Le caractère de Hohhes
On raconte que Thomas Hobbes, de Malmesbury, vint au monde avant terme par suite de Témotion que sa mère ressentit, avec toute TAngleterre, devant les immenses préparatifs maritimes de l'Espagne en 1688. Et n'est-il pas frappant que Tun des principaux ouvriers de l'impérialisme théorique soit né précisément du g^rand frisson de terreur qui courut devant l'Armada. L'esprit du philosophe allait être formé pourtant par le spectacle des luttes de classes plus encore que par celui des conflits internationaux. Sa long^ue vie de quatre-vingt-douze ans, dévouée tout entière au serv ice de la maison Gavendish (1) lui permit d'observer à loisir et la fermentation prolongée d'où sortit la Révolution d'Angleterre, et le triomphe passager du mouvement libéral, et enfin son apparent et seulement provisoire échec avec la Restauration des Stuarts. — Or, sous le couvert des convictions religieuses ou j)olitiques, c'était comme d'ordinaire des compétitions (le puissance qui commandaient, en ce temps, l'antagonisme des partis. Hobbes sut discerner la vérité derrière les apparences. Victime des dissensions civiles, il fut amené à conclure au gouvernement fort, mais dans un sens bien moins théoriquement monarchiste que ne l'ont cru la plupart de ses lecteurs (2). Il lésa du reste
(1) Sis p.ipirrs np|)ariirnncnt oiuore aux ducs de Devonshire, chef» de ci'tic {jrand»' faïuille an^ilaisc.
(2) Le De cive conclurait plutôt, couunc le Contrat social de Rousseau, k
mal éclairés, la plupart du temps, sur ses véritables opinions en toutes choses, car il avait volontiers l'allure capricieuse et le geste singulier. Ce grand esprit montrait des traits de bizarrerie, ou tout au moins d'originalité britannique. A quelque aperçu d une fulgurante clarté, ses écrits font succéder plus d'une fois tel développement baroque, farci de puériles subtilités de la scolastique. Son admirateur français le plus enthousiaste, Diderot, s'étonnera de ces contrastes en rencontrant, dans le Traité de la Nature humaine^ l'étrange chapitre sur les esprits qui succède à cette pénétrante analyse des passions dont nous dirons la portée capitale. Et le Léviathan n'est pas exempt des mêmes taches. Pour atteindre par exemple aux lucides définitions de la Volonté de puissance qui brillent aux premières pages du livre, il faut pourtant avoir écouté au préalable la digression oiseuse du cha pitre YII sur les fins ou résolutions de discours. Chez cet homme supérieur, la saillie géniale s'achève trop souvent en coq-à-l'âne.
Sa place n'en est pas moins considérable dans l'histoire de la pensée européenne. Lange, l'historien allemand du matérialisme philosophique, a souligné plus d'une fois ce qu'il y a de hobbisme mal avoué chez Loke et chez maint théoricien social du dix-huitième siècle. Le Dictionary of jXational Biography estime que l'œuvre de Hobbes produisit en Angleterre un mouvement intellectuel dont on n'a point revu l'analogue avant Darwin.
au gouvernement par une assemblée souveraine, une Convention nationale. — Voir la traduction française de Sorbière à la page 91, ainsi que la Préface de 1 auteur et 1 avertissement final du traducteur, qui, alors Hxé en Hollande, se défend, à titre de républicain d adoption, d'avoir contribué à répandre un ouvrage absolutiste.
C'est bien un homme de la haute région, pour parler comme son trachu teur français Sorbière (J , qui, partisan J (lès 16 49 des Modernes contre les Anciens, l'oppose en compagnie de Descartes et de Gassendi « à tous ceux dont ritalie et la Grèce se glorifient » .
Là psychologie impérialisle dans le De cive et le Léviathan.
Hobbes est avant tout un utilitaire en morale; in statu naturali inensiirani jiiris esse utilitatein : tel est le point de départ de son analyse sociale et Taxiome qui s'étale aux premières pages du De cive, son premier ouvrage d'importance. Mais il est davantage encore : à savoir un utilitaire impérialiste, et c'est ce qui transparait déjà par quelques pages de ce De cive lui-même, bien que Tensemble du traité soit maintenu, par l'hypothèse initiale de l'égalité contractuelle, dans une sphère assez différente de celle de l'impérialisme psychologique. On peut lire par exemple en tête du chapitre I" que, si les hommes ii' entr'aimaient mutuellement, en tant qu'hommes, en tant qu' » animaux politiques » , suivant le langage d'Aristote, en tant que nés avec une certaine disposition naturelle à la société, il serait impossible de comprendre « pourquoi l'on converserait plus volontiers avec ceux en la société desquels on leçoil de l'honneur ou de V utilité... Il faut
(1) AvcrU8«ctncnl final du Citojcn.
donc en venir là que nous ne cherchons pas des compagnons par quelque instinct de la nature, mais hien V honneur (1) et Vutiliié qu'ils nous apportent : nous ne désirons des personnes avec qui nous conversions qu'à cause de ces deux avantages qui nous en reviennent. » Cette assertion est appuyée par une comparaison tirée des « sociétés de commerce » qui est déjà toute économique d'inspiration et fait songer à l'utilitarisme inconsciemment impérialiste d'un Adam Smith.
Plus loin, cherchant à distinguer les sociétés humaines des groupements si merveilleusement agencés que forment entre elles les fourmis ou les abeilles, le pénétrant analyste écrira que les hommes, à la différence des insectes, connaissent les innovations^ qui suscitent . les guerres civiles, l'éloquence de la langue, cette trompette de sédition, distinguée par l'art funeste de représenter le mal et le bien plus grands qu'ils ne sont en effet, et surtout « une certaine dispute d'honneur et dignité qui ne se rencontre point parmi les bétes » , ainsi que « ce mauvais génie, qu'à peine estiment-ils qu'une chose soit bonne si celui qui la possède n'en jouit de quelque prérogative pardessus ses compagnons, et n'en acquiert quelque degré à' excellence particulière (3) . » On le voit, cette argumentation répudie déjà nettement l'amour mutuel initial ^ou la bonté naturelle comme dira Rousseau], au nom de la Volonté de puissance.
Toutefois, l'on ne trouvera dans le De cive que de pas-
(1) Nous allons voir que Hobbes définit I honneur comme la reconnaissance de notre pouvoir par autrui.
(2) Trad. franc, de 1649, p. 3.
(3) Trad. franc., p. 89.
sajjères échappées sur la psycholog^ie impérialiste de Tauteiir. Il reste d'ordinaire enfermé de son plein gré dans riiypothèse é^jalitaire qu'il a formulée dès le début de cet ouvrage. Mais le Léviathan est déjà bien autrement explicite sur le sujet de la !Xature humaine. Le chapitre VIII de la première partie, — celle qui est intitulée Of Man, De 1 Homme, — traite principalement de Tesprit, Wit (1), et pose, ex abrupto, cette admirable définition de la passion qui fait balle pour ainsi dire dans sa concision foudroyante : u Les passions, qui, plus que tout, causent les différences d'esprit, sont principalement le désir de pouvoir, de richesse, de science, d honneur, qui peuvent tous être réduits au premier, c'est-à-dire au désir de pouvoir. »
Peu après, le chapitre X énumère avec minutie les différentes catégories du pouvoir, cet unique objet des désirs humains. — Le plus grand pouvoir de tous est celui de l'Association des citoyens, du Léviathan, de l'État ou Common-wealth. Mais, dans leur sphère restreinte par ce grand pouvoir collectif, les particuliers jouissent de pouvoirs personnels plus ou moins étendus. Avoir des serviteurs est pouvoir; avoir des amis est pouvoir. Avoir richesse, réputation de pouvoir, réputation d'être aimé ou popularité, affabilité, réputation de prudence, (h* noblesse, éloquence, parce qu'elle semble prudence,
(I) l>t- I lltnninr. (/«■ t'Esprit, ce sont (Kjà los tilrcs des ouvrages d'iielvéliiif». Cl- viil{;aiis;ilcur «le la psvrludojjio de Ilohhes. Mais Hohhes sait qiu" le» passions caiiM-nt les (liffrrriircs d esprit. Au lieu que l enevelopédisie frani;ais soutinulra iiiiprrturbalilenient que les passions, seules génératrice» ^j d'aetivitê. étant pr«srntfs clnz tout iioninio, donnent à tous aptitude éqale il lesjjrit, ce que naturclK'nunt il \\v pai\icnt point à (Itiuonlivr do façon convaincante.
tout cela est pouvoir. Pouvoir aussi Theureuse fortune ordinaire dans nos entreprises : et cette remarque nous ferait songer aux superstitions astrologiques qui n'avaient pas alors perdu tout crédit, si le Traité de la Nature huniaùie, plus explicite, nous le verrons, n'expliquait ce dernier pouvoir comme un « signe de la faveur de Dieu » . Enfin, et voilà un aveu bien méritoire de la part d'un savant, la science est petit pouvoir, parce que peu de gens savent la discerner là où elle se rencontre. — Cueillons encore en passant cette profonde et audacieuse vérité, utile à méditer pour notre âge trop égalitaire : « La valeur de l'homme est. comme celle de toutes choses, son prix, c'est-à-dire autant qu'il faut donner pour user de son pouvoir, » et aussi une utile définition : « La manifestation de valeur que nous nous donnons les uns aux autres est honneur. »
Le chapitre XI, qui traite de la « différence des manières » , débute par un paragraphe où le caractère strictement utilitaire que revêt la Volonté de puissance, dès qu'elle est corrigée et guidée par la raison, se trouve mis en évidence avec une précision qui ne sera jamais surpassée. Hobbes se garde bien en cet endroit de confondre son « désir du pouvoir v avec la vanité sotte et l'amour-propre aveugle, car cette passion primordiale n'a rien d'oiseux ni de frivole, et nous allons voir qu'il n'est pas de plus sage conseiller. Voici tout d'abord la définition des " manières » au sens philosophique de ce mot. Elles consistent non pas dans la décence de la conduite, la façon de saluer, de se rincer la bouche ou de se curer les dents en compagnie : mais dans ces qualités de l'homme (jui regardent sa vie en paix et unité avec ses sent-
hlables : elles enferment non seulement la civilité puérile et honnête, mais encore la morale pratique tout entière.
Or, avant de codifier et denseigner ces régules de vie, il importe d'avoir bien reconnu avec quelles tendances indestructibles de notre nature elles auront à compter dans leur œuvre de pacification sociale. Considérons donc, avec Hobbes, que la félicité de la vie ne consiste pas dans le repos d'un esprit satisfait, en dépit des affirmations de certains moralistes sur ce sujet. Car il n'est point de finis uliimus ou de summum honum tels que ces gens-là les ont décrits dans leurs livres superficiels. En réalité, aussitôt que ses désirs sont à leur terme, un homme est aussi incapable de continuer à vivre que si son imagination et ses sens sont à l'arrêt. La Félicité n'est qu'un continuel progrès du désir d'un objet vers un autre, la conquête d'un premier avantage étant aussitôt considérée comme l'acheminement vers un second (1).
Quel est pourtant la cause de cet élan sans repos? Hobbes est ici remarquable en ce qu il la trouve dans le calcul raisonné et raisonnable. Remarquons bien, dit-il, que les hommes ne désirent pas jouir une fois seulement et pour un moment, mais assurer pour toujours la voie qui mène à l'accomplissement de leurs àéûv?, futurs. En conséquence, les actions volontaires et les inclinations de tout homme tendent non seulement à lui procurer, mais
(1) Lo Traite tlv la Snturc himniinr (lira à son tour (VII, 7) : « La soif t\v ponvoir est iiisatialilr parte (ju il n'y a do satisfaction qu'à progresser [proccctl) et qu'arrivé au suprême degré dans une sorte de puissance on b'en propose aussitôt une autre. >» Ainsi Néron, niaitre du monde sans conteste, se prit ù recherclur la maitrise dans le domaine musical et poétique. Le " violon « célèbre d'Ingres peut être compté parmi ces manifestations puériles, mais caractéristiques de la Voliuil»- de puissance.
à lui assurer une vie satisfaisante. Nous ne différons entre nous que par le choix des moyens que nous jugeons propres à atteindre ce but commun : choix qui résulte en partie de la diversité des passions dans les divers hommes, en partie de la différence de leur savoir, et de Topinion que chacun d'entre eux s'est formée sur les causes qui produisent cet effet désiré. En sorte que, poursuit l'auteur afin de se résumer, je place en première ligne parmi les passions dont un moraliste ou réformateur des « manières " devra tenir compte, un perpétuel et sans repos désir de pouvoir qui ne cesse qu'avec la mort. Et les causes en sont non pas toujours que l'on espère un plaisir plus intense que celui dont on jouit déjà, ni même qu'on ne saurait se contenter d'un modeste pouvoir : mais qu'on ne peut assurer le pouvoir et les moyens de vivre bien au on a présentement sans en acquérir davantage. C'est pourquoi les rois, dont le pouvoir est le plus grand, tournent leur effort à l'assurer vers l'intérieur par des lois et vers l'extérieur par la guerre.
Ces lignes mettent en évidence avec un relief saisissant, et l'importance fondamentale de la Volonté de puissance, et son caractère spécifiquement utilitaire, dès qu'elle est éclairée par la raison.