad. écoti., I, )W3.
(2) Ibùl . 336 .