LA GRISE DE
1 . — Rechute dans le myslicisine social et « spasme » égalilaire.
Durant les quelques années qui précédèrent immédiatement la révolution de Février, Proudhon, de plus en plus satisfait de ses fonctions bourg^eoises, songeait sérieusement à se créer une situation d'homme d' affaires , une existence « confortable " (1), un revenu dig^ne en un mot de capacités qu'il jugeait, non sans raison, fort supérieures à celles du commun des hommes. Mais au mois de septembre 1847, il se sépara assez brusquement de ses pro tecteurs, les frères Gauthier, — sacrifice qu'il crut devoir faire à son ombrageux esprit d'indépendance. — Il se trouva dès lors sans ressources fixes, rejeté au métier ingrat d'homme de plume, en sorte qu'il fut soudain ramené, par l'incertitude du lendemain, aux dispositions d'impérialisme prolétarien trop pressé dont il s'était quelque peu dégagé durant ses heures de sécurité économique. Il retourna donc sans retard au mysticisme social
(1) Correspondance y II, 271,
OU au socialisme romantique, ressource et consolation de qui ne trouve point sa place dans les ran(js de la société actuelle. Le 24 octobre 1847, il écrivait à son ami Bergmann : « Après sept années d'études spéciales, je n'ai que mon économie politique pour vivre; et comme cette économie n'a de valeur que par l'application, il s'ensuit que pour que je trouve ma place dans la société, il faut que j'y fasse une révolution... Je serais insensé de ne pas embrasser hardiment la seule chance de salut qui me reste. » Tels sont les sentiments de l'individualisme exalté pour la société qui l'entoure ! Le moi vaut à lui seul autant et plu^ que le reste du monde.
Proudhon ne fit pas la révolution; mais elle se fit sans lui et elle le surprit même grandement. Homme de bonne foi et de conscience, malgré ses écarts d'imagination, il était occupé, au début de 1848, à poursuivre la difficile synthèse des contradictions posées par lui dans son dernier livre : la conciliation impossible entre la psychologie égaliiane et romantique dont il tenait de son tempérament le principe, et la psychologie impérialiste rationnelle pressentie par lui à travers les enseignements de l'Économie politique classique. — Dans cette confession mystique qu'il rédigea en février 1849 et qu'il commence par les mêmes paroles que les Confessions de Jean-Jacques : "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'égale, etc. » , il a jeté en phrases haletantes l'aveu de ses perplexité.^ de la première heure, en présence de l'orage révolutionnaire trop tôt déchaîné à son gré. « Les deux mois qui s'écoulèrent avant l'explosion, dit-il (1), entre l'ouverture des
(1) Mélanges, IL |. I.
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Chambres et la chute du trône, furent les moments les plus tristes, les plus désolés que j'aie traversés de ma vie. La mort de ma mère, qui arriva dans cet intervalle, ne put me tirer de Tangoisse qui m'étrei^jnait; je n'en sentis dans le moment qu'une faible impression... De nombreuses critiques de l'ancienne société avaient été faites, la plupart vag^ues, tout empreintes de sentimentalité, de mysticisme^ quelques-unes plus philosophiques et plus raisonnées ; mais, de tout ce chaos de discussions déclamatoires, la lumière n'avait jailli pour personne... Et cependant la Révolution, la République, le Socialisme, appuyés l'un sur l'autre arrivaient à gfrands pas. Je les voyais, je les touchais, je fuyais devant le monstre détnocratique et social dont je ne pouvais expliquer l énigme, et une terreur inexprimable glaçait mon âme, m'ôtait jusqu'à la pensée. Je maudissais les conservateurs qui riaient des colères de l'opposition; je maudissais encore davantage les opposants que je voyais déraciner avec une incompréhensible fureur les fondements de la société... Je pleurais sur le pauvre travailleur que je considérais par avance livré à un chômage, à une misère de plusieurs années... Je pleurais sur la bourgeoisie, que je voyais ruinée, poussée à la banqueroute, excitée contre le prolétariat, et contre laquelle l'antagonisme des idées et la fatalité des circonstances allaient tn obliger à combattre, alors que j'étais plus que personne disposé à la plaindre. . . Cette révolution qui allait éclater dans l'ordre public était la date de départ d'une révolution sociale dont personne n'avait le mot. Contrairement à toute expérience, contrairement à l'ordre invariablement suivi jusqu'alors du développement historique, le Fait allait être posé avant
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Y Idée, comme si la Providence avait voulu frapper cette fois avant d'avertir. Tout me semblait donc effrayant, inoui, paradoxal... Dans cette anxiété dévorante, je me révoltais contre la marche des événements... Je blâmais les Siciliens de leur révolte contre un maître détesté; je m'irritais du libéralisme de ce pape étourdi qui maintenant fait pénitence dans Texil de ses velléités de réforme : je désapprouvais 1 insurrection des Milanais; je faisais des vœux pour le Sonderbund, et j'applaudissais, moi, socialiste, disciple de Voltaire et de Hegel, aux paroles de M. de Montalembert plaidant, devant une Chambre aristocratique la cause des jésuites de Fribourç... Je me serais fait, je crois, l'âme damnée de Guizot. Mon âme était à Tag^onie. Je portais par avance le poids des douleurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme. »
Oui, Proudhon expia, en ces heures d'angoisse, le rousseauisme inconsidéré qu'il avait mêlé à son beau stoïcisme d'intention. Il dut soupirer plus d'une fois cette exclamation que prononcent inévitablement quelque jour ceux qui parlent aux passions humaines : « Je suis leur chef; il faut bien que je les suive !» — Il se tira de peine en s'exaltant à son tour. « La fusillade des Capucines, dit-il. changea mes dispositions en un instant. Le tocsin de Sainl- Sulpice me remplit d'un enthousiasme révolutionnaire. Je n'étais plus le même homme; j'avais pris mon parti. >
Ce tocsin sonna en effet le réveil de Proudhon romantique, de l'homme de 1839; et dès lors ce fut de nouveau chez lui une orgie de paradoxes véritablement affolés. Le discours sur la propriété qu il prononça le 31 juillet à rAssemblée nationale fut répudié par tous les partis, et
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condamné à 691 voix contre 2. La formule qu'il donne désormais de Y anarchie^ son système gouvernemental, a perdu tout bon sens. Certes la Ci^éation de i ordre avait proclayné déjà Y anarchie de Proudhon, anarchie au sens stoïcien et kantiste du mot, c'est-à-dire le plus noble idéal moral de l'humanité. Quel plus beau rêve en effet que d'imprimer la loi dans les cœurs, en sorte qu'il devienne superflu de la publier aux feuillets des codes et de Tappuyer du glaive de la justice humaine. Mais proposer en 1851, au lendemain d'un cataclysme social presque sans précédent, «< Tabolition complète^ immédiate, sans transition ni substitution aucune, des cours, tribunaux et autorités judiciaires (1) » , sous prétexte que, <i entre le plaideur et sa partie, il ne sera besoin d'autre intermédiaire que les amis dont ils évoqueront l'arb'trage " , c'était véritablement une fantaisie mal séante à un homme déjà mùrî Encore trois ans et il en jugera luimême de la sorte, lorsqu'il écrit à Bergmann (2) : a Les attaques, non provoquées de ma part, des journaux me lancèrent dans la politique active; le journalisme me fit représentant; une fois à l'Assemblée, les haines inconsidérées du parti conservateur me forcèrent à rompre le silence, et, finalement, l'acharnement déployé contre ma personne m'exaltant jasqu à la frénésie, firent de moi ce qu'on a vu depuis. Cette vie ne pouvait durer; la Cour d'assises m'envoya, avec l'autorisation de l'Assemblée, en prison pour trois ans. En me traitant avec cette rigueur, les juges me sauvèrent la vie. »
Oui, les années révolutionnaires de Proudhon, qui
(1) Liée générale de la Révolution au dix-ncuviènie siècle, p. 275. (ij Correspondance, VI, 0. . •
intéressent fort l'histoire politique, n'appartiennent pas à l'histoire des idées. Il parle quelque part (I) de ses « idées d'enfer » , de son « diable de tempérament » , et il a défini ce tempérament en termes excellents (2) : « J'ai reçu de la nature, pour mon malheur, le privilège rare et funeste de réunir à un degré égal et supérieur la fougue (les passions et la subtilité de la logique ; ces deux facultés, au lieu de se tempérer l'une par l'autre, ne font que s'exciter sans cesse, si bien que, quoi que je fasse, que je lise, que je sente, je suis emporté par un crescendo qui finit toujours par une sorte d' évanouissement spasmodiquey dont la durée était d'abord celle d'un éclair, mais qui a fini par prendre une gravité alarmante. »
Un spasme d'égalitarisme émotif, né d'une idée fixe soudain ressuscitée dans un cerveau mal guéri sous l'influence (l'une puissante suggestion extérieure, — telle est Toxplication la plus vraisemblable de l'attitude qu'adopta Proudhon durant la courte existence de la deuxième RépubHque franç'aise.
Le livre « De la Justice » .
L'équilibre rationnel fut assez lent à se rétablir dans son esprit, et il faut considérer comme un dernier écho de sa deuxième période romantique son ouvrage le plus étendu : De la Justice dans la Révolution et dans l Eglise.
(1) Corirxfxtiiifancr, IX. 22.